C'est-à-dire : Celui qui aime Li-thai-pé
&. Thsing-lién (nénuphar bleu) et Tse-sién (lo dieu déchu) étaient deux noms honorifiques qu’on avait donnés au poëte Li-thai-pé.
5. En chinois : fou, a diffuse loose poem. Morrison, Diction. chinois, part. II, n° 2475.
saient l’admiration de ses condisciples et de ses amis. Cette année-là, son deuil était fini, et c'était justement l’époque où l’examinateur en chef présidait le concours annuel !. Il se vit, sans l’avoir espéré, le premier sur la liste. Tout le monde était venu le féliciter. Ce jour-là, il venait de reconduire des visites, et, au moment où il allait rentrer, la dame Tchang, l’entremetteuse., voyant sa jeunesse, sa beauté et sa tournure distinguée, présuma que c'élait Sou-yeou-pé. De suite, elle courut après lui et, franchissant la porte: « Justement, dit-elle, M. Sou est chez lui ; je suis arrivée bien à propos. » Sou-yeou-pé se retourna et vit que c'était une vieille dame : « Qui êtes-vous? lui demanda-t-il.
— Monsieur, lui dit-elle en riant, je suis venu pour vous apporter un sujet de joie.
— Quelle joie peut me causer mon médiocre con= cours, reprit Sou-yeou-pé, pour que vous veniez m'en donner des nouvelles?
— Monsieur Sou, dit-elle en riant, vous avez obtenu au concours un rang très-élevé; c'est sans doute un faible sujet de joie, et l’on a déjà dû vous l’apprendre; mais ce que je viens vous annoncer est un sujet de joie aussi grande que le ciel.
— S'il en est ainsi, dit Sou-yeou-pé en souriant, veuillez entrer pour vous asseoir et vous expliquer comme il faut.»
La dame Tchang suivit Sou-yeou-pé jusque dans sa
1. La concours pour obtenir le grade de Sieou-thsai (bachelier).
chambre et s’assit. Quand elle eut pris le thé, Souyeou-pé se mit à l’interroger. « Je suis, lui dit-il, un pauvre bachelier; à part le premier rang que j’ai obtena au comœurs, quel autre sujet de joie pourrais-je avoir?
— Monsieur Sou, dit-elle, comme vous êles dans la fleur de la jeunesse et vivez tout seul, si je vous offrais pour épouse une jeune personne riche et noble, eten outre d’une beauté accomplie, dites-moi un peu si ce ne serait pas un sujet de joic aussi grande que le ciel.
— S'il fallait s’en rapporter à vos paroles, repartit en riant Sou-yeou-pé, ce serait en effet un sujet de joie: mais j'ignore s’il s’agit d'une joie véritable ou d’une fausse joie.
— Vous n'avez, lui dit-elle, qu'à me récompenser généreusement; je vous réponds que c'est une joie vé- ‘ritable.
. —Eh bien! reprit Sou-yeou-pé, dites-moi à quelle famille appartient la demoiselle, et comment elle est de sa personne.
— Son père, dit la dame Tchang, n'est pas un de ces magistrats qui vivent à la campagne après avoir fait leur temps; il occupe maintenant une charge à la cour. D'rnièrement, il a demandé un congé et est revenu chez lui. C’est M. Ou, l’académicien; sa fortune et son rang élevé vous sont parfaitement connus, et je n’ai pas besoin d'entrer là-dessus dans de longs détails. Je vous dirai seulement que cette demoiselle s'appelle Wou-kiao, el que cette année celle vient d'avoir dix-sept ans. Les qualités qu’elle a reçues en naissant se trouvent, il est
yrai, dans le ciel, mais elles n'existent point sur terre; sa figure est si belle qu'on ne saurait la rendre en peinture. Si monsieur la voyait, je craindrais qu'il ne devint fou.
— Si c’est la fille de Ou, l’académicien, et qu'elle soit si belle, reprit Sou-yeou-pé, peut-il craindre de ne pas rencontrer quelque magistrat de son rang qui vienne la demander en mariage? Pourquoi, au contraire, veut-il avoir pour gendre un pauvre bachelier comme moi? Pour agir ainsi, il faut qu’il ait ses raisons. J'ai bien peur que cette demoiselle ne soit pas très-belle.
— Monsieur Sou, dit la dame Tchang, vous ne savez donc pas que ce M. Ou, l’académicien, a un caractère un peu étrange. Il n’y a pas un grand magistrat de la ville qui ne soit venu demander sa fille en mariage, mais il ne l’a-accordée à aucun d’eux. Il dit que les fils d'hommes riches et nobles sont la plupart fort ignoranis. Avant-hier, ayant vu quelque part des vers de votre composition, il a dit que vous aviez un talent extraordinaire, et il en a été ravi; voilà pourquoi il veut vous avoir pour gendre. C'est un bonheur, un coup de ortune qui vous vient de votre existence antérieure !. Comment pouvez-vous douter de la beauté de mademoiselle Ou? C'est bien ridicule. S'il n'était question
2. Les bouddhistes, qui admettent des existences successives, supposent que les hommes peuvent obtenir, dans leur vie présente, le
fruit des bonnes actions qu'ils ont faites dans une existence antérieure,
que de magistrats de la ville qui eussent le même rang que Ou, l’académicien, il y en aurait encore quelques-uns; mais si l'on cherchait une jeunc personne aussi charmante que sa fille, non-seulement dans toute la ville, mais même le monde entier, on n'en trouverait aucune d’une beauté aussi accomplie. Prenez garde, monsieur, de vous tromper sur son compte. Moi, qui vous parle, je n’ai jamais fait de mensonges; du reste, monsieur, vous pouvez aller aux renseignements.
— Bonne dame, repartit Sou- yeou-pé en riant, © que vous dites plaît infiniment à mes oreilles, mais, au fond de l'âme, je n’y puis guëre ajouter foi. Me serait-il possible de la voir un instant? j'aurais alors l’esprit tranquille.
— Monsieur Sou, repartit l’entremetteuse, voilà encore une demande bien ridicule. Comment la fille d’un magistrat consentirait-elle à se faire voir à un homme?
— Si je ne puis la voir, dit Sou-yeou-pé, prenez la peine, bonne dame, d'aller rendre TÉDORES à M. Ou, et que tout soit dit.
— Monsieur, dit la dame Tchang, j j'ai exercé pendant la moitié de ma vie la profession d’entremetteuse, mais je n’ai jamais rien vu de si ridicule. Ce seigneur Ou, qui possède une fille si charmante, ne veut la marier à qui que ce soit parmi les hommes riches et no-
1. Mot à mot : Vous venez encore vous attirer des railleries,
bles, et lorsque, par une sorte de partialité, il veut vous la donner, vous lui opposez toutes sortes de défaites et de difficultés, et vous dédaignez d'accepter un bonheur qui vous tombe du ciel. Dites-moi un peu si ce n’est pas fort ridicule !.
— Je n’oppose ni défaites ni difficultés, lui dit Souyeou-pé, mais quand il s’agit d’une affaire aussi grave que le mariage, je crains toujours qu'on ne me fasse tomber dans un piége; voilà pourquoi je n'ose pas vous croire à la légère. Si vous avez réellement de bonnes intentions, ne pourriez-vous pas imaginer un moyen pour que je la voie un instant à la dérobée? Si elle est en effet telle que vous dites, non-seulement je vous récompenserai généreusement, mais de ma vie je n'oublierai ce service ?.
— Monsieur Sou, dit l’entremetteuse après avoir réfléchi, comme vous prenez tant de précautions, si je ne vous montre pas le chemin pour la voir, vous ne manquerez pas de dire que je vous ai trompé. Eh bien! soit; raison de plus pour que je tâche de vous contenler.
— Si vous avez tant de bonté, dit Sou-yeou-pé, ma reconnaissance pour vous ne sera pas mince.
1. Mot à mot : Dites moi si c'est bien risible ou pas bien riaible (ridicule).
2. D y a en chinois : Que je meure ou vive, je n’oserai oublier. Peut-être veut-il dire : Je ne vous oublierai ni pendant ma vie présente ni après ma mort, c’est-à-dire dans mes futures existences. On a vu plusieurs fois, dans les chapitres précédents, des allusions aux existences successives qu’admettent les bouddhistes.
— Le seigneur Ou, dit-elle, a derrière sa maison un jardin fleuriste qui s'étend en ligne droite jusqu'à l'angle oriental de la ville. Dans ce jardin, il y a un pavillon élevé qui touche au mur du jardin, et d'où l'on aperçoit les beautés de la ville et des environs. En allant vous promener à l'angle de la ville, vous découvrirez clairement le haut du pavillon. Maintenant que les pêchers de ce jardin sont tous en fleur, madame Ou et sa fille montent chaque jour au haut du pavillon pour les admirer. Si vous voulez, monsieur, voir (cette demoiselle) à la dérobée, vous n'avez qu’à faire semblant d'aller et de venir au bas du pavillon. Si votre mariage est décrêté par le ciel, peut-être pourrez-vous la voir un instant. Seulement, gardez-vous d'en dire un seul mot devant des étrangers, car si cela arrivait aux oreilles du seigneur Ou, je ne pourrais jamais me justifier !.
— Bonne dame, dit Sou-yeou-pé, après avoir reçu de vous une si grande marque d'intérêt, comment oserais-je commettre une indiscrétion? Puisqu'il en est ainsi, n’allez pas encore rendre réponse au seigneur Ou. Attendez un jour ou deux, vous viendrez ensuite me demander des nouvelles. Qu'en pensez-vous ?
— Cela est très-aisé, dit la dame Tchang. Pour le moment, monsieur, il vous faut agir avec beaucoup d'adresse. Lorsque vous l'aurez vue à la dérobée, et que vous viendrez alors me chercher, j'aurai besoin