‹ Yu kiao li =: Les deux cousinesChapitre 106 sur 148 · DE TALENT, ON LUI FAIT PERDRE UN JOYAU PRÉCIEUX · texte numérisé non relu

DE TALENT, ON LUI FAIT PERDRE UN JOYAU PRÉCIEUX

Tchang-koueï-jou, dans un moment où il était troublé par rivresse, avait imprudemment raconté à Sou-yçoupé toute rhistoirede mademoiselle Pé. Bientôt après, il s'aperçut que Sou-yeou-pé y avait fait une grande attention, et qu'en outre il avait composé, sur les mômes rimes qu'elle, des vers pleins de pureté et de fraîcheur. Le lendemain, quand il se fut levé, il s'abandonna à une foule de réflexions et éprouva une certaine contrariété. En conséquence, il alla dans le pavillon pour consulter avec Wang-wen-khing. En ce moment, Wang-wen-khing allait et venait dans le pavillon, les cheveux en désordre et les mains croisées derrière le dos, et paraissait vivement préoccupé, c Monsieur Wang, lui dit Tchang-koueï-jou en l'apercevant, à quoi songez- vous? »

Wang-wen-khing ne lui ayant point répondu, il cou-

rut en face de lui. Wang-wen-king prit un air irrité, f Nous deux, dit-il, qui sommes des hommes d'esprit, pourquoi avons-nous fait une pareille sottise?

— Qu'entendez-vous par là? lui dit Tchang-koueïjou.

— Monsieur, répondit-il, cet individu du nom de Sou, que nous avons vu hier soir, n'était ni notre parent ni notre ami. Nous n'avions fait que le rencontrer un moment ; pourquoi lui avoir dévoilé tous les secrets de notre cœur? Ajoutez à cela qu'il est jeune et doué d'une jolie figure; de plus, il excelle à faire des vers. Si nous allons avec lui, ne trouvez-vous pas que nous lui servirons de marchepied?

— Moi-même, dit Tchang-koueï-jou, j'en éprouve en ce moment un amer regret; je viens justement pour consulter avec vous là-dessus, et voir comment nous pourrons arranger nos affaires.

— Nous avons laissé échapper nos secrets, dit Wangwen-khing, et je ne vois aucun moyen de les retirer.

— Hier soir, reprit Tchang-koueï-jou, j'étais étourdi par le vin, de sorte qu'au bout du compte, j'ignore comment sont ses vers, comparés aux miens. Il faut les prendre et les examiner encore avec attention . »

Wang-wen-khing, les ayant pris sur un rayon de sa bibliothèque, ils se mirent à les examiner ensemble, et véritablement, plus il les lisaient, plus ils y trouvaient de charme. Après les avoir examinés un instant, ils se regardèrent tous deux face à face. « Maintenant que j'ai lu et relu ces vers, dit Tchang-koueï-jou, je suis tenté de

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les croire un peu meilleurs que les miens. Vous et moi, nous n'avons rien de mieux à faire que de lui subtiliser chacun une pièce de vers, pour nous donner du lustre et de rimporlance. Qui nous en empêche? Quand le jeune Sou viendra nous chercher, il suffira de lui faire dire par un domestique que nous n'y sommes pas.

— Hier soir, dit Wang-wen-khing, lorsque je le priai de composer une seconde pièce de vers, j'avais déjà la môme intention. Mais en y regardant de près^ je vois là quelque danger.

— Quel danger? demanda Tchangkoueï-jou.

— Je trouve, répondit Wang-wen-khing, que ce M. Sou-liên-siôn est dans la fleur de la jeunesse, et, de plus, qu'il est diablement amoureux *. Si nous n'allons pas avec lui, comme il est déjà sur la trace de la demoiselle, crojez-vous qu'il renoncera à son projet? A la fin, il voudra prendre des informations sur elle. S'il y va lui-même, ne voyez-vous pas que ces deux pièces de vers vont faire un double emploi ? Si on les confronte Tune avec l'autre, dans ce moment-là, notre position ne sera pas belle.

— Voire inquiétude me paraît fondée, dit Tchangkoueï-jou, mais voici un autre stratagème. Que n'avons-nous recours au vieux concierge nommé Tong ? Nous le prierons, si Sou-liên-siên vient, de faire tout son possible pour le renvoyer. S'il ne lui laisse pas voir mademoiselle Pé, et s'il ne porte pas ses vers dans Tin-

1. Littéralement : En fait de volupté, c'est un diable affamé.

térieur, craignez-vous que ce jeune homme n'y pénètre comme un oiseau ?

— Ce stratagème me parait excellent, ditWang-wenkhing, mais si les vers ne sont pas portés dans l'intérieur, et si de là on ne le renvoie pas pour toujours, il ne renoncera jamais à ses projets. Il vaut mieux, au contraire, l'inviter à venir avec nous, et agir à découvert.

— Qu'entendez-vous par agir à découvert? demanda Tchang-kouel-jou.

— Il suffira, dit Wang-wen-khing, de prendre ces deux pièces de vers^ et d'en garder une pour moi. Vous écrirez votre nom sur l'autre; sur celle que vous avez composée hier, vous écrirez le nom de Sou-liênsién, et nous les remettrons secrètement au vieux concierge Tong. Puis, quand nous nous serons entendus avec lui, nous lui dirons de répondre uniquement que le seigneur Pé n'y est pas, et de serrer les vers en bloc. Cela fait, nous donnerons rendez-vous à Soulien sien, et une fois en face du vieux concierge, nous donnerons chacun nos noms et nous lui remettrons les deux pièces de vers. Quand il aura répondu que (le seigneur Pé) est absent, naturellement il gardera les deux pièces de vers. Alors, il les échangera secrètement^ et ira les présenter. Nous attendrons que de

1. C'étaient tes deux pièces de vers composées par Soti-yeou-p^, appelé plas haut Sou-lièn-sièn.

2. C'est-à-dire : U présentera la pièce de Sou-yeou-pé comme étant de vous et vice versd» (Voyez p. 246, note 1.)

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l'intérieur oo ait rabattu ses prétentions ^ Gomme il est d'un autre pays, il se retirera honteux et mortifié. Se copierai alors cette pièce de vers (que vous savez) \ et je la ferai présenter, mais n'aurais-je pas Tair de vouloir partager avec vous la victoire ^ ? »

En entendant ces paroles, Tchang-koueï-jpu fut transporté de joie. < Ce projet est admirable, admirable, s'écria-t-il. Comme vous avez cette intention, il faut, monsieur, agir avec la plus grande promptitude ; mais qui pourrons-nous envoyer au vieux Tong?

— C'est une mission secrète, dit Wang-wen-khing ; pourrions-nous la confier à un étranger? Il faut que j'y aille moi-môme. Seulement, ce vieux Tong est trèsintéressé, et pour réussir, il sera nécessaire de dépenser un peu d'argent.

— Quand on projette une grande affaire, dit Tchangkoueï-jou, pourrait-on regarder à une petite dépense? Pesez deux onces d'argent et donnez-les lui, avec promesse de le récompenser encore quand l'affaire aura été menée à bonne fin.

— Deux onces d'argent* ne sont pas peu de chose, dit Wang-wen-khing; seulement ce vieux coquin^ est extrêmement cupide, et je crains qu'il n'en fasse pas

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