CHAPITRE III
A LA VEILLE D'UN VOYAGE PÉRILLEUX, PÉ CONFIE SA CHARMANTE FILLE (A UN PARENT)
Sou, le moniteur impérial, ayant été chargé par Yang, son collègue, d’aller demander mademoiselle Pé en mariage, prévit bien que mille difficultés s’opposeraient au succès de cette affaire; aussi ne se souciait-il pas d’aller tout de suite lui rendre compte de sa commission. Mais le second jour, il se vit obligé d'aller voir Pé-kong. Dans ce moment, Pé-kong n'était pas encore levé. Il ordonna à un domestique d'inviter Sou, le moniteur impérial, à venir s'asseoir dans la bibliothèque. Î fit promptement sa toilette, et alla le recevoir : « Monsieur, lui dit-il, pourquoi êtes-vous sorti aujourd'hui de si bonne heure?
— J’élais chargé d’une commission, répondit Sou, le moniteur impérial, et de plus j'avais une demande à faire à quelqu'un. Comment aurais-je pu ne pas être matinal ?
— De qui avez-vous reçu une commission, demanda Pé-kong, et à qui avez-vous une demande à faire ?
— C'est de Yang-tseu-hien que j'ai reçu une commission, dit Sou, et c’est à vous, monsieur, que je dois adresser ma demande. »
Pé-kong vit bien qu'il ne parlait pas sans motif, et comprit tout de suite l’objet de sa visi!e. Il prit alors les devants et lui dit : « Comme M. Yang-tseu-hien vous a donné une commission, et qu’il veut me faire une démande, à moins qu'il ne s'agisse de mariage, pour tout le reste, je ne manquerai pas d’obéir à ses ordres.
— Monsieur, dit Sou en riant aux éclats, vous seriez capable de pénétrer les secrets des dieux. Je venais précisément pour cela. Hier soir, M. Yang assistait avec moi à une délibération solennelle. Après la séance, il m'accompagna jusqu'à mon humble demeure, et me dit : J'ai lu avant-hier l'élégante composition de mademoiselle Pé, et j'ai reconnu qu'elle était douée d’une vertu remarquable et d’un talent supérieur. J'ai éprouvé pour elle un vif sentiment d’affection, et j'ai conçu le désir de voir ‘le faible liseron s'appuyer sur le grand pin. Voilà pourquoi il m'a chargé d’en faire
1. C'est-à-dire de voir mon humble fils épouser cette noble fille. l y a en chinois : sse-/0-fou-k’iao, au lieu de Thou-sse-niao-lo-foukiao-song (j'ai désiré que les plautes grimpantes) Thou-sse et Niaolo s’attachassent (fou) au haut (kiao) pin (song).
La première plante est la cuscute, suivant Sieboldt, et la seconde la quamoclit vulgaire, suivant le Dr Hoffmann. Pour éviter ces deux mots, peu harmonieux en français, je me suis contenté d'employer le mot /iseron, qui rend assez clairement l’idée de l’auteur.
la demande. Je savais bien que cette affaire n'élait pas de votre goût, mais il m'a pressé tant de fois que je a’ai pu refuser brusquement. J'ai donc été obligé de renir vous en parler. Quant à consentir ou non, cela jépend uniquement de votre haute décision ; je n’oserais vous presser avec instances.
— À l’occasion de cette affaire, lui dit Pé-kong, j'ai failli tomber dans ses piéges.
— Comment cela?» dit Sou, le moniteur impérial.
Pé-kong lui fit connaître en grand détail les paroles de l’astrologue Liao-te-ming, l'invitation de Ou, l’académicien, et la lecture ridicule des mots Fou-kou-hien ?. Il ajouta : « Si votre serviteur et son parent n’eussent pas é16 très-attentifs, ne pensez-vous pas que j'aurais éié sa dupe?
— L'aventure de son fils, dit Sou, le moniteur impérial, je la sais à fond. C’est un jeune homme que Lou-wen-ming, sous-préfet de Kin-khi, avait fait admettre, par faveur, dans la seconde classe de poésie. L'an passé, Lieou, le juge de la province du Kiang-si, fut sur le point de faire un rapport contre le souspréfet, Lou-wen-ming ; mais celui-ci ayant été puis-
4. En chinois : Tho-fou-ko, confier le manche de la cognée. Cette locution figurée s'emploie pour dire charger quelqu'un des ouver. tures d'un mariage. Elle est empruntée au Livre des vers, livr. 1, chap. xv, od.5,où ilest dit: « Comment coupe-t-on le bois pour faire un manche (de hache)? Cela ne peut se faire sans une hache. — Comment épouse-t-on une femme ? Cela ne peut se faire régulièrement sans un entremetteur (ou une entremetteuse) de mariage. »