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petit-fils. La perspective d’un tel avantage tient lieu de tout à un Chinois, et ce préjugé, que nous avons quelque peine à concevoir, est l’un des plus pufssants mobiles de leur conduite. De là leur aversion profonde pour le célibat, et la commisération qu’ils portent à ceux qui meurent sans descendants mâles. On a vu des condamnés obtenir, comme une faveur signalée, que leurs femmes eussent accès dans leur prison, fermer les yeux sur les apprêts de leur supplice, et mourir ensuite avec joie, dans l'espoir de laisser après eux des héritiers de leur nom. La sévérité des lois n'allait pas jusqu’à leur refuser cette satisfaction. On doit remarquer que des fils seuls, succédant au nom de famille de leur père, peuvent pratiquer en son honneur les cérémonies dont il s’agit, et que les filles, qui changent de nom en se mariant dans une autre maison, ne comptent pour rien à cet égard. Ce sont donc des fils qu’il faut avoir, ou naturellement, ou par adoption; car, pourvu qu'on porte le même nom, on a qualité pour s’acquitter de ce devoir sacré. On n'entendrait ni les romans ni les drames chinois, si l’on n’était prévenu de cet usage. On ne comprendrait rien aux lamentations des personnages qui se voient condamnés à mourir sans postérité mâle, ni aux moyens, quelquefois un peu singuliers, auxquels on a recours pour éviter une calamité aussi affreuse. Un des plus na-
PRÉFACE. Y turels est de se marier dè bonne heure; un autre est d’épouser plusieurs femmes, et cette double ressourse est rarement négligée par l’auteur quand il approche de son dénoûment.
« On voit maintenant pourquoi le mariage est si constamment présent à la pensée des Chinois de toutes les conditions. L’autre objet dont j'ai parlé est particulier à la classe des lettrés; mais comme cette classe renferme à la Chine tout ce qu'il y a d'hommes distingués, qui s'élèvent au-dessus du vulgaire, et qui tiemment un rang dans la société, les allusions qui se rapportent à l'avancement sont aussi trèscommunes dans les ouvrages d'imagination. Tous les Chinois, sans distinction de naissance, sont admis aux examens, annuellement, dans leur pays natal, et tous les trois ans, dans une des grandes villes de leur province. Ceux qui y ont obtenu le premier grade littéraire, sont désignés par les missionnaires sous le nom de bacheliers; ils peuvent se présenter au concours pour le grade supérieur que nous appelons la licence, dans la capitale de la province ; etensuite, pour le grade le plus élevé, que nos auteurs ont nommé doctorat, dans la capitale même de l’empire, et pour ainsi dire sous les yeux du souverain. Tous ces concours ouvrent la route des charges et même des grandes dignités, et celui qui s’y distingue est à peu près sûr de son avancement et de sa for-
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tune; car, à cette extrémité de notre continent, c’est un point établi par la loi, que le talent doit obtenir les places, et que les emplois sont la juste récompense du mérite. Voilà pourquoi tous les jeunes ges qui ont appris à lire, sont sans cesse occupés de concours. Îls s’y préparent à l'envi par de longues études. L'époque en est annoncée longtemps d’avance, et les mesures prises à cette occasion par le gouvernement, excitent l'attention universelle. On se porte en foule en ces lieux où l’on fait assaut de - science et d’habileté, comme anciennement chez nous aux thèses de la Sorbonne et de l’Université. Ils sont tout à la fois le temple de la gloire et de la fortune. Le résultat du concours est proclamé avec pompe et devient le sujet de toutes les conversations. Il en est alors de la littérature et des ouvrages d’esprit, Comme ici d'opinions politiques en un temps d'élection. Un grand nombre d’expressions, du langage le plus familier comme du style le plus rioble, offrent des allusions à ces pacifiques combats; et l'idée des examens est si profondément enracinée dans la tête des Chinois, qu’il y a une nouvelle où l'on voit un magistrat promettre deux belles personnes qu'il est chargé de marier, non au plus brave et au plus vertueux, mais au plus savant, à celui qui expliquera le mieux les auteurs classiques. De même, dans le roman qu’on va lire, un tendre père met sa
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fille au concours, comme on pourrait y mettre une chaire, dans la vue d'assurer le bonheur de cette fille chérie et sa propre satisfaction.
« Des habitudes si singulières, des manières de voir si éloignées de toutes les idées auxquelles nous sommes accoutumés, assurent aux compositions qui en portent l'empreinte, un caractère dont rien ne saurait tenir lieu, celui de l'originalité. C’est en cela qu’elles sont véritablement inimitables. On voudrait tirer des relations des voyageurs et des mémoires historiques, les matériaux d’un ouvrage semblable, qu'on ne parviendrait jamais à satisfaire un véritable connaisseur. Ces honnêtes faussaires du siècle der nier, qui ont composé tant de Contes chinois, de Let-
tres chinoises, d’Histoires chinoises, s’épuisaient vainement à forger des noms bizarres et à combiner des aventures extraordinaires. Il leur était impossible de se placer au véritable point de vue, soit pour peindre les mœurs de la Chine, soit pour observer les coutumes de l’Europe. Tous ces prétendus Chinois, qu’on faisait voyager, observer, décrire, étaient aussi bien Français, aussi peu asiatiques que l’'Usbeck des Lettres persanes; le génie des auteurs faisait seul la différence. Un véritable natif de la Chine, venu à Londres il y a quelques années, a écrit en vers une relation de ce qui l’avait frappé dans la capitale de la Grande-Bretagne. Croit-on qu'il y ait déposé des
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vues profondes ou des épigrammes piquantes sur les priviléges des deux chambres, la réforme parlementaire ou l'émancipation des catholiques? Il a remarqué que les Anglais, au printemps et à l'automne, se recommandaient les uns aux autres de rentrer de bonne heure, de peur de s’égarer au milieu des brouillards ; que les maisons de Londres étaient si bautes, qu’on pouvait, du toit, cueillir les étoiles; que les hommes et les femmes se promenaient ensemble dans les champs pour y ramasser des fleurs ; qu’ils se mariaient selon leur choix; qu’ils s'aiment et se respectent, et qu'il n’y a pas chez eux de secondes femmes. Voilà des observations naïves, puériles, si l'on veut; mais un homme du pays ne s’en fût jamais avisé, parce qu'on cesse d'être frappé de ce qui est ordinaire autour de soi, et qu’on n’aperçott plus les apparences des choses quand on en connaît la réalité. Il y a de même des particularités que les romans chinois ne nous apprennent pas, justement parce qu'elles sont trop familières à leurs auteurs. Mais celles-là ne sont pas d’une haute importance, et nos voyageurs n'auront pas manqué de les recueillir. Ce qu'ils auraient eu de la peine à entrevoir, ce qu’il leur était interdit d'approfondir, doit se trouver, et se trouve en effet, dans les véritables romans ghinois; et avec tant de désir de connaître la Chine, il est surprenant qu’on n'ait pas encore puisé
PRÉFACE. Ix plus abondamment à une souroe où l'instruction se présente sous les formes qu’on recherche à présent, avec les dehors de la frivolité. ir 0
« L'opinion de deux missionnaires instruits, Prémare et l’évêque de Rosalie, recommandait particulièrement le roman intitulé Fu-kiao-li, sous le rapport de la pureté du style, de la grâce et de la politesse qui le caractérisent comme composition littéraire. En le parcourant, j'y ai trouvé une fable simple et bien conçue, des développements agréables, des caractères habilement présentés dès l’abord, et constamment soutenus jnsqu'’à la fin. On pourrait désirer dans cette histoire qu’il y fât un peu moins question de vers, d’improvisetions et de poésie descriptive, Mais ce défaut est iphérent aux aventures qu’on attribue aux lettrés; et puisque les lettrés sont l'élite de la nation chinoise, c’est surtout leur esprit et leur caractère, leur manière de parler et d'agir, qu'on doit désirer de voir décrits dans un tableau
d’après nature. D’autres romans abondent en détails militaires, ou roulent principalement sur la vie des couvents, les tracasseries ou les désordres du gynécée. Les épisodes du nôtre sont d’une nature plus élégante et plus pacifique. C'est l'idéal de la société du pays; ce sont les amusements de la bonne compagnie qu'on y trouve représentés ; on y reconnaît déjà l'empreinte de ces institutions qui ont fait la a.
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principale occupation d’une nation savante et policées; et c’est uniquement à la civilisation chinoise qu'il faut s’en prendre, si les scènes qu’elle fait naître n’ont pas cette teinte sombre et vigoureuse qui frappe dans les tableaux empruntés à l’histoire des guerres civiles ou des querelles de religion.
« Un autre défaut que les lecteurs, habitués au grand fracas des romans modernes, pourront relever dans celui-ci, c'est son extrême simplicité, ce sont ses formes, pour ainsi dire classiques. Rien de forcé dans l'expression des sentiments, point de complication dans les incidents, nulle recherche dans la combinaison des aventures qui sont telles, pour la plupart, qu'on pourrait croire qu'elles sont véritablement arrivées comme on les-raconte. Il n’est question ici, ni de ces vengeances atroces, heureusement asser rares dans le monde, ni de ces actes d’un dévoûment sublime, lesquels n’y sont pas non plus très-communs. On n’y verra ni les rencontres imprévues de l’abbé Prévost, ni les apparitions de madame Radcliffe, ni les oubliettes de Æentlworth. Il ne meurt pas une seule personne dans tout le roman; etquoi- : qu’à la conclusion, les personnages vertueux reçoivent leur récompense, les acteurs vicieux ñ°ÿ sont point punis : disposition bien contraire à la morali romanesque, et qui, de la part de l’auteur, est sans doute un sacrifice fait à la vraisemblance. C’est beau-
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coup si l’on réussit à plaire, à intéresser, à se faire lire jusqu’au bout avec des moyens si simples, des ressorts si peu compliqués, et des ressources si bornées. La fantasmagorie de l’école moderne a seule le droit d’aspirer à de plus brillants résultats. Mais quand on songe que cette histoire est bien antérieure aux modèles que notre âge a produits, et que les personnages dont la vie y est retracée ont été contemporains de Charles VII et de Louis XI, on se sent quelque estime pour des littérateurs capables de concevoir des compositions si régulières, de revêtir leurs observations morales de formes si vives et si ingénieuses, de saisir des nuances si délicates, de décrire avec succès des habitudes si raffinées et un état de civilisation si avancé, en en reportant le tableau à une époque qui n'avait produit chez nous que d'ignobles fabliaux, ou des contes absurdes remplis d'un merveilleux stupide. La finesse des uns, la grossièreté des autres, forment un contraste assez piquant, et l’on voit qu’au quinzième siècle l'Europe n'aurait pu soutenir avec la Chine le parallèle dont les résultats l’enorgueillissent au dix-neuvième.
« Il n’est qu'un point où le génie de l’Asie laisse apercevoir son infériorité, et c’est par malheur un point essentiel, puisqu'il tient au fond même du roman, qu'il est indiqué dès le titre, et qu'il constitue le dénoûment. L'idée qu’on y découvre s’est présen-
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tée à quelques Orientaux, et Goëthe, dans sa jeunesse, en a fait le sujet de son drame de Stella; mais contenu par la rigueur des mœurs européennes, il s’est borné à quelques indications, en s’abstenant de développements qui auraient pu devenir choquants, etle Wir sind dein, nous sommes (toutes deux) à toi, de la fin, est le seul mot un peu hasardé de cette singulière composition. Îci, au contraire, des sentiments qui n'ont rien que de légitime, prennent un libre essor sous l'influence des habitudes nationales et des idées du pays, sans blesser aucunement la pudeur et la bienséance. Le héros, puisqu'il faut le dire, étend aux Deux Cousines des vœux et des sentiments qui sont regardés chez nous comme exclusifs de leur nature. Il devient épris de l’une sans cesser d'adorer l’autre. Deux femmes vertueuses se partagent les affections d’un homme délicat, et celui-ci ne croit pas manquer d'amour pour deux objets qui en sont également dignes. La double union à laquelle il aspire est aussi le but où tendent les vues secrètes des Deux Cousines, et si elle ne s’effectuait pas, on voit qu'il manquerait quelque chose à leur bonheur. Toutes deux se défendent de l’accusation de jalousie, comme on se justifierait ailleurs d’un penchant condamnable ou d’une inclination illégitime. Non-seulement la découverte qu’elles font d’un attachement porté sur le même objet, n'altère