‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 91 sur 119 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

cert: dès qu’il entendront notre voix, ils accourront à tired'aile.

PEISTHÉTAIROS

O le plus chéri des oiseaux, ne tarde pas, je t’en supplie : entre dans le bocage et éveille Philomèle.

la huppe, chantant.

O ma compagne, cesse de sommeiller! Que l’hymne sacré jaillisse de ton gosier divin en harmonieux soupirs! Roule en légères cadences tes fraîches mélodies pour plaindre le sort d’Itys ' , cause pour nous de tant de larmes ! Pure, ta voix s’élève du milieu des ifs au feuillage sombre jusqu’aux demeures de Jupiter, où Phébus à la chevelure d’or répond à tes-chants plaintifs par les sons de sa lyre dlvoire et préside aux chœurs des dieux immortels. Et les accords de leurs voix bienheureuses forment un céleste concert.

Ici on entendait, derrière le théâtre, les sons d’une flûte imitant les chants du rossignol.

PEISTHÉTAIROS

O Jupiter souverain! ô chants délicieux d’un si petit oiseau! C’est du miel qui coule dans tout le bocage! la huppe, continuant à chanter.

Épopopo, popopo, popopo, popi! Io, io! ici, ici, ici, ici! Vous tous qui portez comme moi des ailes ! Vous qui butinez dans les guérets fertiles, innombrables tribus au vol rapide et au gosier mélodieux, mangeurs d’orge et pilleurs de grains; vous qui vous plaisez, au milieu des sillons, à gazouiller d’une voix grêle, tio tio tio tio, tio tio tio tio ! Et vous qui, dans les jardins, habitez le feuillage du lierre, ou qui becquetez, sur les collinës, le fruit de l’olivier sauvage ou de l’arbousier, accourez, volez à ma voix : trioto, trioto, totobrix! Vous aussi qui, dans les vallées marécageuses, happez les cousins à la trompe aiguë, et vous qui hantez l’aimable prairie de Marathon, humide de rosée ; et vous, oiseaux à l’aile diaprée, francolin , francolin , et vous encore , tribus des alcyons , qui voguez sur les flots gonflés des mers; venez ici apprendre une grande nouvelle! Toute

* 1. Fils de Térée et de Procné.

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la race au col flexible est ici convoquée par moi ! Sachez qu’il nous est arrivé un vieillard à l’esj rit subtil , avec des idées neuves et de neuves entreprises. Venez , tous à ce te conférence! ici, ici, ici, ici! toro, toro, toro, torotix! kikkabau, kikkabau! toro, toro, toro, torolililix!

Que l’on s’imagine tout cela chanté, en strophes élégantes et légères, dans ce langage aimé des dieux, envié par Racine et par André Chénier,

Dans ce langage grec aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!

et que l'on dise si l’on veut : Quelle bizarrerie ! — Mais aussi, quelle grâce !

Il n’y a rien de plus suave, de plus brillant, ni de plus frais, chez le poëte oriental Azz-Eddin Elmocaddessi, alors qu’il fait chanter les oiseaux et les fleurs. Ces onomatopées étranges forment avec ce qui les suit et les précède un ensemble charmant, plein d’originalité.

Combien cette fantaisie ailée et gazouillante est audessus de la prétendue exactitude avec laquelle un Allemand, nommé Bechstein, a voulu noter d’après nature le chant, non pas de la huppe, mais du rossignol, qu’Aristophane n’a osé rappeler que par les sons d’une flûte ! Voici l’œuvre du bon Allemand, qui n’a pas senti que, si l’onomatopée , discrètement employée , produisait par une pointe de bizarrerie un assaisonnement piquant, l'onomatopée toute seule et trop prolongée était simplement cocasse :

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,

Shpe tiouto koua,

Tio, tio, tio, tio,

Kououtiou, kououtiou, kououtiou, kououtiou,

T~kouo, tskouo, tskouo, tskouo,

Tsii, Isii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii,

Kouoïor tiou , tskoua pipits kouisi.

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Tso,’ tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading ! Tsi si, tosi si si si si si si si,

Tsorre, tsorre, tsorre, tsorrehi;

Tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsaln, tsaln, tsatn, tsi.

Dio, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo,

Kouïoo trrrrrrrizt!

Lu lu lu, ly ly ly, 11 11 11,

Kouïoo didl li ioulyli,

Ha guour guour, koui, kouïo !

Kouïo, kououi, kououi, kououi, koui koui koui koui,

Ghi, ghi, ghi!

Gholl, gholl, gholl, gholl, ghia huhudoï,

Koui koui, horr ha dia dia dillhi!

Hets, hets, hets, hets, hels, hets, hets, hets, hets, hets,

. Hets, hets, hets, hets, hets,

Touanho hostehoï,

Kouïa, kouïa, kouïa, kouïa kouïa, kouïa, kouïa, kouïati,

Koui koui koui, io io io io io io io, koui,

Lu ly H, lolo, didi io kouïa!

Higuaï, gu aï, guaï, guaï, guaï, guaï, guaï, guaï, Kouïor tsio, tsiopi!

Entre cette page et celle d’Arislophane il y a toute la différence de la lettre morte à l’esprit vivant, de l’imitation lourde à la création fantaisiste.

Vous rappelez-vous le fameux Boudoux, dont parle Alexandre Dumas dans ses Mémoires? « Boudoux, ditil, qui ne parlait aucune langue morte, et qui, parmi les langues vivantes, ne parlait que la sienne, et encore assez mal, Boudoux , était à l’endroit des oiseaux le premier philologue, je ne dirai pas de la forêt de Yillers-Coterets, mais encore, j’ose l’assurer, de toutes les forêts du monde. Il n’y avait pas une langue, pas un jargon, pas un patois ornithologique qu’il ne parlât, depuis la langue du corbeau jusqu’à celle du roitelet. » — Eh bien ! Boudoux peut-être eût admiré Bechstein; il eût admiré également Raspail, qui dans la Revue complementaire du "janvier 1855’ donne le chant du rossignol, paroles et

musique. Pour nous, à Bechstein, à Boudoux, et à Raspail lui-même , nous préférons Aristophane , dans cette légère et bizarre, mais gracieuse fantaisie.

En entendant le double appel de la huppe et du rossignol, les oiseaux arrivent , de çà, de là. L’eqtrée de chaque survenant donne lieu à des mots et à des plaisanteries de toutes sortes, allusions et calembours. Peu à peu les oiseaux se pressent : en voici une multitude et enfin comme une tempête, qui fond sur la scène avec de grands cris :Torotix, forotix!.... Épopo, popopo, popopopi !.... Ti ti ti, ti ti, ti ti !....

PEISTHÉTAIROS

Par Neptune ! Vois donc quels tourbillons d’oiseaux!

ÉVELPIDE

Apollon-roi! quelle nuée! Oïe, oie! ils volent si serrés qu’ils remplissent tous les passages !... Gomme ils piaillent, comme ils se précipitent! quels cris! quels becs!... On dirait qu’ils nous menacent! oh là là! c’est toi et moi qu’ils regardent en ouvrant le bec.

Les oiseaux, en effet, à la Vue de ces étrangers , se croyent pris dans quelque piège. Effroi des deux parta.

La huppe , à travers ce tumulte , essaye de ge faire entendre, annonçant que ces deux étrangers viennent proposer une chose magnifique. On n'écoute rien d’abord, on se croit trahi , on s’apprête à venger sur ces deux intrus tous les crimes de l’espèce humaine, antique ennemie de la race ailée.

Io, io! sus! en avant! à mort, à mort! De nos ailes pressées cernons l’ennemi! il faut que ces deux hommes jettent des cris de douleur, et servent de pâture à nos becs! Ni l’ombre des montagnes, ni les nuées du ciel, ni la mer blanchissante, ne les soustrairont à nos coups. En avant, bec et ongles ! Que le chef de cohorte engage l’aile droite !

ÉTUDES

Vous avez encore dans la mémoire les scènes analogues des Acharnéens s'élançant contre Dicéopolis, des Chevaliers contre Gléon, des Guêpes contre Bdélycléon; mais ici la scène est plus fantastique : on dirait le combat des grues et des pygmées.

Dans les œuvres de Cyrano de Bergerac, se trouve un morceau qui pourrait bien être une réminiscence de ce passage : c’est un réquisitoire des oiseaux contre deux hommes qui se sont glissés parmi eux *.

Cependant on finit par s’entendre. Peisthétairos, soutenu par Évelpide,- comme Robert-Macaire par Bertrand, expose son plan et ses idées. L’un et l’autre, par toutes sortes de rapprochements spirituels et de légendes poétiques , prouvent à la race emplumée son antique supériorité et primauté sur toutes les autres.

1 . Un siècle avant Cyrano , il y a la Néphélococugie (sic) de Pierre Le Loyer. (Voir, à ce sujet, le quatrain de Ronsard cité par Sainte- Beuve, Étude sur le seisième siècle p. Tek.) — Passerat, vers le même temps, célébrait aussi la méiamorphose des hommes-oiseaux. — U y a, dans les fragments laissés par Goethe, un essai d'imitation, assez faible, de cette première partie des Oiseaux d’Aristophane, adaptée avec beaucoup de licence à la scène allemande, ou plutôt au goût des lecteurs allemands. Deux personnages cherchent en l’air, au risque de se casser le cou, une espèce de pays de Cocagne; ils vont trouver un vieux hibou, critique de profession, qui les traite de fous et les envoie promener. Pendant qu’ils causent entre eux, arrivent les oiseaux, qui veulent tout simplement les mettre à mort. Discours ronflant de l’un des deux voyageurs, qui leur fait comprendre qu’ils ne sont pas des hommes , mais des oiseaux en mue. Il les engage ensuite à établir leur royaume de manière à se soumettre les dieux et les hommes, en coupant toute communication entre eux. — Suit un épilogue dans lequel Goethe promet de donner la continuation de cette pièce, en cas qu’elle soit goûtée du public. — U fallait qu’il comptât beaucoup sur l’ignoranco de ce public, pour piller ainsi Aristophane sans faire la moindre mention de lui ni de sa comédie.

Les oiseaux sont les premiers-nés, les premiers souverains de l’univers. D’où vient que les ouvriers en tout genre se mettent à la besogne au chant du coq ? N’est-ce pas le souvenir d’une vieille habitude du temps où les oiseaux, maîtres du monde, donnaient à leurs esclaves le signal des travaux?....

PEISTHÊTAIROS.

Oui, autrefois, vous étiez rois!

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