‹ Yu kiao li =: Les deux cousinesChapitre 28 sur 148 · Cette dynastie a régné depuis l'an 618 jusqu'en · texte numérisé non relu

Cette dynastie a régné depuis l'an 618 jusqu'en

tantôt à boire du vin. Peu à peu, la conversation les nût dans un rapport intime de sentiments et de pensées; puis leur verve poétique vint à s'échauffer. Alors Pé-kong ordonna aux domestiques d'apporter des pinceaux et des encriers, et, sans sortir de table, il distribua, des rimes à Ou, l'académicien, et à Sou^ le moniteur impérial, pour qu'ils fissent des vers (avec lui) en l'honneur des reines-marguerites. Mais au moment où ils allaient tous trois manier le pinceau, soudain les domestiques vinrent leur annoncer la visite du seigneur Yang, le moniteur impérial.

Cette nouvelle fut loin de les charmer ; Pé-kong ne put s'empêcher de gronder les domestiques.

c Imbéciles t leur dit-il^ vous saviez que j'étais à boire avec messieurs Ou et Sou ; il fallait répondre tout de suite que je n'y étais pas.

— Seigneur, répondirent-ils, nous avons bien dit que vous étiez sorti pour faire des visites. Mais les gens du seigneur Yang nous répliquèrent que leur maître étant allé demander le seigneur Sou dans sa maison, on lui avait appris qu'il était ici à boire. Voilà pourquoi il est venu le chercher ici. D'ailleurs, comme il avait vu devant votre porte les chaises et les chevaux de ces deux messieurs, il nous a été impossible de le renvoyer. »

Comme Pé-kong était enfoncé dans ses idées poétiques et se tenait immobile, il vit un autre domestique qui accourait précipitamment en annonçant que le seigneur Yang avait déjà franchi la porte et était entré

dans le salon. Pé-kong fat obligé de se lever, et sans prendre le temps de changer de bonnet et de ceinture, il alla le recevoir en négligé. Or ce Yang^ le moniteur impérial, s'appelait Yang-thing-tchào ; son nom honorifique était Tseu-hien. Il était originaire de Kientchang-fou, dans la province du Kiang-si. Il avait obtenu le grade de docteur en même temps que Pè-kong. C*était un homme d'une conversation commune et grossière. Extérieurement, il aimait à se lier avec le premier venu ; intérieurement, il était plein de convoitise et d'envie. De plus, il apportait des procédés violents, dans l'exercice de ses fonctions, de sorte qu'il s'attirait constamment la haine du public. Ce jour-là, dès qu'il, fut entré dans le salon, il se tourna vers Pé-kong, et l'interpellant à haute voix : c Monsieur mon frère aine S lui dit-il, vous êtes un aimable homme ! Noiis sommes tous des amis, des camarades ; pourquoi vous montrer si affectueux pour les uns et si indifférent pour les autres? Parce que vous avez ici de belles fleurs, vous avez engagé MM. Ou et Sou à venir les admirer. Comment^ ne pas avoir adressé à votre frère cadet (à moi) un seul mot d'invitation? Est-ce que je ne suis pas votre ancien condisciple et votre ami?

1. Ici les expressions de frère cadets frère aîné^ n'ont aucun rapport avec Tàge ni la parenté des personnes qui parlent ensemble: la première est un terme d*humilité, de déférence ; la seconde est un terme de respect Lorsqu'on s'adresse à un homme même plus jeune que soi, la politesse veut qu'on l'appelle frère aîné (nien-hiong), et que, par contre, on se désigne soi-même par les mots de frère cadet (ti), ou petit frère cadet (sîao-ti).

— Au fond, dit Pé-kong, j*aarais dû tous iariter i venir voir les fleurs, mais j'ai craint que vous ne fussiez surchargé d'affaires dans votre noble bureau, et que VOUS ne pussiez trouver un moment de loisir pour vous livrer à cette paisible occupation. J'ajouterai même que le seigneur Sou et M. Ou, mon parent, sont venus par hasard se réunir avec moi en petit comité; ce n'est pas moi qui les ai invités. Maintenant, monsieur, veuillez ôter votre manteau. >

Yang, le moniteur impérial, détacha son habit de cérémonie, fit un salut, et sans attendre le thé, il entra sur-le-champ dans la bibliothèque. Ce que voyant Ou, l'académicien, et Sou, le moniteur impérial, ils furent obligés de se lever et d'aller au-devant de lui. c Seigneur Yang, lui dirent-ils ensemble, qui vous a inspiré l'heureuse idée de venir aujourd'hui * ? >

Yang, le moniteur impérial, fit d'abord un salut à son collègue, c Monsieur, lui dit-il, vous méritez encore moins ^ le nom d'homme. Dans ce lieu plein de charmes, comment ètes-vous venu, en cachette de moi, pour en jouir tout seul? C'est très-inconvenant, très-inconvenant.» Ensuite il fit la révérence à Ou, l'académicien, et lui dit, en le remerciant : c Grâce au

1. Noas savons déjà qu'ils étaient loin d*être charmés de sa visite (voyez page 15, ligne 12), mais la politesse et Tétiquette chinoise voulaient qu'ils parussent lui en avoir de Tobligation.

2. Mot à mot : Vous ^ bien plus — n'êtes pas un homme, c'est-àdire , vous méritez encore moins le nom d'homme que M. Pé, qui oem'apasiDvité.

talent littéraire avec lequel vous avez poli ma composition, on peut dire qae tous avez change le fer en or. Ce matin, je Tai présentée à S. Exe. Chi, le commandant en chef de la province, qui en a été enchanté, et m'a montré deux fois plus d'estime et de respect qu'auparavant.

— Si Chi, le commandant en chef, a été enchanté, dit en riant Ou^ Tacadémicien, c'est qu'il a été touché des sentiments élevés de Votre Seigneurie et de ses riches présents; ce n'est certainement pas ponr ces quelques phrases de i^en4chang (style élégant).

^ Dans notre humble bureau, repartit Yang, le moniteur impérial, l'usage veut que nous nous bornions aux pièces d'anniversaire; pour des présents, on n'en fait d'aucune sorte.

— Monsieur, dit en riant Sou, le moniteur impérial, je suis venu voir les fleurs à votre insu, et vous m'en avez fait un crime. C'est comme lorsque vous fréquentez les salons des grands pour célébrer l'anniversaire de leurs nobles dames, en me laissant tout à fait de côlé; vous vous gardez bien d'en parler. >

A ces mots, toute la société éclata de rire. Pé-kong ordonna aux domestiques d'apporter une tasse de plus et une paire de bâtonnets ' ; puis, cédant le pas à ses trois hôtes, il les invita à s'asseoir et se mettre à table. Après avoir vidé deux tasses de vin, Yang, le moniteur impérial, dit à Sou, son collègue : « Si j'ai célébré

1. Petits bâtons dont les Chinois se servent fort adroitement en guise de fourchette^ pour porter à la bouche les mets qu'on leur sert toujours coupés SQfijQu.

aujourd'hui ranniversaire de la noble dame de Cbi, le conunandant en chef de la province, quoique je Taie fait à votre insu, c'était une marque de respect dont je ne pouvais me dispenser; ce n'était certainement pas en vue d'avancement ou de récompense. Il y a encore une affaire pour laquelle je suis venu tout exprès vous consulter. Si vous daignez me donner un coup d'épaule, je vous réponds que vous en tirerez un grand avantage.

— De quelle affaire s'agit-il, et quel avantage y voyez* vous? demanda Sou, en riant; je vous prie de vouloir bien m'en instruire.

— La noble favorite Wang, répondit-il, vient d'être élevée, par un décret, au rang d'impératrice. Le commandant en chef, Wang-thsiouen^ a vu là une occasion pour profiter de son alliance avec la famille impériale. Ayant entendu dire, ces jours derniers, qu'à vingt li de la ville, il y avait une pièce de terre très-fertile appartenant à un homme du peuple, il en eut une terrible envie, et, aussitôt, il ordonna aux gens de sa maison d'aller s'en emparer. Aujourd'hui, cette affaire a cause beaucoup de rumeur dans notre bureau. Tous mes collègues voulaient faire un rapport contre lui. Ce fut le seigneur Tchou qui prit l'iniliaîive.

i Le commandant en chef, Wang, ayant eu vent de ce projet, en fut un peu effrayé. Aujourd'hui, il a envoyé quelqu'un pour me prier de servir ses intérêts. Je songe que, dans notre bureau, tout le monde aime à jaser; seulement, le seigneur Tchou a une certaine dose de.

caractère, et il sait agir avec énergie, sans s'inqaiëter des précédents ni' des suites. Je lui en ai parlé plusieurs fois d'un ton amical, mais il n'a pas voulu m'entendre. Je sais qu'il est trës-Iié avec vous, et quil suit avec confiance tous vos conseils. Si vous aviez la bonté de lui dire un mot et d'arrêter ^ cette affaire, il va sans dire que S. Exe. Wang, le commandant en chef, vous en aurait une profonde reconnaissance, et ne se contenterait pas de vains remerciments. D'un autre, côté, comme vous et moi nous remplissons ici une charge^ nous ne devons jamais nous montrer hostiles à un homme de sa sorte ^; ajoutez à cela que nous n'avons rien à y perdre^. J'ignore ce que vous en pensez.» En entendant ces paroles, Sou, le moniteur impérial, éprouva secrètement un sensible déplaisir. C'est pourquoi, prenant un air sévère : « S'il s'agit, dit-il, de présenter un rapport contre Wang-thsiouen, qui se fonde sur son alliance avec la famille impériale pour s'emparer injustement des champs des hommes du peuple, quand le seigneur Tchou ne le dénoncerait pas, ce serait notre devoir, à vous comme à moi, de le faire. Pourquoi vou^

1. C*eât-à<rdire d*empêcher qu'on ne présente un rapport contre

Wang-thsiouen. Au lieu de tchi 1 1, , arrêter , une édition porte

tching I h « arranger (cette affaire). On voit que la différence ne tient qu*à un trait.

2. U veut dire, que pour conserver tous deux leur charge, ils doi* vent ménager un tel homme et ne pas se le mettre à dos.

3. Littéralement : Nous ne perdrons pas le moindre capital (Iqcuiioa empruntée au langage du commère}.

driez-Yoas servir ses intérêts ? On ne manquerait pas de dire que vous flattez un peu trop lé pouvoir, t

Yang, le moniteur impérial, jugeant au langage et à l'air de son collègue qu'il n'était pas homme ^ lui complaire, il resta court et ne dit mot.

c Je m'imaginais, dit Pé^kong en riant, que M. Yang était venu tout exprès pour voir les reines-marguerites; mais, au contraire, c'était pour parler en faveur de Wang-thsiouen. De cette façon, il n'aurait pas dû se formaliser de ce que je ne suis pas allé Tinviter à venir voir les fleurs.

— Dans ce beau jour et devant ce charmant spectacle, reprit Ou, l'académicien, nous n'avons autre chose à faire que de boire et composer des vers. Si, h la vue des fleurs, on parle des affaires de la cour, c'est de la dernière inconvenance. Il faut que le seigneur Yang soit puni d'une grande tasse de vin, pour avoir offensé le dieu des fleurs. »

Après avoir reçu une réprimande assez dure de Sou, son collègue, Yang, le moniteur impérial, s'était déjà senti tout honteux ; mais quand il eut vu Ou, l'académicien, ainsi que Pé-kong, rire à ses dépens et lui lancer de piquantes railleries, il Jut complètement décontenancé, et il lui fallut faire un effort sur lui-même pour ouvrir la bouche : f Si, par hasard, dit-il, j'ai touché ce sujet, c'est que M. Sou l'a abordé le premier; c'était vraiment sans Intention. Pourquoi voulez-vous tout de suite me punir d'une tasse de vin?

— Pour cela, dit Pé-kong, il faut absolument qu'on

VOUS punisse.» Sur-le-champ, il ordonna aux domestiques de remplir une grande tasse de rhinocéros S et Toffrità Yang^ le moniteur impérial.

< Eh bien I dit Yang, après avoir pris la tasse de yin, j'ai reçu ma punition; mais si, désormais, quelqu'un s'avise de parler des affaires de la cour, je ne le ménagerai pas.

— Cela va sans dire,» repartit Ou, l'académicien.

Après avoir vidé sa tasse, Yang, le moniteur impérial, voyant sur la table des pinceaux et des encriers : (c Messieurs, dit-il, puisque vous êtes tous trois en verve pour composer des vers, que ne daignez-vous me donner des leçons ^ ?

— Tout à l'heure, répondit Ou, l'académicien, nous avions bien cette intention, mais nous n'avons pas encore commencé d'écrire.

— Si vous n'avez pas encore commencé, dit Yang, le moniteur impérial^ il ne faut pas que ma présence arrête l'essor de votre esprit. Veuillez, je vous prie , verser avec profusion des perles et des pierres précieuses^* Pendant ce temps-là, je boirai pour vous tenir compagnie. Qu'en pensez-vous?

Page 1