‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 108 sur 264 · UNE SERVANTE OBSERVE FURTIVEMENT UN PRÉTENDANT,, ET RECONNAIT L'ÉTOFFE · texte numérisé non relu

UNE SERVANTE OBSERVE FURTIVEMENT UN PRÉTENDANT,, ET RECONNAIT L'ÉTOFFE

Tchang-koueï-jou et Tong-yong se rendirent tout droit à l'hôtel du seigneur Pé et arrivèrent en peu de temps devant sa porte. Quand ils eurent mis pied à terre, Tong-yong conduisit Tchang-kouei-jou dans la salle de réception et le fit asseoir ; puis il entra à la hâte pour l'annoncer. A cette nouvelle, Pé-kong sortit précipitamment de la salle et alla le recevoir. Étant resté debout dans la salle de réception, il examina minutieusement Tchang-koueï-jou de la tète aux pieds. Voici comment il était de sa personne :

Sa figure était ignoble et son extérieur des plus communs. Îl avait beau se dissimuler, il ne pouvait cacher son caractère faux et rusé. Tout en prenant de grands airs, il ne pouvait se donner la tournure d’un lettré. Son corps se faisait remarquer par de hautes épaules et un ventre à plusieurs étages. [1 n’aväit point une mine franche el honnète; ses yeux mobiles. ses sourcils contractés faisaient lire, sur toule sa figure, l'intention de tromper.

Dès que Pé-kong l’eut regardé, il conçut secrètement des doutes. « Cet individu, se dit-il, ne m'a point l'air d’un homme de talent. » Mais comme il l'avait invité à venir, il fut obligé d'aller le recevoir. Tchang-koueï-jou voyant venir Pé-kong, se hâta de lui faire un salut. Les révérences étant finies de part et d'autre, Tchang-koueï-jou lui offrit les présents qu'il avait apportés pour sa première visite. Pé-kong le fit asseoir après avoir ordonné devant lui à un domestique d’en prendre de deux sortes. Pendant un moment, Tchang-koueï-jou affecta de lui céder humblement le pas, puis l’hôte et le maître s’assirent suivant les règles de l'étiquette’. « Hier, lui dit Pé-kong ï'ai reçu les vers élégants que vons avez bien vouiu me faire remettre ; chaque expression est véritablement de l'or et du jade ?. J'en ai été si charmé que je ne pouvais m'en détacher.

— Votre serviteur, dit Tchang-koueiï-jou n’a qu’une instruction superficielle et-un chétif talent. En voulant par hasard imiter un parfait modèle à, j'ai osé vous

1. Littéralement : S’assirent séparément , s’assirent à des places distinctes.

2 C'est-à-dire : Comparable pour la beauté à l'or et au jade.

3. En chinois : s0-{1a0, j'ai continué la zibeline. Expression proverbiale incomplète, qu’on fait précéder ordinairement de k£’eou-wei {queue de chien) : « J'ai ajouté une queue de chien à une peau de tibeline, » pour dire j'ai fait de méchants vers à la suite d’une pièce charmante, ou pour imiter ane pièce de poésie d’une beauté parfaite.

&. Mot à mot : Avec un boisseau de fiel, j’ai offert ma honte (hientch'eou). Suivant les Chinois, la vésicule du fiel est le siége du cou-

offrir des vers détestables; j'en éprouve une crainte inexprimable.

— Hier, dit Pé-kong, quand j'ai vu le nom de Tanyang au bas de votre noble composition, comme ce district est tout près d'ici et que vous possédez un talent si éminent, comment se fait-il que j'aie été si longtemps sans entendre parler de votre brillante réputation ?

— Quoique mon humble maison soit située en ville, répondit Tchang-kouei-jou, j'ai un petit jardin dans le village de Pé-chi, qui est devant nous, et c'est là que je me retire, loin du monde, pour étudier. J’habite rarement la ville, et, de mon naturel, je n’aime pas à me lier follement avec tout le monde. Voilà pourquoi mon nom obscur n’a pu parvenir jusqu'à vous.

— À ce que je vois, dit Pé-kong, vous ètes un de ces sages qui cherchent la retraite pour travailler à leur perfection ; vos pareils sont bien rares, »

Il n’avait pas encore fini de parler lorsque les domestiques servirent le thé. Après qu'ils eurent pris le thé: « Mon sage ami, lui dit Pé-kong, si je vous ai invité

rage, de sorte que pour dire : avec courage, avec hardiesse, audace , ils disent teou-fan : avec un boisseau de fiel.

Offrir sa honte, c’est offrir, présenter une chose dont on doit être honteux ; expression d’une modestie ridicule qu'emploient généralement les lettrés lorsqu'ils SE à quelqu'un une pièce de vers de leur composition.

Ces vers sont précisément la chienaute pièce que Tchang-kouetjou a dérobée à Sou-yeou-pé, et au bas de laquelle il a osé mettre son propre nom.

aujourd'hui, en voici simplement la raison !. Comme | j'ai été charmé de la pureté et de la fratcheur de vos vers, tout mon regret était de n’en pas avoir un grand. nombre. Je désirerais que vous en fissiez une ou deux pièces devant moi?, J'espère que vous ne serez pas avare de perles et de jade * pour consoler l’âme du vieillard qui vous parle. »

Sur-le-champ, il ordonna aux domestiques d'apporter du papier et un pinceau. Dans ce moment, Tchangkoueï-jou, donnant carrière à sa langue, parlait avec emphase et raisonnait à perte de vue; sa jactance était sans bornes. Mais quand il eut entendu Pé-kong le prier de composer devant lui‘ pour son instruction, ce fat comme un coup de foudre éclatant par un temps serein. 11 fut si effrayé qu’il tomba en syncope* et resla quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche. Au Roment où il voulait s’excuser, les domestiques avaient déjà placé devant lui une table à écrire, avec du papier, de l'encre, des pinceaux et une pierre à broyer, réguliérement disposés. Tchang-koueï-jou demeura un

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