Ernest Renan, les Apôtres, p
de retenue. C’est qu’Aristophane, en représentant sur le théâtre les dieux avec des caractères et des défauts qui excitaient la risée, ne faisait qu’en copier les traits d’après la théologie publique : il ne leur imputait rien de nouveau et de son invention, rien qui ne fût conforme aux opinions populaires et communes; il en parlait comme tout le monde en pensait, et le spectateur le plus scrupuleux n*y apercevait rien d’irréligieux qui le scandalisât, et ne soupçonnait point le poète du dessein sacrilège de vouloir jouer les dieux. Au contraire, Socrate, combattant sérieusement la religion même de l’État, paraissait un impie déclaré *. »
Benjamin Constant, à son tour, dit avec justesse : « La tragédie grecque avait pris son origine dans la partie sérieuse de la religion ; la comédie dut sa naissance à la partie grotesque du culte.... La gaieté, dans les religions sacerdotales, a souvent représenté le mauvais principe. » — C’est ainsi que le diable, au moyen âge, fait tour à tour rire et trembler les populations naïves, jusqu’à ce qu’il arrive enfin à n’être plus, comme aujourd’hui, qu’un personnage de théâtre.
11 ne faut pas voir dans les plaisanteries d’Aristophane sur les dieux, plus de hardiesse et d’irrévérence qu’elles n’en contiennent réellement. D’ailleurs , à côté de ces plaisanteries, il plaçait l’éloge de leur justice, et leur rendait hommage en des vers admirables. (Voir le Plulus et les Nuées).
De plus, s’il met les dieux en scène, ce n’est pas au hasard et sans discernement : il respecte toujours Cérès et Minerve, les deux déesses protectrices d’Athènes; il respecte généralement Jupiter, Neptune et Pluton, qui tiennent le ciel, la mer et la terre. A qui réserve-t-il ses
1. Traité des Études, tome I.— Voir, sur le même point, une très-bonne thèse de M. Dabas.
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traits, d’ailleurs innocents et inoffensifs? C’est h Mercure Mange-tout-cru, dieu des marchands et des voleurs; c’est à Hercule, le dieu de la force brutale, qui par son appétit insatiable , affama le vaisseau des Argonautes ; à Hercule, le Gargantua de Béotie, qu’un drame d'Euripide, le Sylèe, représentait vendu comme esclave, et occupé, au lieu de façonner les vignes de son maître, k les déraciner, et k en former un grand feu, sur lequel il faisait cuire d’énormes pains et un taureau tout entier; puis, k forcer le cellier , k défoncer les tonneaux, et k arracher les portes de la maison pour se faire une table proportionnée à ce festin ; enfin, c’est k Bacchus, dieu de l’ivresse, qu’on se représentait entouré de Satyres et couvert d’une peau de bouc : s’il plaît au poète comique de mettre k la place une peau de lion , le dieu pourraitil se fâcher?
Le peuple riait aussi de ces plaisanteries, et n’en croyait pas moins k ses divinités. 11 laissait bafouer Mercure sur la scène ; mais il ne souffrait pas qu’on mutilât les Hermès sur les places publiques. Il s’amusait de la parodie des sacrifices dans les comédies ; mais il s’indignait si quelqu’un devant sa maison n’accompli sait pas avec assez de respect les cérémonies sacrées.
C’était surtout après quelque événement grave, tel que celui de la mutilation des Hermès, ou après qnelque grand désastre, tel que celui de l’expédition de Sicile, qui fut la campagne de Russie d’Athènes, comme Ægos-Potamos en fut le Waterloo, que tout k coup le peuple Athénien se sentait pris en quelque sorte d’accès de religiosité extraordinaire; sa légèreté habituelle faisait place, pour un moment, à une sorte de dévotion analogue k celle des Anglais ou des Américains alors que le chef de l’État ordonne pour toute la nation un jour d’humiliation et de prière. Mais ces grandes crises de religiosité n’étaient guère dans le tempérament naturel d’Athènes.
SUa ARISTOPHANE.
Habituellement, on s’égaÿaitsur le compte de certaines divinités sans que cela tirât à conséquence. C’est h peu près ainsi qu’à Londres le prétendu grand juge baron Nicholson, un plaisant très-renommé, tient ses séances tous les soirs au cider cellur (cellier de cidre) et fait la charge des vrais juges, choisissant toujours des causes scandaleuses pour sujet de ses grotesques réquisitoires. Et dans quel pays le respect des lois est-il porté plus haut qu’en Angleterre? Le grand juge Nicholson, cependant, fait pouffer de rire toute la cité. Cette liberté britannique explique la liberté athénienne. Se moquer des choses respectées est un des attributs de la liberté.'
Et puis encore, on semblait croire qu’il y avait des dieux qui avaient de l’esprit, et d’autres qui n’en avaient pas. Les dieux qui avaient de l’esprit, apparemment entendaient raillerie. Ceux qui n’en avaient pas, on pouvait donc en rire et s’amuser à leurs dépens. Voilà peut-être sur quel principe, tacitement admis entre le poète et le peuple, certaines divinités faisaient souvent les frais de la gaieté publique.
Les Athéniens, hors du théâtre, ne vénéraient pas moins ces divinités, mais en les considérant sous d’autres aspects. Littérairement même , selon les divers genres poétiques, il y avait divers points de vue sous lesquels on envisageait tel ou tel dieu. Pour le personnage d’Hercule, par exemple, la tragédie d’Euripide intitulée Alceste nous présente, pour ainsi dire, le confluent indécis où le grandiose se mêle avec le bouffon dans ce dieu tragi-comique : il y paraît d’abord un peu burlesque (Voltaire n’a voulu voir que cet aspect); mais ensuite il y reparaît sublime.
Le grossissement de toutes les proportions était la condition, même matérielle, du théâtre grec : or le grosissement mène à deux choses : au grand, ou au gro-
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tesque. Voilà pourquoi certaines imaginations exceptionnelles , puissantes plutôt que fines , qui sont avant tout des verres grossissants, excellent et se plaisent presque indifféremment à l’un ou à l’autre , et ne voudraient pour rien au monde que l’un des deux fût retranché de la littérature et de l’art.
Ajoutons que le rire et le burlesque sont, pour le commun de l’humanité, une réaction nécessaire contre le noble et le grandiose , une détente, un soulagement. Même pour la plupart des esprits, c’est une balance nécessaire : il faut le ridicule à côté du sublime. Aussi le burlesque et le grotesque, quoique les noms en soient modernes, ont-ils existé de tout temps : Victor Hugo l’a démontré une fois pour toutes dans l’éloquente Préface de Cromwell.
Même avec les divinités sérieuses, les Athéniens en usaient quelquefois un peu familièrement, comme entre gens d’esprit sûrs de s’entendre. Après avoir bien ri à leurs dépens, ils ne hantaient pas moins les temples et ne respectaient pas moins les mystères.
Non-seulement les dieux étaient faits à l’image de l'homme, mais souvent à l’image de l’homme dégradé, dont on leur prêtait la laideur physique et morale. Au siècle brillant de Périclès, siècle de l’art et de la beauté, pendant que Phidias exposait aux yeux des peuples son Jupiter majestueux comme le Zeuç homérique, quelques artistes représentaient ce même Jupiter et les autres dieux sous des traits comiques et bouffons. Parmi les restes de la statuaire antique qui sont parvenus jusqu’à nous, il y a un vase où l’on voit sculptés, sous la figure de masques grotesques, Jupiter et Mercure prêts à monter chez Alcmène par une échelle. Ctésiloque , élève d’Apelles, se rendit célèbre par une peinture burlesque qui représentait Jupiter accouchant de Bacchus, ayant une mître en tête et criant comme une femme, au milieu
des déesses qui font l’office d’accouchenses. Ainsi Jupiter même, à dater de ce temps-, ne fut pas épargné.
La comédie dorienne de Mégare et de Sicile avait précédé dans ces voies la comédie athénienne. Épicharme, de Gos, avant Aristophane, ne s’était pas fait faute de travestir les dieux. « Jupiter, dans les Noces d’Hêbè, devient un Gargantua gourmand, obèse, farceur; les Muses sont transformées en poissardes ; Minerve en musicienne de carrefour, qui de sa flûte fait danser à Castor et Pollux quelque pyrrhique obscène ; Yulcain avec son bonnet pointu et son habit bigarré, est le bouffon, l’arlequin de la troupe ; Hercule en est le Gilles, avec sa gloutonnerie bestiale. Tout Homère , tout Hésiode , avec leurs plus gracieuses ou leurs plus vénérées traditions, y passeront pareillement, défigurés en charges bouffonnes. La comédie moqueuse d’Épicharme vient tomber au milieu de la mythologie en désarroi, comme le Don Quixotte de Cervantes à travers les romans de chevalerie *. »
Rhinton,de Tarente, dans ses hilaro-tragédies, ne respecte pas mieux les dieux. Et Plaute, qui suivit les errements de ce poète, fut accusé, à propos de Y Amphitryon, d’avoir compromis leur majesté par une action comique où se jouaient des scènes bouffonnes et triviales.
Mais, comme dit Arnobe, « si Jupiter est en colère, pour le remettre en belle humeur, on n’a qu’à lui jouer Y Amphitryon de Plaute. » Ponit animos Jupiter, si Amphitryo fuerit actus pronuntiatusque Plautinus.
A Rome, sous l’empire, dans les mines de Lentulus et d’Hostilius, Diane était fouettée sur la scène; on lisait un testament burlesque de défunt Jupiter.
Boufflers écrit quelque part à sa mère : «Annoncez au roi une de mes lettres, où je voudrais bien lui manquer de respect, afin de ne le pas ennuyer. Les princes ont pins