Environ 150 francs, 7 HN
g ON EMPLOIE UN STRATAGÈME
faut pas vous amuser. Pé-kong est d'un caractère hauain, et il est à craindre qu'il ne forme un autre projet; mademoiselle Pé elle-même ne pourrait faire sa volonté.
Sou-yeou-pé lui adressa de vifs remerctments. « Monsieur, dit-il, après avoir reçu de vous un précieux secours! et de sages conseils, je me sens pénétré d’une reconnaissance sans bornes. Dès que je serai arrivé à la capitale, je m’occuperai uniquement d'obtenir une lettre du seigneur Ou, et je reviendrai la nuit même. Si je suis assez heureux pour réussir dans mes projets, c’est à votre libéralité seule que j'en serai redevable. »
En achevant ces mots, il ordonna à Siao-hi de préparer ses bagages et se disposa à partir. De son côté, Sou-yeou-té appela un domestique robuste et lui donna ses ordres. « Monsieur Sou, lui dit-il, ne connaît pas bien les chemins de nos villages; conduis-le jusqu'à l'embouchure du Kiang, et quand tu verras qu'il a traversé le fleuve, tu reviendras de suite. »
Dés que le domestique eut reçu ces instructions, Souyeou-pé remercia son ami, puis il monta gaiement à cheval, et se dirigea vers Pé-king.
Or Ou, l’académicien, ayant reçu un décret qui le rappelait à la capitale, choisit un jour heureux, et se mit en roule. Mais, au moment où il sortait de la ville, les magistrats lui avaient offert un repas d'adieu. Il en
4, Les vingt onces d'argent précitées.
avait éprouvé beaucoup de fatigue, de sorte qu'il avait eu an peu de fièvre et était tombé malade. II fut obligé de reprendre son premier chemin et de s’en retourner chez Jui pour recevoir les secours de la médecine. Après avoir gardé le lit pendant plus d’un mois, il commença à se trouver mieux. Sou-yeou-té avait appris cette nouvelle à son retour de la ville, et il avait craint que Sou-yeou-pé, l’apprenant lui-mème lorsqu'il serait entré en ville, n’allât tout droit solliciter le seigneur Ou, et ne l’empêchât de faire son coup. C’est pourquoi, après quelques paroles adroites, il avait sacrifié vingt onces d'argent pour déeider Sou-yeou-pé à faire inutilement le voyage de la capitale, de manière à lui permettre d’exéculer seul son projet. On peut dire à cette occasion :
L'homme rusé, chaque fois qu’il rit, conçoit une nouvelle ruse;
Il trompe l’homme simple, comnie s’il se jouait d’un. enfant.
Ï ignore que l’auguste Ciel est encore plus rusé que lui,
Et qu'il fait tourner, au profit de l’homme simple, les stratagèmes de l’homme rusé.
Or, Sou-yeou-té fut ravi jusqu’au fond du cœur lorsqu’il eut envoyé Sou-yeou-pé dans le nord. « Justement, dit-il, en songeant à mademoiselle Pé, je formais mille pensées, mille calculs, sans pouvoir trouver aucun expédient. Pouvais-je espérer de rencontrer aujourd’hui une si belle occasion? C’est le cas de dire que le ciel écoute les vœux des hommes. »
Sur-le-champ, il prépara uas collection de riches présents, et se rendit directement à la ville pour aller saluer Ou, l’académicien, Arrivé devant la porte de la maison, il ordonna à son domestique de chercher à voir le concierge et de lui donner d’abord cinq mas‘ d'argent; puis de lui remettre sa carte de visite avec la liste de ses présents, et d'ajouter : « M. Sou, mon maître, désire saluer Son Excellence; prenez la peine de dire un mot pour l’annoncer.
— Son Excellence, dit le concierge, ne fait qu'entrer en convalescence; il n’a encore vu personne, et il est à craindre qu'il ne soit pas en état de le recevoir.
— Son Excellence, dit le domestique, est parfaitement libre de le recevoir ou non; tout ce que je vous demande, Monsieur ?, c’est de dire un mot pour l'annoncer. »
Le concierge, ayant déjà palpé un ? petit paquet (d'argent), et voyant que c'était une personne qui ap-
4. Littéralement: Une enveloppe de papier de cinq mas (renfermant cinq mas, c'est-à-dire 3 fr. 75 c. de notre monnse). L'’once chinoise ou taël se compose de dix mas valant 7 fr. 50 c.
2. Ilyaen chinois: Ta-cho, grand-oncle. Terme de respect (Wells Williams). |
3. Faute de monnaie d'argent, les Chinois ont l'habitude da porter sur eux de l'argent en feuilles, et de se munir de ciseaux et d’une sorte de romaine. Quand ils ont une petite somme à payer, ils en coupent et pèsent la quantité nécessaire. Pour les payements d’une certaine importance, ils font usage de taëls (lingots longs et carrés valant 7 fr. 50 c.), ou de culots d'argent offrant en creux l'indication de leur valeur, qui peut aller de 10 onces (75 fr.) à 100 once (750 fr.).
portait des présents, se garda bien de refuser. « Priez votre maître, dit-il aussitôt, d'entrer dans l’intérieur, et de s'asseoir un instant dans le salon en attendant que j'aille l’annoncer. »
Après avoir reçu celte réponse, le domestique pria Sou-yeou-Lé de mettre un bonnet el un costume de cérémonie !, et d'entrer tout droit dans le salon. Ensuitc, il rangea les présents au bas des degrés. Le concierge prit les deux billets ?, et entra aussitôt dans le salon d2 derrière. En ce moment, Ou, l’académicien, qui commençait à relever de maladie, se trouvait justement au haut d’an pavillon du jardin, où il venait souvent se reposer dans l'intérèt de sa santé, et il attendait qu’elle fût entièrement rétablie pour retourner à la capitale. Tout à coup, il vit qu’on lui apportait deux billets. Il jeta d'abord un coup d'œil sur la carte de visite, et y lut ces mots : Votre disciple Sou-yeou-té, que vous avez comblé de bienfaits, vous salue cent fois jusqu à terre. Il examina ensuite la liste des présents, qui se composaient de pièces de soie, de tasses à pied , de tablettes d'ivoire, de robes de cérémonie brodécs, etc., le tout d'une valeur de cent onces d'argent $ : « Ce jeune homme, dit-il en lui-même, m'est parfaitement inconnu; pour Mm'offrir aujourd'hui de si riches présents, il faut absebmment qu'il ait ses raisons. » En consé-
1. Le texte dit : changer, c’est-à-dire remplacer, le bonnet et la robe de toile blenc, |