C'est-à-dire composer des vers élégants
— Puisque M. Yang est si bien disposé, dit Pé-kong, que ne fait-il avec nous une pièce de vers pour conserver le souvenir de cette occupation passagère ?
— Il est évident, s'écria Yang, le moniteur impérial, que le seigneur Pé veut me mettre à bout, car s’il s’agit de huit vers de sept syllabes, le fait est que je ne pourrai jamais me tirer d'affaire.
— Monsieur, dit Pé-kong en riant, vous savez faire de longues pièces d’éloquence pour célébrer l’anniversaire des personnes puissantes et louer leurs mérites et leurs vertus; d’où vient que vous ne pouvéz faire huit vers de sept syllabes, qui ne renferment guère que quelques dizaines de caractères? C’est, à ce que J'imagine, parce que vous savez parfaitement que ces reines-marguerites ne procurent ni avancement ni récompenses.
En entendant ces mots : « Il faut, dit Yang avec colère, que le seigneur Pé soit puni de dix tasses. Pour avoir parlé des affaires du gouvernement, j'avais mérité d'être puni d’une tasse de vin. C’est le cas de M. Pé; après ce qu'il vient de dire, croit-il que je le tiendrai quitte {? »
Sur-le-champ, il ordonna aux domestiques de remplir une grande tasse de rhinocéros et la présenta à Pé-kong. :
e Citer une pièce d’anniversaire, dit Ou, l’académicien, ce n’est pas parler des affaires du gouvernement.
1. Littéralement : Est-ce que tout de suite c'est fini, ce sera fini?
a UNE JEUNE FILLE DE TALENT
— Les pièces d'anniversaire, reprit Sou en riant, sont ce qu'elles sont !, mais elles ont une liaison intime avec les affaires du gouvernement. Si elles n'avaient pas une liaison intime avec les affaires du gouvernement, le seigneur Yang n’en aurait pas fait. Il faut que M. Pé soit puni à son tour. »
Pé-kong se mit à rire; puis, prenant la tasse, il la vida d’un trait. « J’ai subi ma punition, dit-il; si l’on veut faire des vers, il faut distribuer les rimes et composer ensemble. Ceux qui ne composeront pas ou qui n’achèveront pas leurs vers, seront punis de dix grandes lasses.
— Ce que vous dites est parfaitement jusle, s’écria Ou, l’académicien. |
— Messieurs ?, dit Yang, n'allez pas abuser de votre talent supérieur pour vous moquer de moi. Dernièrement (permettez-moi une comparaison), le gouvernement voulut charger quelqu'un d'aller au-devant de l’empereur et de le ramener; mais il: ne se trouva personne qui eût le courage de partir. Pour cela, c’était, je l'avoue, une affaire difficile. Mais si l’on veut mettre à bout les gens en les obligeant seulement à faire des vers et à boire du vin, c’est tout à fait sans conséquence.
1. Littéralement : Quoique les pièces d'anniversaire soient des pièces d'anniversaire. :
2. En chinois: Eul-hiong (mes deux frères aînés), terme de respect. Voyez p. 16, note 1.
3. Il s’agit de l’empereur Tching-tong, qui était prisonnier en Tartarie. (Voyes p. 5, note 4.)
— Voilà encore M. Yang qui parle des affaires du gouvernement, reprit Sou, le moniteur impérial; faut-il le punir ou non? » ;
Quand Pé-Kong eut vu le langage bas et ignoble { de Yang, soudain il se sentit remué jusqu'au fond de l’âme par la fidélité et le devoir; et ne pouvant se contenir : « Monsieur Yang, s’écria-t-il, dans les paroles que vous venez de prononcer, il n'y a pas un mot qui sente l'homme d'honneur ?. Vous et moi, parce que nous remplissons ici une charge, nous sommes tous deux les officiers et comme les enfants de l’empereur; qu’il nous envoie de l’est à l’ouest, du midi au nord, nous sommes uniquement les serviteurs de Sa Majesté. Comment avez-vous pu dire qu'il ne s’est pas trouvé un seul homme qui osât partir ? Si l’empereur lançait un décret d'un pied de long, ordonnant nettement à quelqu'un de partir, quel est l’homme qui oserait donner des excuses pour ne point se mettre en route? Si ce que vous dites était fondé, à quoi bon l’empereur prodiguerait-il chaque jour, aux fonctionnaires publics, de gros salaires et d'énormes revenus ?
— Ces mots de fidélité et de devoir, repartit Yang.en riant d’on air froid, tous les hommes savent les prononcer ; mais je crains qu’à l'heure du danger, ils ne puissent s'empêcher de trembler des mains et de chanceler des jambes.