‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 18 sur 264 · Cette dynastie a régné depuis l’an 618 jusqu'en · texte numérisé non relu

Cette dynastie a régné depuis l’an 618 jusqu'en

tantôt à boire du vin. Peu à peu, la conversation les mit dans un rapport intime de sentiments et de pensées ; puis leur verve poélique vint à s’échauffer. Alors Pé-kong ordonna aux domestiques d'apporter des pinceaux et des encriers, et, sans sorlir de table, il distribua des rimes à Ou, l’académicien, et à Sou, le moniteur impérial, pour qu'ils fissent des vers (avec lui) en l’honneur des reines-marguerites. Mais au moment où ils allaient tous trois manier le pinceau, soudain les domestiques vinrent leur annoncer la visite du seigoeur Yang, le moniteur impérial.

Cette nouvelle fut loin de les charmer ; Pé-kong ne put s'empêcher de gronder les domestiques.

« Imbéciles! leur dit-il, vous saviez que j'élais à boire avec messieurs Ou et Sou; il fallait répondre tout de suite que je n’y étais pas.

— Seigneur, répondirent-ils, nous avons bien dit que vous éliez sorli pour faire des visites. Mais les gens du seigneur Yang nous répliquèrent que leur maître élant allé demander le seigneur Sou dans sa maison, on lui avait appris qu'il était ici à boire. Voilà pourquoi il est venu le chercher ici. D'ailleurs, comme il avait vu devant votre porte les chaises et les chevaux de ces deux messieurs, il nous a été impossible de le renvoyer. »

Comme Pé-kong était enfoncé dans ses idées poëétiques et se tenait immobile, il vit un autre domestique qui accourait précipitamment en annonçant que le sei-

. ÿneur Yang avait déjà franchi la porte-el était entré

dans le salon. Pé-kong fut obligé de se lever, et sans prendre le temps de changer de bonnet et de ceinture, il alla le recevoir en négligé. Or ce Yang, le moniteur impérial, s'appelait Yang-thing-tchao; son nom honorifique était Tseu-hien. Il était originaire de Kientchang-fou, dans la province du Kiang-si. 11 avait obtenu le grade de docteur en mème temps que Pé-kong. C'était un homme d’une conversation commune et grossière. Extérieurement, il aimait à se lier avec le premier venu ; intérieurement, il était plein de convoitise et d'envie. De plus, il apportait des procédés violents dans l'exercice de ses fonctions, de sorte qu'il s’attirait constamment la haine du public. Ce jour-là, dès qu’il fut entré dans le salon, il se tourna vers Pé-kong, et l’interpellant à haute voix : « Monsieur mon frère aîné !, lui dit-il, vous êtes un aimable homme! Nous sommes tous des amis, des camarades ; pourquoi vous montrer si affectueux pour les uns et si indifférent pour les autres? Parce que vous avez ici de belles fleurs, vous avez engagé MM. Ou et Sou à venir les admirer. Comment ne pas avoir adressé à votre frère cadet {à moi) un seul mot d'invitation? Est-ce que je ne suis pas votre ancien condisciple et votre ami?

1. Ici les expressions de frère cadet, frère aîné, n’ont aucun rapport avec l’âge ni la parenté des personnes qui parlent ensemble: la première est un terme d’humilité, de déférence; la seconde est un terme de respect. Lorsqu'on s’adresse à un homme même plus jeune que soi, la politesse veut qu'on l’appelle frère aîné (nien-hiong), et que, par contre, on se désigne soi-même par les mots de frère cadet (ti), ou petit frère cadet (siao-ti).

— Àu fond, dit Pé-kong, j'aurais dû vous inviter à venir voir les fleurs, mais j’ai craint que vous ne fussiez surchargé d’affaires dans votre noble bureau, et que vous ne pussiez trouver un moment de loisir pour vous livrer à celte paisible occupation. J’ajouterai même que le seigneur Sou et M. Ou, mon parent, sont venus par hasard se réunir avec moi en petit comité; ce n'est pas moi qui les ai invités. Maintenant, monsieur, veuillez ôter votre manteau. »

Yang, le moniteur impérial, détacha son habit de cérémonie, fit un salut, et sans attendre le thé, il entra sur-le-champ dans la bibliothèque. Ce que voyant Ou, l'académicien, et Sou, le moniteur impérial, ils furent obligés de se lever et d'aller au-devant de lui. « Seigneur Yang, lui dirent-ils ensemble, qui vous a inspiré l'heureuse idée de venir aujourd’hui 1?»

Yang, le moniteur impérial, fit d'abord un salut à son collègue. « Monsieur, lui dit-il, vous mérilez encore moins ? le nom d'homme. Dans ce lieu plein de charmes, comment êtes-vous venu, en cachette de moi, pour en jouir tout seul? C'est irès-inconvenant, très-inconvenant. » Ensuite il fit la révérence à Ou, l'académicien, et lui dit, en le remerciant : « Grâce au

1. Nous savons déjà qu'ils étaient loin d’être charmés de sa visite (voyez page 15, ligne 19), mais la politesse et l'étiquette chinoise voulaient qu’ils parussent lui en avoir de l'obligation.

2. Mot à mot : Vous — bien plus — n'êtes pas un homme, c'est-àdire, vous mérites encore moins le nom d'homme quo M. Pé, qui ne m'a pas invité.

talent littéraire avec lequel vous avez poli ma composition, on peul dire que vous avez changé le fer en or. Ce matin, je l’ai présentée à S. Exc. Chi, le commandant en chef de la province, qui en a été enchanté, et m'a montré deux fois plus d'estime et de respect qu'auparavant.

— Si Chi, le commandant en chef, a été enchanté, dit en riant Ou, l’académicien, c'est qu'il a été touché des sentiments élevés de Votre Seigneurie et de ses riches présents; ce n’est certainement pas pour ces quelques phrases de wen-tchang (style élégant).

— Dans notre humble bureau, repartit Yang, le moniteur impérial, l’usage veut que nous nous bornions aux pièces d'anniversaire ; pour des présents, on n’en fait d'aucune sorte.

— Monsieur, dit en riant Sou, le moniteur impérial, je suis venu voir les fleurs à votre insu, et vous m'en avez fait un crime. C’est comme lorsque vous fréquentez les salons des grands pour célébrer l’anniversaire de leurs nobles dames, en me laissant tout à fait de côlé; vous vous gardez bien d'en parler. »

À ces mots, toute la société éclata de rire. Pé-kong ordonna aux domestiques d'apporter une tasse de plus et une paire de bâtonnets !; puis, cédant le pas à ses trois hôtes, il les invita à s’asscoir et se mettre à table. Après avoir vidé deux tasses de vin, Yang, le moniteur impérial, dit à Sou, son collègue : « Si j'ai célébré

1. Petits bâtons dont les Chinois se servont fort adroitement en guise de fourchette, pour porter à la bouche les mets qu'on leur sert toujours coupés menu.

aujourd'hui l'anniversaire de la noble dame de Chi, le commandant en chef de la province, quoique je l’aie fait à votre insu, c'était une marque de. respect dont je ne pouvais me dispenser; ce n’était certainement pas en vue d'avancement ou de récompense. Il y a encore une affaire pour laquelle je suis venu tout exprès vous consulter. Si vous daignez me donner un coup d’épaule, je vous réponds que vous en lirerez un grand avantage.

— De quelle affaire s'agit-il, et quel avantage y voyezvous? demanda Sou, en riant; je vous prie de vouloir bien m'en instruire.

— La noble favorite Wang, répondit-il vient d’être élevée, par un décret, au rang d'impératrice. Le commandant en chef, Wang-thsiouen, a vu là une occasion

‘ pour profiter de son alliance avec la famille impériale. Ayant entendu dire, ces jours derniers, qu'à vingt li de la ville, il y avait une pièce de terre très-fertile appartenant à un homme du peuple, il en eut une: terrible envie, et, aussitôt, il ordonna aux gens de sa maison d'aller s’en emparer. Aujourd'hui, cette affaire a causé beaucoup de rumeur dans notre bureau. Tous mes collègues voulaient faire un rapport contre lui. Ce fat le seigneur Tchou qui prit l’initia‘ive.

« Le commandant en chef, Wang, ayanteu ventde ce projet, en fut un peu effrayé. Aujourd’hui, il a envoyé quelqu'un pour me prier de servir ses intérêts. Je songe que, dans notre bureau, tout le monde aime à jaser; seulement, le seigneur Tchou a une certaine dose de

caractère, et il sait agir avec énergie, sans s'inquiéter des précédents ni des suites. Je lui en ai parlé plusieuYs fois d'un ton amical, mais il n’a pas voulu m'’entendre. Je sais qu'il est très-lié avec vous, et qu'il suit avec confiance tous vos conseils. Si vous aviez la bonté de lui dire un mot et d'arrêter ! cette affaire. il va sans dire que S. Exc. Wang, le commandant en chef, vous en aurait une profonde reconnaissance, et ne se contenterait pas de vains remerctments. D'un autre côté, comme vous et moi nous remplissons ici une charge, nous ne devons jamais nous montrer hostiles à un homme de sa sorte ?; ajoutez à cela que nous n'avons rien à y perdre $. J’ignore ce que vous en pensez.»

En entendant ces paroles, Sou, le moniteur impérial, éprouva secrètement un sensible déplaisir. C'est pourquoi, prenant un air sévère : « S'il s’agit, dit-il, de présenter un rapport contre Wang-thsiouen, qui se fonde sur son alliance avec la famille impériale pours’emparer injustement des champs des hommes du peuple, quand le seigneur Tchou ne le dénoncerait pas, ce serait notre devoir, à vous comme à moi, de le faire. Pourquoi vou-

4. C'est-à-dire d'empêcher qu'on ne présente un rapport contre Waog-thsiouen. Au lieu de fchi | | , arréler, une édition porte

tching ÎE, arranger (cette affaire). On voit que la différence ne tient qu'à un trait.

2. 11 veut dire, que pour conserver tous deux leur charge, ils doivent ménager un tel Homme et ne pas se le mettre à dos.

3. Littéralement : Nous ne perdrons pas le moindre capital (locution empruntée au langage du commere).

COMPOSE DES VERS POUR SON PÈRE. et

driez-vous servir ses intérêls ? On ne manquerait pas de dire que vous flaitez un peu trop le pouvoir. »

Yang, le moniteur impérial, jugeant au langage et à L'air de son collègue qu'il n’était pas homme à lui com- Dlaire, il resta court et ne dit mot.

« Je m'imaginais, dit Pé-kong en riant, que M. Yang était venu tout exprès pour voir les reines-marguerites; mais, au contraire, c'était pour parler en faveur de Wang-thsiouen. De cette façon. il n'aurait pas dû se formaliser de ce que je ne suis pas allé l’inviter à venir voir les fleurs.

— Dans ce beau jour et devant ce charmant spectacle, reprit Ou, l’académicien, nous n'avons autre chose à faire que de boire et composer des vers. Si, à la vue des fleurs, on parle des affaires de la cour, c’est de la dernière inconvenance. Il faut que le seigneur Yang soit puni d'une grande tasse de vin, pour avoir offensé le dieu des fleurs. »

Après avoir reçu une réprimande assez dure de Sou, son collègue, Yang, le moniteur impérial, s'était déjà senti tout honteux; mais quand il eut vu Ou, l’académicien, ainsi que Pé-kong, rire à ses dépens et lui lancer de piquantes railleries, il fut complétement décontenancé, et il lui fallut faire un effort sur lui-même pour ouvrir la bouche : «Si, par hasard, dit-il, jai touché ce sujet, c'est que M. Sou l’a abordé le premier; c'était vraiment sans intention. Pourquoi voulez-vous tout de suite me punir d’une tasse de vin?

— Pour cela, dit Pé-kong, il faut absolument qu'on

vous punisse.» Sur-le-champ, il ordonna aux domestiques de remplir une grande tasse de rhinocéros!, et l'offrita Yang, le moniteur impérial.

« Eh bien! dit Yang, après avoir pris la tasse de vin, j'ai reçu ma punition; mais si, désormais, quelqu'un s’avise de parler des affaires de la cour, je ne le ménagerai pas.

— Cela va sans dire,» repartit Ou, l’académicien.

Après avoir vidé sa tasse, Yang, le moniteur impérial, voyant sur la table des pinceaux et des encriers : « Messieurs, dit-il, puisque vous êles tous trois en verre pour composer des vers. que ne daignez-vous me donner des leçons ? ?

— Tout à l'heure, répondit Ou, l’académicien, nous avions bien cette intention, mais nous n'avons pas encore commencé d'écrire.

— Si vous n'avez pas encore commencé, dit Yang, le moniteur impérial, il ne faut pas que ma présence arrête l’essor de votre esprit. Veuillez, je vous prie, verser avec profusion des perles et des pierres précieuses $. Pendant ce temps-là, je boirai pour vous tenir compagnie. Qu’en pensez-vous ?

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