‹ Yu kiao li =: Les deux cousinesChapitre 23 sur 148 · C'est*à-dire sis ou sept de nos lieues · texte numérisé non relu

C'est*à-dire sis ou sept de nos lieues

3. Kong est un terme qui répond à monsieur avec une nuance de respect. Nous le rendrons quelquefois par seigneur.

des cérémonies. Pé-kong avait une haute charge et une maison opulente; ses talents et son instruction étaient Tespoir de l'administration, De plus, il jouissait d'ane grande renommée. Son unique regret était d'avoir passé la quarantaine sans avoir eu de fils pour lai succéder. Il avait entretenu plusieurs femmes de second rang, et, chose étrange, quoiqu'il les eût gardées près de lui de trois à cinq ans, il n'en avait pas eu le moindre Als^; mais dés qu'il les avait congédiées et mariées, en moins d'un an, chacune d'elles mettait au monde un ûls. Pé-kong en gémissait sans cesse, et croyant voir là un arrêt du sort,*dës ce moment il cessa d'acheter des femmes de second rang. Madame Ou, sa noble femme, allait de tous côtés implorer les dieux, adorer le Bouddha, brûler des parfums et faire des vœux. Enfin, à l'âge de quarante-quatre ans, elle mit au monde une fille. Ce même* jour, un peu avant sa naissance, Pé avait vu en songe un dieu qui lui donnait un beau morceau de jade d'un rouge aussi éclatant que le soleil. Il prit de là son nom d'enfance et l'appela Hong-yu (Jade rouge).

Comme Pé-kong et sa femme étaient arrivés à un âge avancé sans avoir eu de fils, quoiqu'il leur fût né une fille*, ils furent ravis de joie et conçurent pour elle

1. Mot à mot : Il n*y avait pas eu un cheveu, une ombre, un son.

2. Les Chinois mariés désirent surtout avoir des garçons, parce que, d'après les rites, eux seuls ont le droit d'offrir des sacrifices funèbres sur la tombe de leurs parents, et que s'ils n'avaient que des filles, ils se trouveraient privés de la satisfaction la plus douce

la plus Yive affection. Or Hong-;a était née avec une beauté peu commune; ses sourcils étaient comme les (feuilles des) peupliers de printemps S et ses yeux aussi purs que les eaux d'automne. En outre, elle était si intelligente, qu'à l'âge de huit à neuf ans elle avait déjà appris la couture et la broderie, et n'avait point de rivale dans tous les ouvrages de son sexe. Hais, à onze ans^ elle eut le malheur de perdre sa mère. Dès ce moment, chaque jour elle venait lire et écrire sous les yeux de son père. Cette jeune fille était en vérité un charmant composé des plus pures vapeurs des montagnes et des rivières^; en la formant, le Ciel et la Terre et (les deux principes) In et Yang^ n'avaient pas manqué leur but. Hong-yu était douée à la fois d'une beauté accomplie et d'une rare intelligence, de sorte qu'à l'âge de quatorze ou quinze ans elle connaissait les caractèr^es et était capable de composer des pièces de wen-

qu'ils puissent recevoir après leur mort. De sorte que ce qui chex nous fait souvent le bonheur d'une famiUe, est ordinairement considéré par eux comme un malheur.

1. C'est-à-dire étaient minces et effilés comme ces feuilles.

2. Les romanciers chinois ne manquent jamais de s'exprimer ainsi lorsqu'ils dépeignent une Jeune personne douée de talents et de beauté.

3. Les Chinois admettent deux principes : l'un mâle, l'autre femelle, qui en s'unissant ont formé, dès l'origine, et continuent à former tous les êtres animés et inanimés qui remplissent Tunivers.

6. En Europe, la connaissance des caractères de récriture demande un temps fort court ; mais en Chine, où chaque idée s'exprime par un signe particulier, la connaissance des caractères suppose la connaissance, non des 62,000 signes du dictionnaire impérial de Khang-hi, mais au moins de ceux qui entrent dans la plupart

COMPOSE DES VERS POUR SON PÈRE. ft

tchang (style élégant). Finalement» c'était déjà une espèce de docteur parmi son sexe.

Comme Pé-kong était passionné pour le yin et la poésie, il ne passait pas un jour sans composer des vers. C'est pourquoi mademoiselle Hong-yu excellait surtout en poésie et en chansons. Ordinairement, lorsque Pé-kong était libre chez lui, après avoir composé une pièce de vers, il engageait Hong-yu à en faire une sur les mêmes rimes, et celle-ci, après l'avoir achevée, la corrigeait et la polissait avec son père.

Pé-kong, possédant une fille d'un tel mérite, ne songeait plus à avoir un fils. Son unique désir était de choisir un gendre aussi distingué par le talent que par la figure, pour Tunir avec elle. Mais ce n'était pas chose facile que de le trouver tout de suite; il se vit donc obligé de temporiser, de sorte que sa fille avait atteint l'âge de seize ans et n'était pas encore mariée.

Au moment où l'on y pensait le moins*, l'empereur

des livres chinois, et dont le nombre est au moins de quatre à cinq miUe. Pour apprendre les formes, les sons et les sens divers d'an si grand nombre de signes, il faut étudier longtemps et avoir autant d'intelligence que de mémoire.

1. Littéralement: « Tout à coup, un jour, le gouvernement éprouva le malheur de Thou-mou. L'empereur Tching-tong étant allé chasser dans le nord, Khing-thai monta sur le trône. »

Après les mots pé-cheou (chasser dans le nord), une note ajoute que l'empereur Tching-tong fut fait prisonnier et. amené dans le nord.

Thou-moa est le nom d'un pays où les Chinois furent battus par les Tarlares, dont le chef, Ye-sùn^ s'était avancé jusqae-U dans ses

6 UiNE JEUNE FILLE DE TALENT

Tching-tong, étant allé chasser dans le nord, éprouva un malheur à Thbu-mou. L'empereur King-tha'i monta sur le trône, fit sabir à Wang-tchin la peine de ses crimes^ et remit en place les anciens officiers du gouvernement. Comme Pè-kong était un de ces anciens officiers, le ministère du personnel, après une délibération solennelle, le présenta pour être, comme par le passé, président du bureau des cérémonies. En moins d'un jour, le décret impérial fut rendu, et la nouvelle de sa nomination arriva bientôt à Kin-ling.

Au fond* Pé-kong ne désirait point d'entrer en charge, mais comme il n'avait pas encore réussi à marier Hong-yu , il se dit en lui-même : « Si je veux choisir un gendre distingué, j'imagine que dans ce seul village, dans cette seule ville, le nombre des hommes^ est fort borné; pourrait-on les comparer à la

incarsions aa midi de la Chine. L'auteur du roman, qui écrivait sans doute en 1^50, époque où la Chine venait d'être humiliée par une déplorable défaite, s'est cru obligé de parler avec une extrême réserve, et s'est contenté de dire que l'empereur Tching-tong, étant allé chasser dans le nord, éprouva un malheur (euphémisme pour défaite et captivité), et que son frère Kiog-thal, appelé après sa mort King-tsong^ monta sur le trône. Ce n'était point une partie de chasse, une excursion sans conséquence, mais une grande expédition contre les Tartares, entreprise d'après les conseils téméraires de l'eunuque Wang-tchin. L'armée chinoise, composée de cinq cent mille soldats, fut complètement battue, et perdit plus de cont mille hommes et un nombre immense de chevaux. L'empereur lui-môme fut fait prisonnier et emmené en Tartarie. (Voyez Mailla^ Histoire de la Chine, t. X, p. 211.)

1. 11 y a en chinois jin-thsat^ expression qui signifie quelquefois « le talent de l'homme,» en mandchou, niyaimai erdemou. Mais

capitale, qui est le rendez-vous des lettrés de tout l'empire? Pttis-je craindre de n'y pas trouver un gendre distingué? Pourquoi ne pas prendre ce prétexte pour y faire une excursion? &i le mariage de ma fille est dans les desseins du ciel et que je trouve un excellent gendre, je pourrai me reposer sur lui comme sur un demifils. »

Sa résolution étant arrêtée, il se garda bien de refuser. Il choisit sur-le-champ un jour heureux, puis il emmena Hong-yu et se dirigea avec elle vers la capitale pour se rendre à son poste. Dès qu'il îut arrivé à la capitale, il alla se présenter à l'empereur. Une fois entré en fonctions, il chercha une maison particulière et s'y établit. La. charge de président du bureau des cérémonies était une place tranquille et peu occupée. Ajoutez à cela que Pé-kong, malgré sa droiture et son amour de la justice, était d'un caractère mou et nonchalant, et n'aimait pas à se mêler d'affaires. Lors même que le gouvernement avait une affaire d'une importance majeure, et avait ordonné aux neuf membres du bureau des cérémonies d'en délibérer, il suffisait que deux bureaux* et le ministère compétent

comme thsaî {vulgo talent) perd sa Bignification dans nou-thsûî, un esclave, i-^iao jin-thsat, un homme de belle mine (WeUs Williams, Diction, du dialecte de Canton)^ il me parait plus exact de rendre ici j'in-thaat par u hommes. »

1. Ces deux bureaux s'appelaient Kho et Tao. J'en ai trouvé les noms dans le chap. ii, fol. 55 du texte. Le premier recevait les dépêches du palais approuvées par l'empereur, les distribuait aux différents ministères et en surveillait l'exécution.

s UNE JEUNE FILLE DE TALENT

donnassent leur avis. Le président s'en occupait pour la forme et n'avait qu'à approuven On voit qu'il ne trouvait pas là de quoi se tourmenter l'esprit.

Chaque jour, après avoir terminé les affaires de sa charge, il ne s'occupait plus qu'à boire et à faire des vers. Au bout de quel (lues mois, il se mit à fréquenter ]es fleurs et les saules^ avec une compagnie de collègues et d'amis» qui avaient comme lui le goût du vin et des vers.

On était alors au milieu de la neuvième lune. Pé-kong ayant reçu d'un de ses disciples douze pots de reinesmarguerites, les avait rangés au bas de sa bibliothèque. On y remarquait la crête de coq violette\ la favorite Yang enivrée, et la plume de cigognç argentée. Tous ces vases contenaient des fleurs de petite espèce, qui avaient un parfum exquis et un air d'abandon, et dont

Le second était une branche da ministère de la justice qui s'occupait des affaires du dehors, et avait dans ses attributions le contrôle des magasins de l'État. {Thsing-wen-kien^ liv,. XX, fol. 0.)

1. Les fleurs et Us saules^ expression figurée pour dire le^ maisons des courtisanes^ les maisons de plaisir.

2. Ces dénominations pittoresques ressemblent beaucoup & celles que les botanistes d'Europe donnent à certaines fleurs remarquables par leur couleur ou leur parfum. Yang-fei, ou Yang-kouei-feï^ avait été H favorite de l'empereur Hiouen-tsong, de la dynastie des Thang, lequel régna depuis Tan 713 jusqu'en 755. Le poëte Wangk^uei à donné aussi à la fleur lan (Epidendrum) le nom de Tsout' yang-féi^ la favorite Yang, enivrée. (Fen-/out-/feu-^in^ Uv. Ull, fol. 34)

— Le nom de crête de ^oq a été donné également à la fleur de l'arbre appelé en sanscrit Palàça (Butea frondosa). (Fen-Zou^^Mukin^ liv. U V,f ol. 68.)

Tombre légère couvrait les jalousies de bambou. Elles ne le cédaient point à douze ' jolies femmes rangées ensemble^. Pé-kong était charmé de ces fleurs et les aimait avec passion. Chaque jour, en buvant, il pre* naît plaisir à les regarder.

Ce jour-là, comme il était justement occupé à cornposer des vers en contemplant les fleurs, soudain on lui annonça la visite de Ou, Tacadémicien, et de Sou, le moniteur impériale Or cet Ou, Tacadëmicien, était son beau^frère ; son nom d'enfance était Koueï et son nom honorifique Chouï-'an. Il était du même pays que Pë-kong. C'était un homme plein de zèle pour la jus*

1. Littéralement : en quoi étaien^elle8 inférieures à douze aigaiiles de tôte, d'or? L'expression ktn-tch'aî (aiguille de tète d*or) se prend ici au figuré pour une belle femme dont la chevelure est ornée d'une aiguille d'or. 11 n'est pas rare de voir les écrivains chinois comparer une belle fleur à une belle femme. Le poète Li-kang dit en parlant du lotus rouge : L'eau azurée est comme un miroir où se reflète l'image de son vêtement rouge. On dirait la charmante Si-^hi (la femme U plus renommée pour sa beauté) qui s'approche d'un ruisseau limpide pour laver du crôpe. (Fen-lout-tseu-kin^ liv. LIV, fol. 240 Q^i i^'^i" merait la fleur du Mou-tan (Pœonia Mou-^arCjt dit le poète Sin-i. Elle efface par son éclat tout ce qu'il y a de beau au monde ; en la voyant, on dirait une jeune déesse qui sort de la riviève Lo. (Fenlou\'tsevrkin^\\\, LUI, fol. 66.)

2. Il y a en chinois P*ing (paravent), mais ici ce mot me parait synonyme de pHng (ensemble) , pour lequel il se prend quelquefois (suivant le dictionnaire King-tsi-isouan-kou^ liv. XXIV 6, fol. Ô), à cause de l'identité du groupe phonétique.

3. Le fonctionnaire de ce nom avait pour devoir de fournira l'empereur des renseignements et des avis. Il avait même le droit de lui adresser des représentations et des reproches. La charge qu'il remplissait était pleine de difficultés et de périls.

tice. Sou, le monitear impérial^ s'appelait Youen de son nom d'enfance ; son nom honorifique était Fang-hoeï. Quoiqu'il eût obtenu le grade de docteur comme étant du Ho-nan, il était originaire de Ein-ling^; de plus, il avait été nommé docteur en même temps que Pékong, et, en outre, le goût des vers et du yin avait établi entre eux des rapports continuels. Par suite de ces circonstances, ils s'étaient liés tous trois de la plus étroite amitié. Chaque jour, lorsque les affaires du gouvernement leur laissaient du loisir, c'était à qui chercherait l'autre. A peine Pé-kong eut-il appris que ces deux messieurs venaient lui rendre visite, qu'il sortit à la hâte pour aller les recevoir. Comme ils avaient tous trois l'habitude de se voir etétaient intimement unis de cœur et d'esprit, ils ne firent point de cérémonies. Dès que Pé-kong les eut aperçus : « Messieurs, leur dit-il en riant, ces deux derniers jours mes reines-marguerites se sont épanouies dans toute leur beauté; pourquoi n'êtes- vous pas venus une seule fois pour les voir?

— Avant-hier, répondit Ou, l'académicien, le seigneur Li ayant été nommé directeur des études au collège de Nan-king, je lui ai offert le repas du départ, et je n'ai pas eu un moment de loisir. Hier, je voulais aller voir vos fleurs, mais soudain, au moment où je quittais le seuil de la porte, je me trouvai face à face avec le vieux Yang, cet être repoussant*, qui te-

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