LE CHŒUR DES OISEAUX
Nous, rois ! Et de qui ? Et de quoi?
PEISTHÊTAIROS.
De tout! De moi d’abord, et de lui ( Montrant Êvelpide.) Et de Jupiter même ! Votre race est plus ancienne que Saturne, que les Titans et que la Terre.
LE CHŒUR
Que la Terre elle-même?
Oui, par Apollon!
LE CHŒUR
Voilà, par Jupiter! ce que je ne savais pas.
PEISTHÊTAIROS.
Parce que vous êtes des ignorants, des insouciants, et que vous n’avez jamais lu Ésope. Ésope dit que l’alouette naquit avant tous les autres êtres , avant la Terre même : son père mourut de maladie ; comme la terre n’existait pas, il fut sans sépulture pendant cinq jours : enfin l’alouette dans l’embarras se décida , faute de mieux , à enterrer son père dans sa tête.
ÊVELPIDE.
Ce qui fait que le père de l’alouette est enterré à Céphalée*....
PEISTHÊTAIROS.
Mais la plus forte preuve, c’est que Jupiter, qui règne maintenant, est représenté, comment? debout avec un aigle
1. Bourg de l'Attique. Le même mot, en grec, signifie tfte , De là le calembour (TÉvelpide, qui fait le Lazarille, le gracioso, le commentateur bouffon de Peisthétairos,
ÉTUDES
sur la tête, c’est le symbole de sa royauté'; sa fille a la chouette; et Apollon, comme son ministre, l'épervier.
ÉVELPIDE
Par Cérès! voilà qui est bien dit! Mais que font dans le ciel tous ces oiseaux?
PEISTHÉTAIROS
Quand on sacrifie et que, suivant le rite, on offre les entrailles aux dieux, ces .oiseaux en prennent leur part avant Jupiter. Autrefois, les hommes ne juraient jamais par les dieux, mais toujours par les oiseaux : à présent encore, Lampon jure par l’oie, quand il veut mentir 2 . — C’est ainsi que vous étiez grands et sacrés, en ce temps-là ! Mais maintenant on
1. Odin, le Jupiter de la mythologie Scandinave, est représenté avec un casque aux deux côtés duquel sont posés deux corbeaux, qui partent tous les soirs pour faire en volant le tour de la terre et lui rapporter le matin ce qu’ils ont appris.
2. Allitération sur tov /ï|và; l’oie, au lieu de tôv Z rpi, Jupiter.
— Lampon était un des devins envoyés à Sybaris avec la colonie athénienne qui reconstruisit cette ville sous le nom de Thurium.
— Socrate, respectant les dieux, jurait par le chien! — C’est par un scrupule analogue que les gens du peuple, chez nous, disent quelquefois : Nom d'un chien ! — pour ne pas dire : Nom de D.! De même, s’il leur échappe de commencer à dire : Sac.... n. de D. ! ils changent et disent : Sac... risli! puis Sapristi! ou Sac.... à papier ! ou tel autre achèvement insignifiant. — C’est sans doute dans lamême intention qu’HeurilV avait adopté Ventre. saint-gris! pour n’offenser personne au ciel, quoiqu’il y eût cependant un saint Gris. — Depuis qu’un do ses prédécesseurs, le dévot roi Louis IX, qu’on appelle saint Louis, avait promulgué une loi qui ordonnait de transpercer d’une pointe de fer rougie au feu la langue des jureurs et blasphémateurs, les anciens jurons s’étaient transformés, de manière à devenir innocents. Ainsi, au lieu de : Par l/i mort de Dieu, ou par la mort-Dieu! — Par le sang de Dieu ou par le sang -Dieu! — Tête-Dieu! — Ventre-Dieu! — Corps-Dieu !
— Je renie Dieu! — Je maugrée Dieu! on se mit à dire : morbieu, morbleu, mordié, morgué, morguienne! — Pa’ V sang-bieu ! paltambleu! Par la sambleu! — Têle-bieu, léiebleu! — Ventre-bicu, ventrebl'U! — Corps-bieu! corbleu! — Je r'nie-bieu, jarnibieu, jarnidié, jarnigué, jarnigois, jarni ! — Maugrebieu, maugrebleu! De même, au lieu de jurer par le Diable, on se mit à jurer par le Diantre; etc. — Dans un sentiment analogue, les gamins, au lieu de Ma parole d’honneur! disent Ma parole d’onse heures, pour ôter le serment donné à faux.
vous regarde comme des esclaves, des niais, des ilotes; on vous jette des pierres comme à des fous furieux, même dans les lieux sacrés. Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des filets, des gluaux, des pièges de toute espèce; on vous prend, on vous vend en masse, et les acheteurs vous tâtent pour s’assurer si vous êtes gras. Encore, si l’on vous servait simplement rôtis sur la table! Mais on fait un mélange d’huile, de vinaigre et d’échalotes, avec du fromage râpé ; de tout cela broyé ensemble , on fabrique une sauce douce et grasse , puis on la verse sur vous toute bouillante, comme si vous étiez des chairs infectes!
Un tel état de choses est intolérable ! Il s’agit de reconquérir la sécurité, l’indépendance, et la souveraineté! — Oui, oui! répondent les oiseaux. Tu es notre sauveur! Mais que faut-il faire? — Il faut, répond Peisthélairos, qu’il n’y ait qu’üne seule ville, un seul Etat pour toute la nation des oiseaux ; qu’ils entourent l’air tout entier d’une grande muraille en briques, comme l’enceinte de Babylone; et, quand cette muraille sera élevée ; ils enverront des ambassadeurs sommer Jupiter de leur restituer l’empire : s’il n’y consent pas , on lui déclarera la gueri’e sainte, êt l’on fera défense aux dieux de traverser désormais ce pays pour descendre, comme autrefois, contenter leur envie chez les Àlcmènes, les Alopées, les Sémélés. Les hérons feront sentinelle sur une patte : Halte-là ! on ne passe pas.
En même temps on enverra une autre ambassade aux hommes pour leur dire que dorénavant ils ayent àsacrifier d’abord aux oiseaux, souverains du monde, et seulement ensuite aux autres dieux.
LA HUPPE
Mais comment les hommes reconnaitront-ils en nous des dieux et non des geais? nous qui volons et qui avons des ailes?
PF.ISTHÉTAinOS.
Tu es fou : est-ce que Mercure n’est pas dieu? Cependant
ÉTUDES
il vole et il a des ailes! Et tant d’autres divinités! la Victoire vole avec des ailes d’or! Et l’Amour, n’a-t-il pas des ailes? Et Iris, la colombe aux ailes. agitées, comme dit Homère !
LA HUPPE
Mais si Jupiter se met à tonner etlance sur nous sa foudre, qui a aussi des ailes?...
peisthétairos, sans l'écouter.
Si les hommes, aveugles à votre égard, méconnaissent votre puissance et ne veulent adorer que les dieux de l’Olympe , alors il faut qu’une nuée de passereaux gourmands de graines s’abatte sur leurs champs et y dévore tout; et puis nous verrons si Gérés vient au secours de leur famine par une distribution de blé !
ÉVELPIDE
Elle s’en gardera bien, par Jupiter ! vous la verrez donner cent mauvaises défaites *.
PEISTHÉTAIROS
Les corbeaux aussi leur prouveront votre divinité en crevant les yeux à leurs bœufs de labour et à leurs troupeaux. Qu’Apollon ensuite les guérisse et gagne ses honoraires de médecin !
ÉVELPIDE
, Là, là! qu’ils attendent au moins que j’aie vendu mes deux bouvillons!
PEISTHÉTAIROS
Si , au contraire , ils reconnaissent que vous êtes la Divinité, la Vie, la Terre, Saturne, Neptune, — alors tous les biens leur seront donnés.
LA HUPPE
Cite-moi donc un de ces biens.
PEISTHÉTAIROS
Premièrement , les sauterelles ne rongeront plus leurs vignes en fleur : un seul escadron de chouettes et de crécerellés les dévorera toutes. Ensuite, les cousins et les perceoreilles ne mangeront plus leurs figues: une seule compagnie de grives les avalera tous jusqu’au dernier.
1. Allusion malicieuse à ceux qui, en pareilles circonstances, élaient chargés de distribuer du blé aux indigents, et qui détournaient une partie de l’argent destiné à ce secours.
LA JU PPE.
Et la richesse, comment la leur donnerons-nous? C’est là leur grande passion!
PEISTHÉTAIROS
Quand ils consulteront les oiseaux, ceux-ci leur indiqueront les mines les plus riches, etles trésors enfouisdepuisdis siècles : car ils en connaissent la place; aussi dit-on toujours: Personne ne sait où est mon trésor, excepté peut-être un oi seau!
Ainsi, légendes mythologiques, croyances populaire^, contes, proverbes, histoiVe naturelle, science des augures, fables d’Ésope, d’Hésiode ou d’Homère, simples dictons même et images courantes, le poète cueille tout cela en voltigeant, et y mêle ses propres richesses, la grâce et la fleur de sa poésie, ou de ses charmantes maximes : — « Gomment leur donner la santé ? — S’ils sont heureux, n’ont-ils pas la santé? L’homme malheureux ne se porte jamais bien ! »
Et il n’y aura pas besoin d’élever aux oiseaux des temples de pierre fermés avec des portes d’or. Us habiteront dans les bois et sous le feuillage des chênes. Les plus vénérés auront l’olivier 1 pour temple. Les voyages de Delphes et d’Ammon seront inutiles pour les sacrifices : debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, on leur offrira l’orge et le blé ; on les priera, en étendant les mains, de nous faire part de leurs bienfaits, qu’ils accorderont aussitôt en échange de quelques grains.
1. L'arbre de Minerve et d’Athènes. — On peut rapprocher de ces vers si frais un passage d’une lettre de Luther au comte Palatin sur les Oiseaux des bois : « Ils tiennent leur séance en plein soleil, l’arche du ciel pour voûte, les gais feuillages pour draperies, libres et maîtres.... Ils viennent déclarer la guerre à toutes les graines et semences, au blé, au seigle, aux meilleurs fruits. » — Voir l’intéressante et piquante étude de M. Philarète Chasles, intitulée : Luther dans son ménage.
ÉTUDES
Le projet des deux Athéniens est adopté avec enthousiasme. On leur donne le droit de cité, on les naturalise oiseaux. Une certaine racine qu’ils mangeront va leur faire pousser des ailes.
Pendant ce temps, Philomèle et Procné, du milieu des joncs fleuris, s'élèvent sous la forme de deux jolies filles avec des ailes et des têtes d’oiseaux; le chœur les salue de ses chants; puis continue ainsi, s’adressant au public, avec une poésie suave et exquise :
Pauvres humains dont l’existence obscure , frêle comme les feuilles desbois, rampe, sans ailes, sur la terre fangeuse, d'où vous sortez , où vous rentrez , race éphémère , infortu* nés mortels, ombres légères pareilles à des songes, écoutez les oiseaux, êtres immortels, aériens, exempts de vieillesse, qui méditent sur les choses incorruptibles : vous apprendrez de nous à connaître le ciel, la nature des êtres ailés , l’origine des dieux et des fleuves, de l’Érèbe et du Chaos; grâce à nous, Prodicos 1 enviera votre science.
Il n’y avait d’abord que le Chaos, la Nuit, le sombre Érèbe et le profond Tartare : la Terre, l’Air, le Ciel n’existaient pas. Au sein des abîmes infinis de l’Érèbe , la Nuit aux ailes noires, féconde toute seule, pondit un œuf, duquel, après un certain temps, naquit l’Amour, le gracieux Eros, aux ailes d’or étincelantes, rapides comme les vents d’orage. Il s’unit, dans le profond Tartare, au sombre Chaos, ailé comme lui, et engendra la race des Oiseaux^qui vit le jour la première de toutes....
Selon la théogonie orphique, le premier des dieux fut Chronos, le Temps ; après lui, vinrent l’Éther et le Chaos, d’où Chronos tira l’œuf immense du monde. Il était naturel qu’Aristophane, dans la cosmogonie des oiseaux, n’oubliât pas cet œuf. En le faisant pondre par la Nuit
1 . Sophiste, disciple de Protagoras, et célèbre comme lui. Voir ci dessus l’analyse des Nuées, p. 40.
sur Aristophane. 33 i
ïlux ailes noires, et en faisant éclore de cet œuf l’Atpour aux ailes d’or, en donnant des ailes au Chaos lui-même, il use du droit de poésie , il complète et développe les images qui conviennent à son sujet.
Ainsi, — continue le chœur des Oiseaux, — notre origine est bien plus antique que celle des habitants de l'Olympe. Nous sommes nés de l'Amour, mille preuves l’attestent. Nous avons des ailes, et nous en prêtons aux amants *....
Et quels services les oiseaux ne rendent-ils pas aux mortels ! Nous leur indiquons les saisons, le printemps , l’hiver, l’automne. Si la grue en criant émigre vers la Libye, elle avertit le laboureur de semer; le nocher, de se reposer auprès de son gouvernail suspendu dans sa demeure®; et Oreste®, de se tisser un manteau, afin que la rigueur du froid ne 1 pousse plus à dépouiller les autres. Dès que le milan réparait, if vous annonce le retour du printemps et le moment de tondre les brebis. Lorsqu’ensuite l’hirondelle arrive, on se hâte de vendre son manteau, pour acheter un vêtement léger. Nous vous tenons lieu d’Ammon , de Delphes, de Dodone et de Phôbus Apollon. Avant de rien entreprendre, affaire commerciale, mariage, achat de, vivres, vous consultez lesoiseaux 4 ....
Muse agreste, aux accents si variés, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, je chante avec toi dans les vallons verts et sur les