DU TRADUCTEUR
STanisLas JULIEN.
PRÉFACE
M. Abel Rémusat, qui a eu l’honneur de fonder en France, au commencement de 1816, l’enseignement de la langue chinoise, et auquel j'ai succédé le 6 août 1832, a publié, il y a trente-sept ans, sous le Utre des Deux Cousines, le roman chinois Fu-kiaoli. Grâce au nom de cet habile orientaliste, et peutêtre aussi à cause de la situation singulière, mais
1. Dans le roman Yu-kiao-li, il y a en réalité frois cousines, savoir : Mademoiselle Pé ou Hong-yu, mademoiselle Wou-yen {t. I, P. 137), et mademoiselle Lou, surnommée Meng-li; mais le titre priaitif du livre est tellement gravé dans l'esprit public, qu’il m'a été impossible de dire : Les trois cousines. Du reste les mots Yu-kiao-li, qui n'avaient pas été bien compris jusqu'ici, ne rappelent qne deux personnes, savoir: Ÿu, abréviation de Hong-yu (fille de Pé-kong), et Li (abréviation de Lou-meng-li). Kiao (beau, belle, beauté), que le premier traducteur prenait pour l’épithète de Yu (la belle Yu), n’est autre chose que l’abréviation de Wou-kiao (sans beauté) (t. I, P.138), nom que Ou, l’académicien, avait donné à sa nièce Hong-yu, pour la soustraire, pendant l’ambassade de son père, aux poursuites d'on prétendant s0t et digne de mépris.
Voici le sens développé du titre: Mademoiselle Hong-yu (jaspe rugr), surnommée Wou-kiao (sans beauté), et mademoiselle Lou, surnommée Meng-li (rêver-poires), parce que sa mère avait rêvé de
tes fruits peu de temps avant de la mettre :u monde. a
Il | PRÉFACE.
parfaitement honorable en Chine, de deux jeunes filles qui, d'un commun accord, et sans éprouver la moindre jalousie, épousent le même homme, cet ouvrage s’est répandu en Europe avec une rapidité prodigieuse, et a produit dans le monde littéraire une sensation si durable, que les Deux Cousines sont encore présentes à la mémoire de tous ceux de nos contemporains qui ont lu leur histoire en 1826.
La génération qui a paru depuis trente-sept ans, verra dans la présente traduction un ouvrage entièrement neuf, et peut-être le lira-t-elle avec le même intérêt et le même plaisir qu'y trouvait la société élégante et polie pour qui l’auteur chinois l’a composé vers le milieu du quinzième siècle.
M. Abel Rémusat a fait précéder sa traduction d’une préface extrêmement étendue, écrite avec un talent d'observation, un esprit de critique et une élégance de style que Jj'essaytrais en vain d'égaler. J'aime mieux, dans l'intérêt des lecteurs, lui emprunter quelques pages où il caractérise, avec une babileté remarquable, les objets qui forment le fond ordinaire des romans chinois, et expose les considérations particulières qui obligent souvent les Chinois à épouser le même jour ou successivement deux femmes, sans qu'on puisse les accuser de violer les lois ni de blesser les principes qui sont les fondements de la morale publique.
PRÉFACE. IT
« Pour les Chinois !, la promotion ou le mariage sont les deux idées dominantes dans la vie civile comme dans le domaine de l'imagination. Il n’y a pas chez eux de démarche réelle ou supposée qui ne tende à l’un de ces grands objets, et plus souvent à tous les deux. Un homme au-dessus du commun est perpétuellement occupé ou de s'élever dans les concours, de se marier pour avoir des enfants, ou d'étabr ses fils aussitôt qu'ils ont vu le jour. Cette disposition, si nécessaire à bien connaître, si l’on veut apprécier les motifs qui dirigent les Chinois, m'obligera d'entrer dans quelques détails.
« Le mariage est en tous lieux, quoiqu'’on en ait pu dire, la plus grave des affaires sérieuses; mais il n’y a pas de peuple chez qui l’on y songe d'aussi bonne heure et avec autant de suite que chez les Chinois. C’est qu'indépendèmment des motifs généraux qui leur font considérer l’union conjugale comme l’origine et la base de tous les rapports sociaux, ils s’en sont fait de tout particuliers pour désirer de ne pas mourir sans postérité... Il n’est pas un Chinois qui supportât sans horreur la pensée d’être privé des hogseurs funèbres, de ceux surtout qui doivent, à différentes époques de l’année, être adressés à une tablette où son nom est inscrit, par son fils ou son