On entend par là des caractères rares et difficiles
2. C'est-à-dire : Pour l’inviter à faire des vers sur les mêmes rimes qu'elle.
3. Mot à mot : Allant au-devant de ces rayons qui pénétraient à l'intérieur, à droite et à gauche, elle reflétait (les objets) et regardait.
— Je serais certainement charmée de vous faire partager ce plaisir, répondit mademoiselle Lou, seulement, je craindrais de salir le papier par mon style vulgaire, et de ne savoir peindre en vers une personne aussi belle que vous. Je ne sais comment faire.
— Ma sœur, dit mademoiselle Pé, le choix du sujet dépend de vous. Vous avez le talent d’un éminent Jettré ; quand vous reviendriez au monde avec de la barbe au menton, vous n’auriez pas à vous inquiéter!»
Mademoiselle Lou se mit à rire; puis, prenant à la hâte une feuille de papier et un pinceau, elle composa une pièce de vers et la présenta à mademoiselle Pé. Celle-ci y ayant jeté les yeux, lut les huit vers suivants composés chacun de cinq syllabes :
VERS SUR UNE JOLIE PERSONNE QUI, PLACÉE EN DEDAKS D'UNE JALOUSIE, REGARDE DANS UN MIROIR.
L’achèvement de sa toilette n’est pas ce qui la charme.
Un miroir orné d’un phénix l’accompagne en dedans de la jalousie.
Quoique tournée en arrière, elle voit les objets qui s'v reflètent.
Les rayons lumineux se réfléchissant, elle aperçoit les cheveux de ses tempes.
Elle croit voir les fleurs du poirier ? qui, au printemps, rivalisent avec la lune,
1. C'est-à-dire : Vous pourriez briller par votre talent parmi les hommes, et vous ne craindriez pas de les voir l'emporter sur vous.
Lou-meng-li fait allusion aux existences successives qu'’admettent les bouddhistes,
2 Allusion à la beauté de sa figure.
SE COMMUNIQUENT LEURS PENSÉES. ts Ou les branches du saule ! qui, vers le soir, se penchent sur un étang.
C'est assez pour troubler l’âme des hommes.
Qu'a-t-elle besoin de peindre encore ses sourcils ?
Après avoir lu ces vers, mademoiselle Pé fut transportée de joie. «Cette pièce, dit-elle, est pleine de : grâce et de noblesse ; on y trouve l'élégance des poëtes des six dynasties ?. Si ma chère sœur était un homme, je voudrais la servir pendant loute ma vie.»
À ces mots, mademoiselle Lou fronça les sourcils, et ” resta quelque temps sans répondre. « Comme je ne suis pas un homme, dit-elle ensuite, est-ce que vous voulez me repousser ? Ces paroles respirent une grande froideur.
— Chère sœur, dit en riant mademoiselle P6, vous vous trompez. J'ai une profonde estime pour votre beau talent. Je voudrais rester avec vous jusqu'à la fin de ma vie, et parce que je craignais que ce ne fût im-
1, Allnsion à la finesse et à la souplesse de sa taille.
2. Ce sont les dynasties des Ou, des Tsin orientaux, des Song, des Thsi, des Liang et des Tch'in. (P’ing-tseu-loui-pien, liv. xcix, fol. 4.)
3. Littéralement : Sa sœur stupide (moi) voudrait se tenir près de lui (pendant sa toilette avec) la serviette et le peigne ; c'est-àdire je voudrais l’épouser.
Tenir la serviette et le peigne est un terme d’humilité excessive dont se sert une femme chinoise pour dire : Remplir envers son mari les devoirs d’une épouse.
Il y a ici une allusion à Hoat-ing, fille de Mou-kong, roi de Thsin, (7151) qui épousa le prince royal Yu que Hoel-kong, roi de Tsin (8920), avait donné en étage (à sou père). ( Yeou-hio-kou-sse-sin-youen, Liv. au, fol. 24.)
possible, je n’ai pu m'empêcher de former ce vœu poussé à l’extrème. C’est justement sur vous que j'ai concentré mon affecliôn; en quoi trouvez-vous que je suis froide et indifférente ?
— S'il s'agit de rester toute la vie ensemble, ou de n’y pas rester, dit mademoiselle Lou, cela dépend de notre vouloir ou non-vouloir. Si nous le voulons toutes deux, qui pourra s’y opposer? Pourquoi craindriezvous que ce ne fût impossible?
— Si je crains que ce ne soit impossible, répondit mademoiselle Pé, c’est justement parce que je crains que vous ne Île désiriez pas. Si vous le désirez, il n’est pas nécessaire que vous soyez un homme. Si je ne l'avais pas désiré, je n'aurais pas souhaité que vous fussiez un homme. »
Mademoiselle Lou passa alors de la colère à la joie.
- «Si je ne rougissais pas, dit-elle, de la médiocrité de
mon esprit, et que je doutasse de la profondeur du vôtre, je serais vraiment bien ridicule. Mais, j'ai encore un mot à vous dire. Quoique les vœux que nous formons toutes deux n'aient rien de contraire, il doit y avoir un moyen de vivre ensemble; mais j’ignore, ma sœur, comment vous pourrez trouver ce moyen.
— J'ai appris, répondit mademoiselle P&, que, dans l'antiquité, O-hoang et Niu-ing servirent ensemble! le
1. Le mot servirent signifie ici épousèrent, ’O-hoang et Niu-ing étaient les filles de l’empereur Yao, qui les
* maris à Chun son successeur. (Voyez Gaubil, Chou-king, p. 10.)
SE COMMUNIQUENT LEURS PENSÉES. ot
sul Chun. Ce parti me plairait infiniment; j'ignore, ma sœur, si vous auriez la même idée.
— Si je n'avais pas eu cette idée, répondit mademoiselle Lou, d’un air joyeux, je ne serais pas venue.
— Ma sœur, dit mademoiselle Pé, quoique, pour le talent et la beauté, nous n’osions nous comparer à Niuing ni à ’O-hoang, cependant auprès des belles femmes de l’appartement intérieur dont les anciens ont vanté la réputation, nous n’aurions pas beaucoup à rougir{. Seulement j'ignore s’il existe aujourd'hui dans l’em-
1. Les expressions qu’emploie jci l’auteur koueï-fchong-sieou (la fleur, l’ornement de l'appartement intérieur), et Lin-hia-fong (le vent qui souffle au bas de la forêt — la réputation), montrent qu’il avait en vue le trait suivant emprunté à l’ouvrage intitulé Cbi-choue (Récits du siècle;. La femme de Wang-ing, nommée Tao-yun, avait une vive intelligence; la sœur de Tchang-youen, qui se distinguait par sa vertu, se maria dans la famille de Kou. Tchang-youen faisait sans cesse s0n éloge et l’opposait à Tao-yun. Comme Thsi-ni fréquentait les deux familles de Wang et de Kou, quelqu'un l’interrogea pour savoir laquelle de ces deux femmes lui paraissait supérieure à l’autre, Thsi-ni répondit : La femme de Wang-ing a une intelligence divine qui pénètre tout, et elle jouit d'une grande réputation (lin-his-fong) ; la femme de Kou est pure comme la glace et brillante comme le jade ; c'est la fleur de l'appartement intérieur (kouei-tchong-sieou).
L'expression difficile Zin-hia-fong (vent au bas de la forêt), de même que lin-hia-fong-khi et lin-hia-fong-{chi, que n'explique aucun dictionnaire, me paraît signifier : renommée, réputation. On lit dans l'ouvrage intitulé Siouen-ho-hoa-pou : Sie-tcheou était une courtisane de la ville de Tching-tou. Elle se rendit célèbre par ses poésies. À cette époque, quoiqu'elle se fût déshonorée dans une condition abjecte, elle avait cependant une grande réputation (yeoulin-hia-fong-khi, mot à mot : le vent et le souffle au bas de la forêt). C'est pourquoi, dès qu'elle avait composé une chanson ou une ro-
pire en homme de talent assez favorisé du ciel peur nous posséder ! toutes les deux. » |
Mademoiselle Lou resta quelque temps plongée dans ses réflexions. «Ma sœur, dit-elle ensuite, puisque vous m'avez promis de n'avoir avec moi qu'un Cœur. quand vous savez quelque chose, il faut me parler franchement; pourquoi vous cacher de moi?
— Après vous avoir dévoilé mes sentiments intimes ?, dit mademoiselle ee que pourrais-je encore vous cacher ?
— Puisque vous voulez ne me rien cacher, repartit Lou-meng-li, celui que vous avez en vue n'est-il pas-un jeune homme de talent? Qu'avez-vous besoin de le chercher dans tout l'empire ?
— Ma sœur, dit mademoiselle P6 en riant, pourquoi vous tromperais-je? Non-seulement nul homme n'occupe ma pensée, mais quand même j'aurais quelqu'un en vue. comment pourriez-vous le savoir ? »
Mademoiselle Lou se mit à rire. «Le proverbe dit avee raison, s'écria-t-elle : Si vous ne voulez pas qu'une chose se sache, le mieux est de ne pas la faire. Ajoutez à cela que chaque action d’un homme de talent et d'une bel.e femme frappe l'attention du monde, et four-
mance, tout le monde se les disputait. (P'eiwex-yun-fou, livre L, folio 36.)
Voici un autre exemple : Fongtchi-lisou-po-chi-kien : sa réputation se répandit dans le monde. (P’ei-wen-yun-fou, Liv. rx, fol 6.)