Voyez chapitre v, t. I, p. 207, lig
avoir salué Sou-yeou-pé, il s’assit sur un bloc de pierre. « Monsieur, lui demanda-t-il, voulez-vous que je consulte pour vous les koua? |
— Justement, répondit Sou-yeou-pé; je vous prie de les consulter. Mais je vous demanderai, maître, si vous avez ici une demeure fixe”ou si vous êtes arrivé depuis peu de temps?
— Je vais de tous côtés pour exercer mon art, répondit le devin; comment pourrais-je avoir un domicile fixe? Je suis ici depuis l'automne dernier.
— Où étiez-vous le printemps dernier? demanda Sou-yeou-pé.
— Le printemps dernier, répondit le devin, j'étais dans le village de Kiu-yong, et j'y suis resté six mois. »
À ces mols, Sou-yeou-pé reconnut que c'était bien lui et il en éprouva une joie secrète : « Maître, lui demanda-t-il, lorsque vous vous trouviez dans le village de Kiu-yong, il y eut un homme qui, ayant perdu sa femme, vous pria de consulter pour lui les koua. Vous lui prédîtes qu'après avoir fait un peu plus de quarante li (quatre lieues), il rencontrerait un homme à cheval, et qu'après avoir obtenu son fouet, il retrouverait tout de suite sa femme. Vous souvenez-vous encore de cette aventure ?
— Je fais chaque jour des prédictions, répondit le devin, comment pourrais-je me les rappeler toutes? » Puis, après un moment de réflexion, il s’écria : « C'est cela, c'est cela! J'en ai encore un léger souvenir. Je
pense que, ce jour-là, j'avais obtenu le symbole keou. Or, keou signifie rencontre; keou veut dire encore marêage ; ce mot indique que tout ce qu'on rencontrera doit se rapporter au mariage. Voilà pourquoi je lui promis qu'il réussirait dans sa recherche; mais j'ignore de quelle manière il a ensuite trouvé sa femme. Ditesmoi, monsieur, comment vous avez pu apprendre tous ces détails ?
— C'est précisément moi qu'il a rencontré, répondit Sou-yeou-pé. Après m'avoir demandé mon fouet, il grimpa au haut d'un grand saule pour en briser une branche et me la donner en échange. Mais, au même moment, il aperçut sa femme que des brigands avaient entraînée de force dans un temple. Voilà comment il l'a trouvée. Maître, vos prédictions ont quelque chose de diviæ; vous êtes bien nommé Saï-chin-sién (celui qui surpasse les génies).
— Ce sont quatre saints hommes, dit le devin, Fohi?, Wen-wang, Tcheou-kong et Kong-tseu (Confucius),
4. C'est-à-dire : Après que j’eus jeté À terre les fiches de bambou, portant chacune un trigramme ou koua, celle où était écrite la figure keou s’est présentée à mes yeux.
2. Fo-hi est le fondateur de Ja monarchie chinoise; Wen-wang et Tcheou kong sont deux princes de la famille des Tcheou, qui vivaient douze siècles ayant Jésus-Christ. Confucius a mis en ordre les maxines que ces saints personnages avaient laissées, et en a composé un livre presque inintelligible que l’on nomme Lking (le livre des changements). La base de ce livre consiste en huit trigrammes pu figures de trois lignes (appelées koua), dont les diverses combinaisons, au nombre de soixante-quatre, expriment toutes les actions de la nature, tant physiques qu'intellectuelles. Pour deviner
qui ont légué au monde les admirables figures des koua; je n'y suis pour rien. La seule chose que je sache c’est de porter un jugement vrai d'après les principes établis.
— Mais raisonner d’après les principes, c'est là le difficile, dit Sou-yeou-pé. Je désirerais maintenant que vous eussiez la bonté de me faire une prédiction. »
Le devin présenta à Sou-yeou-pé l’étui des koua qu'il tenait dans sa main, et lui dit : « Exprimez votre pensée. »
Sou-yeou-pé l’ayant reçu, se tourna vers le ciel et la terre et leur adressa secrètement une prière ; puis il rendit l'étui au devin. Celui-ci, l'ayant pris en main, l’agita en divers sens, et prononça entre ses dents les mots (magiques) fan-tan-tan, tche-tche-tche (seul, seul, seul, brisé, brisé, brisé); alors trois diagrammes intérieurs et trois diagrammes extérieurs formèrent une multitude de figures. Au bout de quelques instants, il en tira une prédiction. Voilà qui est surprenant, s'écriat-il, tout à l'heure j'avais justement nommé le (symbole) Æeou, et précisément je vois sortir le symbole
l'avenir, il ne faut pas de facultés surnaturelles ; il suffit, suivant les Chinois, de connaître le sens de ces figures et des aspects où elles se présentent les unes à l’égard des autres. On les obtient en jetant au hasard avec un étui de petites fiches où sont inscrits les £ona, comme on jette des dés avec un cornet. Cette sorte de divination n'exige ni des talents supérieurs, ui le concours des esprits. C'est, dans l'opinion de ceux qui y croient, une opération purement naturelle, dont il faut seulement apprendre à interprèter les résultats, (Note d’Abel-Rémusat.)
keou. J'ignore, monsieur, pour quel motif vous avez voulu me consulter. |
— C'est pour un mariage, répondit Sou-yeou-pé.
— Eh bien! repartit le devin, c'est ce que je disais tout à l’heure : le mot keou signifie rencontre; il veut dire aussi mariage. Ce mariage a déjà une base solide. Il y a là une merveilleuse union décrétée par le ciel; vous la verrez tout de suite devant vos yeux. Dès les premiers mots, on y consentira; Vous n'aurez pas besoin de faire de grands efforts. Deux trigrammes intérieurs et extérieurs se sont mis en mouvement, et annoncent encore un fait extraordinaire : par un seul mariage, vous épouserez deux dames.
— S'il y en a deux, dit Sou-yeou-pé en riant, je les aurai sans doute l’une après l’autre; serait-il possible qu’on épousât deux femmes à la fois?
— Les deux trigrammes se sont placés vis-à-vis l’un de l’autre, répondit le devin ; si l’une devait précéder l’autre, ce ne serait pas une chose bien rare.
— S'il s'agissait d'épouser deux femmes à la fois, dit Sou-yeou-pé, ce ne pourrait êlre que deux sœurs qui prendraient le même mari.
— Le trigramme extérieur, dit le devin, se rapporte au ciel, et le trigramme intérieur au ven{. Quoique ce soient deux sœurs, l’une est du midiet l’autre du nord ; ce ne sont pas deux sœurs proprement dites.
1. L'expression Tse-mei (sœur aînée et sœur cadette) signifie à la
fois sœur%èt cousine: cette équivoque dispense le devin de s’expliquer d’une maaière précise.
— Maître, dit Sou-yeou-pé, je vais vous parier sans - détours. Depuis deux ans je cherche à me marier, et j'ai trouvé deux filles de familles différentes. En effet, l’une était du midi et l’autre du nord, mais malheureusement l’une n’est plus de ce monde, et j’ignore où peut errer l’autre. Il est vrai que certaines personnes m'ont offert leurs filles en mariage, mais aucune ne m'a plu. J'imagine que, dans la vie présente !, je-serai décidément exclu de la chambre nuptiale. Vous avez beau dire que c’est une chose facile ? ; je suis tenté de croire que vous vous moquez de moi.
— Monsieur, dit le devin, c’est en faisant des prédiction à l’aide des koua que je gagne ma vie ; comment pourrais-je me moquer de vous? Si les koua ne disent rien, je n’ose rien promeltre; mais quand une chose se montre dans les kouaÿ, voulez-vous que je la passe sous silence ?
— Je suis seul ici, répondit Sou-yeou-pé; je ne vois ni traces, ni ombre; où voulez-vous que j'aille faire des recherches? Comme vous m'avez assuré que je verrai tout de suile ce mariage devant mes yeux, ditesmoi, je vous prie, de quel côté je dois aller. »
Le devin fit un cercle avec sa main. « Voilà qui est
1. On sait que les bouddhistes admettent une succession d’existences.
2. Le devin a dit plus haut que Sou-yeou-pé trouverait à se maricer sans la moindre difficulté.
8. Quand la disposition des figures symboliques me suggère une prédiction.
singulier, dit-il, quoique ces deux dames se trouvent dans le pays de Kin-ling, si aujourd’hui vous voulez les rejoindre, il faudra passer le fleuve de Tsien-thang, et aller les chercher tout le long de la route qui conduit à Chan-in et à la grotte de l’empereur Yu. Avant quinze jours, vous êles sûr de les voir.
— C'est encore plus impraticable, dit Sou-yeou-pé. Jusqu’à présent, poussé par une folle idée, je veux absolument voir les personnes. Si elles possèdent un talent et une beauté extraordinaires, je pourrai négocier mon mariage; mais comment le conclure, si l'une et l’autre se trouvent dans des lieux différents ?
— Les figures de ces koua, répondit le devin, offrent des présages très-favorables. Ces deux dames sont d’une beauté extraordinaire; ce sont de ces personnes qui plaisent au suprême degré. Je vous en prie, monsieur, ne les manquez pas; si vous les manquez, il vous sera impossible de renouer ce mariage.
— Vousavez beau dire, repartit Sou-yeou-pé, quand j'aurai quitté ces lieux et passé le fleuve de Tsienthang, comme je ne connais personne, où voulez-vous que j'aille les chercher?
— Le symbole keou, répondit le deviri, signifie rencontrer; vous n'avez pas besoin d'aller les chercher ; vous les rencontrerez de vous-même.
— J'ignore quelle espèce de personnes je rencontrerai? dit Sou-yeou-pé. ,
— Voici encore une chose assez surprenante, répondit le devin : au moment où je parle, c’est un homme
d'un extérieur commun‘; mais le mariage une fois conclu, ce sera un personnage de haut rang.
— Les prédictions que vous venez de faire aujourd'hui, dit Sou-yeou-pé, se contredisent entre elles; n’auriez-vous pas commis quelque erreur ?
— Je vous ai déjà dit que je n'étais pas un génie, répondit le devin; seulement je me prononce avec sincérité d'après les vrais principes. Quand ma prédiction se sera vérifiée, -vous en reconnaîtrez l’admirable valeur. Dans ce moment-ci, je ne puis moi-même m'en rendre compte.
— Je me souviens, dit Sou-yeou-pé, que lorsque vous fites une prédiction à cet homme qui cherchait sa femme, vous lui avez indiqué même la couleur de mes habits. Pourriez-vous m'apprendre quelle est la tournure et la mine du marieur ? que je rencontrerai après vous avoir quitté aujourd'hui?»
Le devin décrivit encore un cercle avec sa main, et lui dit: «Quand vous serez parti d'ici, si, le jour du tigre rouge et à l'heure du cheval, vous rencontrez un vieillard d’un extérieur irès-convenable, mais étrange et vêtu de toile blanche, ce sera lui-même. Ce mariage sera des plus fortunés. Quand vous feriez le tour de l'empire, vous ne trouveriez jamais rien de pareil. Je vous en supplie, monsieur, ne le manquez pas. Si vous
4. Allusion au costume rustique de Pé-kong que le devin va décrire tout à l'heure.