Mot à mot: Faisant semblant de les interroger
PERD UN JOYAU PRÉCIEUX. as
reaus an instant plus tôt !, ils l’auraient trouvé; mais il vient de sortir pour aller dîner en ville. Si vous avez quelque chose à lui dire, vous pouvez me donner vos instruclions.
— Nous n'avons rien à lui dire, répondit Tchangkoueï-jou. Ayant appris que votre maître demandait qu'on fit des vers sur les saules printaniers, nous avons composé chacun une pièce, d'après les rimes proposes, et nous venions exprès pour profiter de ses avis ?.
— Messieurs, dit le vieux concierge, puisque vous venez présenter des vers, vous n'avez qu'à me les hisser. Quand mon maître sera de retour et les aura lue, il vons invitera à venir lui faire visite. »
Tchang-koueï-jou se retourna pour consulter Soujeou-pé. « Laisserons-nous les vers, dit-il, ou attendrons-nous pour le voir en personne ?
— Il serait bon de le voir en personne, dit Souyeou-pé, mais j'ignore s’il pourra revenir tout de suite.
— Aujourd’hui, repartit le vieux Tong, il est allé diner en ville; je crains qu’il ne revienne tard et que vous ne puissiez le voir.
— En ce cas, dit Wang-wen-khing, laissons nos
1. Mot à mot: Un khe plus tôt. Le khe est une division de feure. Il y en a cent dans les douze heures du jour et de la nuit. Cisque heure chinoise répond à deux des nôtres. :
Dans le cas présent, ce mot répond à moment, instant « a little vhile. » (Wells Williams.)
2, Ea chinois : Pour le prier de nous instruire. ,
vers, ce sera la même chose. Qu'avons-nous besoin d! le voir en personne? »
Chacun d’eux prit aussitôt sa pièce de vers et L: remit au vieux Tong. « Dès que votre maître sera re venu, ajoutérent-ils, vous aurez la bonté de lui dir un mot pour nous.
— Cela va sans dire, répliqua le vieux Tong, vou n'avez pas besoin de me le recommander; seulement je désirerais connaître clairement votre demeure, ca: je pense qu'après avoir vu vos vers, mon maître vou: dra aller vous inviter.
— Ce monsieur Tchang, dit Wang-wen-khiag, es! de la ville de Tan-yang; le jardin fleuriste où il se re. tire pour étudier, est situé dans le village de Pé-chi, que vous voyez devant vous. Ce monsieur Sou habite le couvent de Kouan-in, dans le même village.
— Puisque vous demeurez dans le village de Péchi, dit le vieux Tong, ce n'est pas loin d'ici; je m'en souviendrai parfaitement. Je vous engage, messieurs, à vous en relourner. »
Les trois amis lui firent encore une fois des recommandations. S'éloignant alors de l’hôtel de Pé-kong, ils remontèrent à cheval et s’en retournèrent au vil- Jlage de Pé-chi. Op peut dire à ce sujet :
Des hommes d'un caractère abject emploient la ruse pour tromper un ami.
Par cupidité, un indigne valet trompe son maître.
Si l’auguste ciel n’avait pas d'avance arrêté ses plans,
On les verrait enlever à autrui un heureux mariage.
Le vieux Tong, les voyant lous trois partis, courut aussitôt à sa loge et cacha, dans un vieux registre de visites, les vers qu’ils venaient d'apporter; puis, prenant en main les deux pièces de vers que Wang-wen- Khing lui avait remises auparavant !, il les porta dans l'intérieur et les fit voir au seigneur Pé.
Or, depuis que le seigneur Pé s’en était retourné pour cause de santé, il n’avait trouvé nulle part, dans
*Son village, un gendre distingué. Sa fille, Hong-yu, ayant composé par hasard une pièce de vers sur les saules printaniers, il avait ouvert aussilôt une sorte de concours pour composer des vers sur les mêmes rimes, espérant que ce serait le moyen de choisir un gendre.
Un parent éloigné lui avait envoyé un jeune garçon pour qu'il l'adoptät. Ce jeune garçon avail quinze ans; il s'appelait Khi-tsou, et son petit nom était Ing-lang. Il était d'ane stupidité extraordinaire, et n'aimait qu’à courir et à jouer. Si on lui parlait de lire, il avait aussitôt mal à la tête et restait malade toute la journée. Le seigneur Pé, ne pouvant manquer d'égards pour son parent, se vit obligé de le garder, mais, au fond, il le comptait pour rien et ne s’y intéressait pas le moins du monde. On peut dire à ce sujet :
L'un a donné le jour à un fils qui ne recherche que les prunes et les châtaignes.
1. C'était une excellente pièce de Sou-yeou-pé, que Tchang-koueijou avait signée de son propre nom, et une détestable pièce de celuiti portant le nom de Sou-yeou-pé. Cet indigne tour de passo-passe æplique l'erreur où va tomber Pé-kong.
L'autre a élevé une fille ! qui est capable de lire les même
livres que son père.
Ne riez pas en voyant les qualités du In et du Yang ? plz
cées en sens inverse ; Souvent il plait au Ciel d'ajouter aux uns ce qu’il re
tranche aux autres 3.
Ce jour-là, le seigneur Pé, tranquillement assis dan un pavillon appelé Mong-thsao-hien #, s'occupait à re - garder les fleurs, lorsque soudain il vitarriver le vieu) Tong, qui venait lui présenter les deux pièces de vers
1. Ces deux vers font allusion à mademoiselle Hong-yu et à Ing: lang.
2. Les Chinois admettent deux principes: le principe mâle ( l'ang), et le principe femelle (/n), qui, par leur union, produisent tous les êtres. Le principe Yang se rapporte aux hommes, et le principe In aux femmes.
L'auteur veut dire que Hong-yu, qui aime l'étude et sait composer des vers, possède des qualités qui sont ordinairement le partage des hommes, tandis que Ing-lang a le caractère de l’autre sexe.
3. Comme si l’on disait que le ciel avait ôté à Ing-lang les qualités d’un homme (l'amour de l'étude, le talent poétique), pour les donner à Hong-yu. :
k. Littéralement : Le pavillon de la plante des songes. On lit dans l'ouvrage appelé Thong-ming-ki : 11 y a une plante du nom de mongthsao qui ressemble au roseau p'ou. Elle est de couleur rouge. Le jour, elle se replie, entre en terre et reparalit la nuit (sic). On l'appelle aussi Hoaï-mong. Si quelqu'un en met dans son sein (hoai) des feuilles, il apprend si sés rêves auront un résultat heureux ou malheureux, et en voit sur-le-champ la preuve. Un empereur ayant pensé à la beauté d'une dame Li, mit dans son sein une branche de cette plante, et la nuit suivante il la vit en effet en songe. Par suite de cette circonstance, le nom de mong-thsao (plante des songes), fut changé en Hoaï-mong-thsao (plaute qui provoque des songes lorsqu’on l’a mise dans son sein). (P'ei-wen-yun-fou, liv. XLIX, fol. 190.)
composées sur les mêmes rimes que celles de sa fille, en l’honneur des saules printaniers. De suite, il en déploya une et, après l'avoir lue en entier, il se mit à éclater de rire. « Est-il possible, s’écria-t-il, qu'il y ait au monde un homme assez fou pour me donner à lire une composition aussi extravagante !? »
I la regarda encore, et voyant qu’elle portait le nom de Sou-lièn-sièn ?, il la jeta de côté. Ensuite, il déploya l'autre pièce, et à peine en eut-il lu les quatre premières lignes, qu'il fut rempli de surprise et d’admiration. « Ces vers, dit-il, sont pleins de pureté et de fraicheur ; c'est quelque chose de charmant ?.» Il lut ensuite les quatre derniers vers, et frappant sur la table : « Voilà, s’écria-t-il, un admirable talent. Il y a bien longtemps que je n'ai rien vu de si beau. D'où peut-il venir ? » Il se hâta de regarder le nom de l’auteur, et lut : Composé par Tchang-ou-tch'e* de Tan-
Jang. ?
1. C'était la pièce de Tchang-kouel-jou, qui avait eu l’impudence de mettre au bas le nom de Sou-yeou-pé. (Voyez p. 241, lig. 14.)