SOSTHÈNE
J’ai dit : Ho! parce que vous me l’avez attrapé ! '
bilboquet.
Mais, imbécile, si tu dis tout ce que je t’attrape, tu révolteras la société!... ( Concluant .) Messieurs, votre émulation me plaît, mais elle me fatigue.
Éaque , après avoir distribué un grand nombre de coups de pied à Bacchus et à Xanthias, conclut aussi en ces mots :
ParCérès! je ne puis discerner lequel de vous deux est le dieu. Mais entrez seulement : mon maître et Proserpine, qui sont dieux eux-mêmes, sauront en juger.
DIONYSOS
C’est bien dit ; mais tu aurais dû songer à cela, avant de nous battre !
' Cette scène n’est-elle pas d’excellente comédie? Et y a-t-il rien de meilleur que cette série de cinq péripéties, la première quand Bacchus, craignant Èaque, passe à Xanthias la peau de lion et la massue ; la seconde quand il les lui reprend, pour l’amour des belles danseuses; la troisième quand l’arrivée des deux cabare-
tières furieuses lui fait regretter d’être redevenu Hercule; la quatrième quand il essaye par ses câlineries de faire reprendre ce rôle au pauvre Xanthias; la cinquième lorsque celui-ci propose de mettre son esclave à la question pour savoir la vérité. Et enfin cet assaut de coups distribués à l’un et à l’autre, et chacun d’eux faisant tout son possible pour les recevoir sans sourciller et la bouche en cœurl Tout cela est parfait.
Une belle parabase (nous parlerons des parabases dans un chapitre à part) sépare les deux moitiés de la pièce. Nous avons parcouru jusqu’ici la première; voici la seconde, qui, dans le dessein d’Aristophane, est la principale, la plus sérieuse.
L’arrivée de Bacchus a mis l’Enfer en émoi, — comme celle des Héros de Romans dans la fantaisie burlesque de Boileau qui porte ce titre. Vous vous rappelez cette description où le sévère Nicolas, après avoir tonné, dans son Art poétique, contre « le burlesque effronté, » finit par céder au torrent et par y tremper un peu sa perruque : — « Prométhée a son vautour sur le poing, Tantale est ivre comme une àoupe, Ixion a violé une furie, et Sisyphe est assis sur son rocher ! »
De même, ici, l’Enfer est sens dessus dessous. Ce remue-ménage chez les morts est occasionné par un grand débat qui s’est élevé pour le sceptre de la tragédie. Tous les gueux des Enfers ayant détrôné Eschyle pour mettre Euripide à sa place , le peuple des morts demande à grands cris qu’un jugement dans les formes décide à qui des deux appartient le premier rang.
XANTHIAS
Mais comment se fait-il que Sophocle n’ait pas aussi revendiqué le trône?
ÉTUDES
* ÉAQUE
Lui, point du tout. En arrivant ici, il embrassa Eschyle et lui serra la main ; Eschyle voulut lui céderson trône. Pour le moment, Sophocle , simple juge du camp , comme dit Clidémides, veut rester à la seconde place , si Eschyle est vainqueur; mais, si c’est Euripide, il compte lui disputer la palme de son art.
Pluton, qui allait décider entre eux, cède la présidence à Bacchus, juge naturel en ces matières.
XANTHIAS
Alors la lutte va commencer ?
»’ ÉAQUE
Dans un instant. C’est ici môme que s’engagera ce rude combat. La poésie sera pesée dans la balance.
XANTHIAS
Quoil on pèsera la tragédie; comme la viande des victimes?'
ÉAQUE
Oui- On aura des règles, des toises, des coudées, des équerres et des diamètres, pour mesurer les vers. Euripide jure de faire passer à la pierre de touche , un par un , tous les vers de son rival.
XANTHIAS
Voilà qui ne doit pas plaire à Eschyle!
ÉAQUE
Non, certes ! La tête baissée , il lance des regards de taureau....
LE CHŒUR
Ah ! quels mugissements et quelle colère , lorsqu’il verra son rival babillard aiguiser ses dents ai gués ! AhI c’est alors qu’il roulera des yeux pleins de fureur !
Quel choc de mots au casque empanaché , à l’ondoyante aigrette se heurtant contre de misérables hémistiches et des bribes de tragédie * ! Et comme le rival subtil luttera contre le héros fièrement monté sur ses grands vers!
1. Aristophane veut désigner par ces métaphores la poésie sublime, mais un peu emphatique, du grand Eschyle.
1. Le poète malveillant désigne par ces images dénigrantes les vers d’Euripide.
Hérissant sur son cou son épaisse crinière , le géant froncera ses terribles sourcils, et, arrachant des vers solidement bâtis comme la charpente d'un navire, les lancera en rugissant!
L'autre, beau diseur à la langue affilée et jalouse, se donnera carrière , ergotant sur les mots , hachant menu la poésie de son adversaire, et cherchant à réduire en poudro l’œuvre de ses puissants poumons.
Il est impossible, je crois, de répandre plus d’imagination sur des détails de critique littéraire, et de faire, sous forme lyrique, une peinture plus vive d’Eschyle et d’Euripide, l’un avec sa grande poésie pleine d’une héroïque emphase, l’autre avec sa manière familière, subtile, pathétique, mais parfois, — c’est du moins le sentiment d’Aristophane, — énervée et énervante.
« Cette lutte, dit Otfried Müller, est un curieux mélange de sérieux et de plaisanterie : elle s’étend à toutes les parties de l’art tragique, au choix des sujets et ît l’effet moral, à l’exécution et au caractère du style, aux prologues, aux chants du chœur, aux raonodies, et touche très-souvent, tout en restant comique, le point essentiel. Toutefois le poète prend la liberté d’établir par des images hardies, plutôt que par des démonstrations, la manière de voir h laquelle il s’est arrêté *. »
Il est facile de pressentir, par la seule annonce du combat, qu'Euripide aura le dessous. Et en effet il est fort maltraité dans la lutte. Eschyle cependant n’est pas absolument épargné; mais le dessein d’Aristophane est clair, c’est à Euripide qu’il en veut. Seulement, comme un panégyrique messiérait en face d’une satire,- il mêle à son éloge d’Eschyle une légère teinte de parodie, pour mieux faire ressortir sa criiique d'Euripide : l’un sert à l’autre de repoussoir, ou, si l’on aime mieux, de contre-
1. Voyez les vers 76 à 82, et 788 à 794. — Nous avons tout à l’heure traduit et cité ce dernier passage.
ÉTUDES
poids. Cette balance est plus favorable à la comédie, l’antithèse est plus dramatique. C’est une des raisons par lesquelles il laisse Sophocle dans le demi-jour, en le voilant d’un éloge rapide, pour le dérober au débat. Ce n’est pas seulement qu’il l’admire au point de n’oser même l’effleurer : son admiration pour Eschyle, au fond, n’est pas moins vive, on le sent bien; et cependant il le parodie légèrement. Non : c’est que le parallèle et la discussion plaisante sont plus commodes entre les deux extrêmes. Peut-être aussi que la critique a moins de prise sur un poète tel que Sophocle, dont les qualités sont plus égales et mieux en équilibre. Mais il sait bien comment attaquer Euripide.
La tragédie d’Euripide, selon lui, est immorale quant au fond, et décousue quant à la forme.
Elle est immorale, parce qu’il n’est pas permis d’exciciter la pitié par tous les moyens, ni de l’exciter sans mesure; d’étaler les misères du corps aussi souvent que les douleurs de l’âme; de chercher toujours, dans la peinture de la passion, l’expression familière et pénétrante, qui remue, qui trouble, qui séduit les âmes sans les élever, qui au contraire les amollit et les énerve, et qui devient contagieuse à force de réalité; d’analyser curieusement des nouveautés basses ou périlleuses, et quelquefois des monstres, sans dédaigner même les procédés matériels, l’appareil des souffrances physiques et des lambeaux souillés, pour émouvoir à tout prix.
Elle est décousue, parce que poète impétueux, grand improvisateur, bel esprit et sceptique, dialecticien et philosophe, chercheur, discuteur, osé, téméraire, le génie d’Euripide est plein de hasard et d’inégalité. Ses compositions, éblouissantes d’éclairs, sont abandonnées et flottantes; ses plans, plus négligés qu’il n’estpermis même à un Grec: et, quand il a traité les scènes à effet, il laisse à son collaborateur le soin d’achever ce qui l’ennuie.
Subissant l’influence de la révolution intellectuelle, morale et sociale qui commençait alors, et lui-même h son tour y travaillant, la poussant, la souillant partout, mêlant h ce pathétique trop vif et trop énervant des prédications hardies et toutes les saillies turbulentes de l’esprit nouveau, ses œuvres manquent de calme et do sérénité : on y remarque déjà le trouble, l’agitation, le tapage des œuvres modernes. L’ordre intime, qu’une conception lente et désintéressée peut seule produire, y fait défaut le plus souvent. Elles ont plus de variété que d’unité; plus d’intentions philosophiques que de conviction dramatique.
Aristophane n’a donc pas tort absolument, quoique son parti pris soit de mettre en lumière et même d’exagérer les défauts d’Euripide. Et, dès Euripide en effet, bien qu’il ait été surnommé le plus tragique des poètes, la tragédie avait décliné.
Elle avait décliné comme tragédie, par cela même qu'elle avait grandi comme prédication; elle avait décliné en tant qu’œuvre religieuse, par cela même qu’elle avait grandi en tant qu’œuvre philosophique et, comme ou dirait aujourd’hui, révolutionnaire.
Le poète comique prend donc Eschyle et Euripide comme les deux types opposés.
Avec uue foule de citations et de parodies, dans un loug débat qui occupe toute la seconde moitié de la pièce et qui dure près de sept cents vers (la pièce entière en a quinze cent trente-trois), il fait tour à tour un pastiche du style de l’un et de l’autre tragique.
C’est de cette manière indirecte qu'il critique aussi dans Eschyle quelques artifices de composition : par exemple, les personnages longtemps silencieux qu’il met dans ses tragédies, pour étonner le spectateur; ou quelques excès de style, tels que ses métaphores extraordinaires, chevauchant parfois les unes sur les autres. Mais,
encore une fois, on sent, à travers ces critiques et ces moqueries légères, qu’il l’admire, qu’il l’estime, qu’il l’aime, pour son patriotisme, pour son souffle héroïque, pour son esprit profondément moral et religieux.
ESCHYLE
Mon cœur bouillonne d’indignation , d’avoir à disputer contre un tel adversaire ! Mais je ne veux pas qu’il me croye désarmé. Réponds-moi donc, qu’admire-t-on dans un poète?
EURIPIDE
Les habiles conseils qui rendent les concitoyens meilleurs.
ESCHYLE
Eh bien! si, au contraire, tu les as pervertis, et si de généreux, tu les as rendus lâches, quel traitement crois-tu mériter?
DIONYSOS
La mort; je réponds pour lui.
ESCHYLE
Vois donc quels hommes grands et braves je lui avais laissés : ils ne fuyaient pas les charges publiques ; ce n’étaient pas , comme aujourd’hui , des fainéants, des fourbes, des charlatans; ils ne respiraient que lances, javelots, casques empanachés, cuirasses, jambards! C’étaient des corps hauts de quatre coudées, des âmes doublées de sept peaux de taureau!
EURIPIDE
Gare à moi! il va m’écraser sous son avalanche d’armures. „ Dionysos, à Eschyle.
Par quel moyen les avais-tu rendus gi braves et si généreux? Dis-le, Eschyle, mais contiens ta colère.
ESCHYLE
C’est avec une tragédie toute pleine de l’esprit de Mars 1 .
DIONYSOS
Laquelle?
ESCHYLE
Les sept Chefs devant Thèbes : tous les spectateurs en sortaient avec la fureur de la guerre.... Je donnai ensuite les
1. La Harpe fait ici un contre-sens bizarre. Il met : « C’est par une tragédie intitulée l'Accouchement de Mars. »
Verses , où j’inspirai à mes concitoyens l'envie de vaincre toujours leurs ennemis; c’était là encore une œuvre excellente.... Voilà les sujets que doivent traiter les poètes. Vois, combien, dès le commencement, les poètes aux nobles pensées ont été utiles: Orphée nous a enseigné les mystères et l’horreur du meurtre; Musée, la guérison des maladies et les oracles; Hésiode les travaux de la terre, les jours où l’on doit labourer et moissonner. Et le divin Homère ! d’où lui vient tant d’honneur et tant de gloire? n’est-ce pas d’avoir peint la guerre, les combats, les vertus des héros?... Le poète doit jeter un voile sur le vice, loin de le mettre en lumière sur la scène. Le maître instruit l’enfance, et le poète l’àge mûr. Nous ne devons rien dire que d’utile.... J’avais tout élevé, tu as tout dégradé.... C’est toi qui as répandu le goût du bavardage et des arguties; c’est toi qui as fait déserter les palestres et corrompu les jeunes gens ...
Tels sont, par la bouche d’Eschyle, les reproches sévères d’Aristophane à Euripide; telle est cette haute et noble doctrine : l’art doit être éducateur; il ne doit rien exprimer qui puisse altérer dans l’âme des hommes l’idée du beau et du bien ; il doit, au contraire, nourrir et fortifier cette idée. Le poêle ne doit rien dire que d'ulile : cela ne signifie pas qu’il doit disserter ou prêcher, mettre en dialogue dans ses pièces soit un journal^ des connaissances utiles, soit un catéchisme philosophique ou religieux; cela signifie qu’il doit toujours se proposer cet idéal ; le bien par le beau.
Qu’on ne s’y trompe point : l’art utile, ce n’est pas l’art utilitaire. L’utilité et la moralité de l’art consistent à élever les âmes par l’admiration du beau, à les désintéresser de la matière par le goût des plaisirs de l’âme et des voluptés de l’esprit.
« Quand une lecture, dit La Bruyère, vous élève l’esprit, et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage : il est bon, et fait de main d’ouvrier. »
ÉTUDES
Le reste de la |>ièce est en citations alternées et en critiques de détail, quelquefois superficielles, dans l’intérêt de la comédie et du rire.
Pendant que les deux poètes chantent et déclament tour à tour, Bacchus fait le rôle du gracioso, et corn-, mente ridiculement les répliques de l’un et de l’autre.
Par un refrain, a perdu sa fiole, qu’Eschyle ajoute à tous les vers récités par Euripide, il critique la versification lâche et décousue de son adversaire, et son amour des détails réalistes. Euripide, de son côté, par un autre refrain, qui est une onomatopée ronflante, sans aucune signification, phlattothratto, phlattothratt, tourne en ridicule le style pompeux d’Eschyle et le fracas de ses grands mots.
Ici comme dans les Fêtes de Cêrès, les critiques de style sont parfois d’une finesse qui étonne, eu égard au public immense devant lequel le poète les présentait : elles portent jusque sur les métaphores. Cela suppose que ce pub'ic, si nombreux qu’il fût, était jugé capable, en général, d’apprécier ces délicatesses. Le poète, au surplus, semble l’y préparer, dans les Grenouilles , par une précaution oratoire; le chœur dit aux deux concurrents : « Tous les moyens que vous avez à faire valoir, vieux ou neufs, exposez-les, déployez-les hardiment; hasardez quelques arguments subtils et ingénieux. Si vous craignez que les spectateurs, par ignorance, n’entendent pas toutes vos finesses, rassurez-vous : il n’en est plus ainsi, ils ont tous fait la guerre * ; chacun a son livre et se forme
1. *E<rrpaT£U[iévoi .yâp dai, «ils ont fait la guerre, ils ont fait une campagne. » Pour comprendre ce passage, il faut se rappeler que le jury qui jugeait le concours des poètes comiques était composé de cinq personnes prises au sort, indistinctement parmi tous les spectateurs; tandis que le jury du concours tragique était composé de dix personnes choisies par l’archonte parmi les citoyens qui avaient fait le service militaire.
ÀHTAÜD.
à la sagesse. Ils ont, d’ailleurs, de l’esprit naturel, et il est aujourd’hui plus aiguisé que jamais. Soyez donc sans crainte, déployez tout votre talent, vous êtes devant des spectateurs éclairés. »
Ainsi que l’avait dit Éaque, on prend une balance pour peser, un à un, les vers des deux ad versai re^, et voici ce qui arrive : c’est toujours le vers d’Eschyle qui l’emporte; c’est toujours le plateau d’Euripide qui remonte. — A la fin, Eschyle s’écrie avec orgueil : « Qu’il mette dans la balance, non plus un de ses vers, mais toutes ses pièces, et lui-même, et ses enfants, et sa femme, et Géphisophon! A tout cela j’opposerai deux de mes vers! »
Euripide est vaincu, quoique Bacchus hésite à se prononcer. Bacchus, c’est le public athénien, qui aime les deux poètes pour des raisons diverses, qui va de l’un à l’autre, et qui, en fin de compte, les préfère tous les deux : ce qui est probablement, dans l’idée d’Aristophane, une critique de ce public.
Cependant Bacchus finit par choisir Eschyle, qui s’en retourne avec lui sur la terre, et laisse, pendant son absence, le sceptre tragique à Sophocle. Euripide est donc détrôné. Il reproche à Dionysos d’avoir trompé son espérance; Dionysos renvoie au poète subtil une de ses propres maximes. « La langue a juré, mais non pas l'âme! » avait dit Ilippolyte. « La langue a juré, mais..», je choisis Eschyle! » répond Dionysos. Euripide est puni par où il a péché : par les maximes ambiguës.
Eschyle part avec Bacchus. Pluton lui donne ses commissions, qui sont une série d’épigrammes à l’adresse des Athéniens.
En résumé, si sévère que soit le jugement d’Aristophane, voulez-vous le comprendre, sinon l’admettre?
Comparez seulement YÉlectre d’Euripide aux Choêphores d’Eschyle et à YÉlectre de Sophocle; ou bien Y Or este d'Euripide aux Euménides d'Eschyle ; ou bien les Phéniciennes aux Sept Chefs devant Thèbes. Tout ce début et la sentence qui le termine s’éclaireront d’une vive lumière 1 .
Mais il faut dire, d’autre part, qu’avant l’époque d’Euripide, le génie athénien, même dans Eschyle, était demeuré étroit et cloîtré : il avait en élévation ce qui lui manquait en étendue, comme les vieilles villes enserrées de remparts. 'A l’époque philosophique d’Euripide, le génie grec rompt ses barrières et s’éparpille dans un champ moral bien plus vaste; il s’élance dans toutes les directions avec une généreuse audace ; il entreprend sur tous les points les défrichements et les conquêtes. Si Euripide est moins parfait comme poète dramatique, c’est parce que, comme philosophe, son élan est illimité. Il a déjà l’esprit moderne.
C’est surtout dans ses rôles de femmes que cette vérité éclate. A ce peuple jusqu’alors brutal, tenantses femmes sous clef avec les provisions , Euripide ose montrer des types nombreux et variés de ce que sera la femme un jour, libre du gynécée, l’égale de l’homme, ayant tout comme lui une âme et un esprit, une volonté passionnée et capable de dévouement. Quel scandale pour les vieux Chrysales athéniens I Mais, à nos yeux, quelle gloire pour Euripide ! A peine Sophocle, dans Antigone, ' l’avait-il, sur ce point, devancé ou suivi. C'est là, certes, un des traits les plus frappants de la conversion du génie grec à cette époque, et Euripide paraît être un des précurseurs inspirés à qui l’humanité, antérieurement à tout christianisme, en est redevable.
Donc, quoi qu’en dise Aristophane, Euripide est grand, et très-grand; mais c’est par cette grandeur
1. Voir, pour ces divers rapprochements, tes excellentes Études sur les Tragiques grecs, par M. Patin, 2° édition. Paris, Hachette.
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même qu’il brise le moule sacré de l’antique tragédie : Aristophane a raison de le trouver téméraire, comme les théologiens d’Espagne avaient raison, à leur point de vue, de trouver Christophe Colombe hérétique et impie.
Il a tort, en tout cas, de faire à Euripide un reproche personnel d’une tendance générale qui s’était emparée irrésistiblement de l’esprit de toute cette époque.
En un mot, les Grenouilles sont une satire des innovations dramatiques d’Euripide, comme les Nuées sont une satire des innovations philosophiques de Socrate et des sophistes. Dans l’esprit d’Aristophane, Socrate et Euripide sont liés l’un à l’autre, comme également coupables^ envers les anciennes idées , l’ancienne éducation et l’ancienne religion.
Le poëte de l’ancien régime en toutes choses, n’a garde de terminer cette comédie des Grenouilles sans rappeler le héros des Nuées pour lui lancer un dernier trait :
« Que ce jugement vous apprenne à ne pas rester près de Socrate à discourir. »
Par là le dessein d’Aristophane est bien marqué. — On a vu qu’il ne manque pas de rappeler aussi Cléon. Cléon, Socrate et Euripide, sont les trois haines d’Aristophane : il suit ces haines au-delà même de la mort.
Il n’y a donc rien de plus obstiné, de plus sérieux, ni de plus ardent, que les convictions de ce poète comique sous son apparente folie. ,
Mais quoi? Aristophane, qui accuse Euripide d’impiété et d’irréligion, ne parait-il donc pas lui-même quelque peu irréligieux et impie parla liberté irrévérencieuse avec laquelle, dans cette pièce par exemple, il représente certaines divinités? Ces croyances qu’ébran-
ÉTUDES
laient Euripide et Socrate, n’y porte-t-il donc pas luimême atteinte, lorsqu’il dit, par exemple, avec Plutus, dans la comédie de ce nom, que sans lui, Plutus, les dieux de l’Olympe perdraient leurs prêtres etleurs autels? Et, dans la pièce des Grenouilles, que nous venons d’étudier et dont la représentation avait lieu aux fêtes mêmes de Bacchus, sous quel aspect nous montre-t-il ce dieu? C'est grotesquement travesti, et faisant assaut dè fanfaronnade, de poltronnerie et d’obscénité avec un esclave. Et, dans la dernière comédie qui nous reste à parcourir, n’allons -nous pas voir les Oiseaux disputant au maître des dieux les offrandes et l’encens des hommes ; et leur pouvoir, par conséquent, balançant celui de Jupiter même ? N’y troùve-t-on pas un Mercure affamé, aussi sensuel que cet Hercule dont la galante Proserpine a conservé un si doux souvenir? Peut-on penser, après cela, qu’Aristophane soit le défenseur sérieux de l’Olympe et des fablés mythologiques? Est-ce vraiment un Joseph de Maistre, ou n’est-ce qu’un Louis Veuillot? Ceci demande explication.
Premièrement, la liberté gaillarde de l’ancienne comédie admettait bien des choses. Gratinos , dans sa comédie d’Ulysse, n’avait-il pas osé parodier le sage et courageux héros de l’ Odyssée, et par conséquent, du même coup, Homère, le poète national, le dieu de la poésie hellénique? C’était pis que Boileau parodiant Corneille.
Mais Homère lui-même, devançant les licences de la comédie, n’avait-il pas montré, dans Y Iliade, un Vulcain boiteux, dont la marche gauche fait rire les autres dieux « d’un rire inextinguible, » et, dans YOdyssée, le même Vulcain leur donnant le spectacle drolatique de Mars et de Vénus pris au filet, comme des oiseaux, pendant leur galant rendez-vous?
C’est que, dans tous les siècles et sous tous les cultes,
la liberté humaine, de temps à autre, reprend ses droits et se revanche du respect auquel, le reste du temps, elle se laisse assujettir.
Ces irrévérences intermittentes ne sont pas inconciliables avec la foi la plus sincère. Au moyen âge, par exemple, ne voit-on pas, dans les églises mêmes, des fêtes d’une extrême licence, la Fcte des Fous, la Fêle de l’Ane, parodier les cérémonies du culte et les mystères? Et ce nom même de mystères, par suite des représentations demi-sérieuses, demi-grotesques qui les interprétaient à la foule ignorante, ne devint-il pas synonyme de « comédies? » Bien des figures grotesques, bien des scènes grossières ou obscènes, se voient encore, sculptées en pierre, sur les vieilles cathédrales gothiques 1 .
Ce qui était admis au moyen âge dans l’art chrétien, l'avait été à plus forte raison dans la poésie hellénique, au milieu des Dionysies. Aristophane, sans doute, s’imaginait et le peuple croyait avec lui que les dieux entendaient raillerie pour le moins aussi bien que les hommes. Ils étaient de la fête. On représente quelquefois Jupiter riant des couplets qu’on fait contre lui *. Bacôhus surtout ne devait-il pas se résigner à être barbouillé de lie par ceux qu’il avait enivrés? Les gausseurs les m ‘plus audacieux étaient ses plus fidèles adorateurs.
Mais manquer de respect aux dieux semblait un privilège des poètes comiques, un privilège qu’Euripide, poêle tragique, ne devait pas usurper. — Et quant à Socrate, philosophe, le cas était plus grave encore : la dialectique , même quand elle se joue dans les détours des dialogues et des légendes, ne plaisante pas au fond;
1. A propos du burlesque mêlé à la religion, V. Ernest Renan, Études d’histoire religieuse, p. 65 et 66. — Voir aussi Lenient, de la Satire au moyen âge.
2. Voir Sainte-Beuve, Étude sur le seizième siècle, de l’esprit de malice au bon vieux temps; notamment p. 468.
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on le sentait : on jugeait sérieusement ses attaques sérieuses. Les poêles ne concluaient pas , les philosophes concluaient .plus ou moins : ce sont les conclusions qui donnent prise. Et, « il ne faut pas l’oublier, Athènes avait bel et bien l’inquisition. L’inquisiteur, c’était l’archonte-roi; le saint-office, c’était le portique Royal , où ressortissaient les accusations d'impiété. Les accusations da cette sorte étaient fort nombreuses ; c’est le genre de causes qu’on trouve le plus fréquemment dans les orateurs attiques. Non-seulement les délits philosophiques, tels que nier Dieu ou la Providence , mais les atteintes les plus légères aux cultes municipaux, la prédication de religions étrangères, les infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation des mystères , étaient des crimes entraînant la mort. Les dieux qu’ Aristophane bafouait sur la scène tuaient" quelquefois. Ils tuèrent Socrate ; ils faillirent tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Théodore l’Athée, Diagoras de Mélos, Prodicos de Géos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie, Euripide, furent plus ou moins sérieusement inquiétés *. »
Ce qui était interdit aux philosophes et aux poètes tragiques, le poëte comique se le permettait, et l’inquisition le laissait faire, parce qu’il lui venait en aide d’autre part.
Et puis la religion antique, comme la religion moderne, avait des nuances très-diverses.
Rollin , quoique avec une préoccupation évidemment chrétienne, explique assez bien ce point : « On ne sait, dit-il, pourquoi les Athéniens sont si impies au théâtre et si religieux dans l’Aréopage, et pourquoi les mêmes spectateurs couronnent dans le poëte des bouffonneries si injurieuses aux dieux, pendant qu’ils punissent de mort le philosophe qui en avait parlé avec beaucoup plus