Littéralement : Dans son esprit, cela n’a pas pu passer
ET VA AU-DEVANT DE L'HIRONDELLE. 267 Sou-yeou-pé, apprenant que le fait était parfaitement vrai, devint tout à coup rayonnant de joie. Dans ce moment, il avait fini de manger. Il prit une grande lasse de vin et la vida d’un trait. Ce que voyant Souyeou-té : « Monsieur, lui dit-il, vous n'avez encore qu'un pelit sujel ue joie; mais, à l'automne, quand vous aurez paru avec éclat !, ce sera la” une grande joie.
— Croyez-vous, répondit Sou-yeou-pé, que je fasse consister dans le grade de bachelier mon bonheur ou mon malheur ? J'ai un autre sujet de joie.
— En dehors de cela, reprit Sou-yeou-lé, quelle joie pouvez-vous avoir ? Je n’en crois rien.
— Je ne vous cacherai pas, dit Sou-yeou-pé, que, si Je me réjouis, ce n’est pas d’avoir recouvré mon grade de bachelier, mais de ce que l’idée de me le rendre soit venue de Ou-chouïi-’an.
— Comment cela? dit Sou-yeou-té.
— Comme j'avais une demande à faire au seigneur Ou, dit Sou-yeou-pé, je me disais avec chagrin que, si son ancienne colère n'élait pas encore calmée, il me serail difficile de me présenter devant lui. Mais comme je vois qu'il a encore de l'amitié pour moi, J'irai demain lui rendre visite, et je n'aurai pas de peine à ouvrir la bouche. Voilà l’unique cause de ma Joie.
— Monsieur, dit Sou-yeou-té en riant, seriez-vous
1.. C'est-à-dire : Quand vous aurez obtenu le grade de licencié.
revenu sur votre première idée, et voudriez-vous lui . demander sa fille ? Seulement, sa fille a déjà trouvé un autre parti. |
— Vous n’y êtes pas, dit Sou-yeou-pé.
— Si ce n’est pas cela, reprit Sou-yeou-té, c'est que, sachant qu'il préside le concours, vôus voulez devenir son disciple pour qu’il vous favorise.
— C'est encore moins pour cela, dit Sou-yeou-pé.
— Mais, au vrai, dites-moi pourquoi. »
Sou-yeou-pé se mit à rire, sans répondre.
« Je vous apportais, dit Sou-yeou-té, une joyeuse nouvelle. Quel est donc votre sujet de joie, el pourquoi ne pas me l'apprendre ? Croyez-vous qu’un ami intime comme moi soit capable de gâter vos affaires? Si vous vouliez me parler franchement, qui sait si je ne pourrais pas vous donner un coup d'épaule ? »
Dans ce moment, Sou-yeou-pé était transporté de joie, et, en buvant de suite deux ou trois tasses de vin, il s’était un peu échauffé la tête ; de sorte que, sans s'en apercevoir, il laissa voir le fond de sa pensée. « Justement, dit-il, je voulais vous demander votre avis sur cette affaire; comment oserais-je vous la cacher? J'ai en vue un mariage pour lequel je voudrais prier le seigneur Ou de faire les premières ouvertures. »
Sou-yeou-té réfléchit un, instant. « Monsieur, lui demanda-t-il avec un air étonné, ne serait-ce pas la fille de Pé-thaï-hiouen que vous voudriez le pEer de demander pour vous? »
Sou-yeou-pé, voyant qu il avait deviné juste, ne put
s'empêcher de rire aux éclats. « Monsieur, lui dit-il, vous avez aulant de pénétration qu’un Génie. »
Or, Sou-veou-té demeurait tout près du village de Pé-kong, et, depuis longtemps, le talent et la beauté de mademoiselle Pé, ainsi que la sévérité de son père dans le choix du gendre, lui étaient parfaitement connus. Son unique regret était de n'avoir aucun moyen pour arriver jusqu’à eux. Voyant maintenant que Sou-yeoupé venait du mème village, et qu’il voulait prier Ou, l'académicien, de faire l'office d'entremetteur, dès les premiers mots, il avait tout deviné.
« Mademoiselle Pé, dit-il avec une attention marquée, est parfaitement belle, cela va sans dire; mais le vieux seigneur Pé est d'un caractère difficile et entier. Je ne sais à combien de prétendants il a refusé sa fille; de sorte que, quand même Ou-choui-’an ferait les premières ouvertures de mariage, cela ne servirait de rien. D'un autre côté, j'ai entendu dire qu'il a choisi un certain Tchang, à titre de précepteur particulier. Pour le succès de votre affaire, il vous faudrait avoir des nouvelles puisées dans l’intérieur de sa maison. »
Sou-yeou-pé, voyant qu'il parlait dans son sens, lui raconla, de point en point, comment il avait rencontré Tchang-kouei-jou, et avait composé des vers sur les saules printaniers; comment Tchang-kouei-jou l'avait supplanté !, et enfin comment, plus tard, il avait rencontré Yen-sou.
1. Littéralement : Les avait échangés. On a vu qu'il avaît signé de son noi les vers de Sou-yeou-pé et lui avait attribué les sieus.
Sou-yeou-té fut frappé de ce récit. « Cela étant, dit-il, allez demander l'appui du seigneur Ou; dès les premiers mots, il consentira. Seulement, il est fâcheux qu'il soit déjà parti pour la capitale, où l’a appelé un décret impérial.
— Monsieur, repartit Sou-yeou-pé,.non-seulement j'irai à la capitale, mais, quand il faudrait monter au ciel, j'irais hardiment le chercher.
— Eh bien! dit Sou-yeou-tè, puisque vous voulez aller le chercher à la capitale, pourquoi ne pas partir tout de suite? Le fleuve que vous avez à passer est toul près d'ici. Qu’avez-vous besoin d'aller à la ville ? Partez vite et revenez de même. Vous serez encore à temps pour l'examen provincial.
— Je ferais bien, sans doute, de partir de suite, dit Sou-yeou-pé, mais la capilale est fort loin d'ici. Co:.me, avant-hier, je suis sorti précipitamment de chez moi, je n'ai emporté ni argent ni bagages. Il faut maintenant que j'aille à la ville pour faire les préparatifs nécessaires. C'est alors seulement que je pourrai partir.
— Vous avez là une belle affaire, dit Sou-yeou-té, el je m'en réjouis au delà de toute expression. Quant à l'argent et aux bagages, c’est une bagatelle; je puis parfaitement vous en procurer. Qu’avez-vous besoin d'aller encore à la ville pour perdre voire temps? »
Sou-yeou-pé sc sentit transporté de joie. « Monsieur, dit-il, si j'ai le bonheur d'obtenir de vous un tel secours, je partirai de suite pour la capilale. Qu’aurais-je besoin, en effet, de retourner encore à la ville? Seule-
ment, je ne sais comment reconnaître un service si éminent. |
— Entre amis, dit Sou-yeou-té, les richesses sont communes. Dans l’antiquité, c’est ainsi qu'agissaient tous ceux qui avaient quelque noblesse dans le caractre. Pourquoi, Monsieur, auriez-vous peu d'estime pour moi ‘? Aujourd'hui, je veux boire à longs traits avec vous et causer gaiement toute la soirée ; demain, j'irai vous faire la conduite.
— Quand un excellent ami me parle avec tant d’affection, dit Sou-yeou-pé, je n'ai pas la force de le quitter brusquement. Mais je serai obligé de vous demander un lit ?. »
Ils burent joyeusement tous deux en continuant leur conversätion. Sou-yeou-pé, ayant écrit les vers sur les saules printaniers et sa chanson sur le poirier à fleurs rouges, les montra à Sou-yeou-té, qui les loua avec enthousiasme. Ils se quittèrent après avoir bu jusqu’à l'ivresse. Sou-yeou-té fit rester son ami, qui alla coucher dans la bibliothèque.
1. C'est-à-dire : Pourquoi me croiriez- vous incapable de faire comme eux?
2. Littéralement : D'emprunter un lit à Tch'in-fan. Il y a ici une allusion historique. Siu-tchi, surnommé Jou-tseu, vivait sous la dynastie des Han. C'était un lettré éminent de Nan-tchang-fou, dont e gouverneur était Tch'io-fan, surnommé Tchong-kiu. Il avait un caractère hautain et ne recevait qu’un petit nombre de personnes. 1! avait préparé un lit à l'intention de Jou-tseu. A son arrivée, il le descendait ; quand son ami était parti, il le suspendait.
De là est venue la locution : Hia-fha, descendre un lit, pour dire inviter quelqu'un à coucher.