Littéralement : Usurper le rang de ses hôtes
2. C'est-à-dire: Nou» désirons qae tous nous donniez une phrase^ que Tçus nous citiez uo vers^ où le mot rouge^ habilement placé, serre à notre instruction ^n nous offrant un modèle de ce genre d'eiercice Uttéraire.
Quand Yang-fang fut k la' deuxième tasse, il la but sur-le-champ, et, comme il se creusait le cerveau pour trouver de nouvelles idées au fond de la tasse, il fit semblant de ne l'avoir pas encore vidée. Après avoir hésité quelque temps, il fut soudain frappé d'une idée, et dit :
Une feuille rouge suit le cours du canal impérial ^
En entendant ces mottr, Yang, le moniteur impérial, vit bien que la citation manquait de justesse ; mais il ne se souciait pas de dire qu'elle était mauvaise, et^ d'un autre côté, il ne pouvait décemment garder le silence. Il se contenta de sourire. Pé-kong lui-même ne dit mot, soupçonnant que^ par là, Yang-fang annonçait l'intention de demander sa fille en mariage. Il ne s'aperçut point que Yang-fang était à bout, et que c'était par hasard qu'il avait rencontré celte phrase.
1. Allusion à un fait historique. Yu-yeou^ qui vivait sous le règne de Hi-tsong, de la dynastie des Thaog (entre les années 874-888)» se promenant un jour dans les allées du palais, vit une feuille rouge qui flottut sur le canal impérial. Il la recueillit et y lut des vers où une femme du harem exhalait des plaintes touchantes, et exprimait le désir que cette feuille parvint à la connaissance de quelqu'un. Yu-yeou prit une autre feuille, y écrivit des vers et la lança dans le courant, où elle fut recueillie par une dame du harem^ nommée Han.
Dans la suite, l'empereur ayant congédié trois mille femmes de son harem, Yu-yeou en épousa une dont le nom de famille était Han. Celle^i, en fouillant un jour dans une caisse de livres de son mari, y trouva la première feuille dé papier rouge. Elle fut remplie d*étonnement et s'écria : voilà les vers que j*ai composés autrefois. Cette feuille rouge a été l'excellente entremetteuse de mon mariage.
À la troisième tasse, Yang-fang, qui n'avait trouvé aucune idée au fond de sa tasse S prétendit qu'il était ivre et ne pouvait plus boire. Il demanda grâce à plusieurs reprises, mais Ou, l'académicien, qui, dans le principe, avait ses vues *, ne voulut rien entendre. Pé-kong, qui était assis à ses côtés, se joignit à Ou pour l'exciter à boire. Yang-fang, ne pouvant trouver d'excuse, fut obligé de prendre la tasse de vin ; puis il se mit à chercher, à tort et à travers, quelques vers des Mille poMes ^. Dans le premier moment, Yang, le moniteur impérial, avait pensé qu'il lui serait très-facile de trouver au fond de la lasse le mot rouge ^, et que môme il pourrait le placer deux fois ; mais il n'avait pas pré^ vu qu'un seul coup de dés amènerait trois rouges. Lorsqu'il vit que Yang-fang était incapable de dire un mot, il éprouva une vive inquiétude ; mais il ne se souciait pas de le suppléer. Il aurait voulu lui rappeler à l'esprit quelque passage d'un livre sacré ^, ou un vers
i. C'est-à-dire : Après avoir bu sa deuxième tasse. (Voyez p. 77, note 3.)
2. C'est-à-dire : Qui, dans le commencement, avait l'intention de le mettre à l'épreuve.
3. Littéralement : A tort et à travers^ il chercha dans les vers des mille poètes; en chinois Thsien-kia-chi. C'est sans doute le titre d'jin recueil d'extraits des plus célèbres poètes de la Chine. Wang-'an-cbi avait publié un ouvrage du même genre intitulé : Pe-kia-chi-siotten^ choix de vers des cents poètes. {Fét-wen-yun-fou^ liv. IV, fol. 161.)
h. C'est-à-dire : De trouver ou composer, après avoir bu , une phrase où se trouvât le mot rouge. (Voyez p. 77, note 3.)
5. Littéralement : Du Chi-king (du livre des vers)^ ou du Chouking (du livre des annales impériales) qui sont deux des cinq livres canoniques.
81 UN VIEUX MOiNITEUR IMPÉRIAL
des poètes des ThangS mais il savait d'avance que son fils ne le comprendrait pas. Il se vit obligé de citer an passage du Recueil des Mille poëtesy en ayant Tair de causer de choses indifférentes : c Maintenant^ dit-il, l'empereur est accablé d'affaires; vous et moi, qui sommes des officiers de sa suite, nous l'accompagnons tous les jours. Il n'est pas commode de voyager
A la lueur de la lune pâle et des rares étoiles.
c II vaut mieux quitter sa charge et se retirer à l'ombre des bois ; c'est là qu'on trouve le repos le plus parfait. » A l'aide du vers Tan-youei-sothsing (lune pâle, rares étoiles), Yang avait voulu éveiller les souvenirs de Yang-fang. Tout en parlant de bouche, il lui faisait signe des yeux. Dans le premier moment, Pé-kong et Ou, l'académicien, qui ne comprenaient rien à ce manège, répondirent d'une voix confuse : « C'est bien cela. »
Yang-fang, ayant vu que son père lui faisait signe des yeux, comprit que c'était pour le mettre sur la voie. De plus, ayant entendu citer la lune pdle, les rares étoiles^ les officiers de la suite, il fut frappé d'une idée soudaine et se sentit transporté de joie. Il vida sa tasse de vin et dit
Un nuage rmge a reçu Yu-hoaug^ dans son sein.
1. La dynastie des Thang (618-906) a^té Tépoque la plus florissante de la poésie chinoise,
2. Littéralement : Vempereur de jade (rempereai^ du ciel de Jade), nom que les Jao-ssé donnent à leur dieu suprême, habitant lo neuvième ciel; qui^ suivant eux, est fait du jade le plus pur.
Pé-kong, qui croyait comprendre sa pensée*, se mit à le louer en criant : c Fort bien! » Yang-fang voyant que Pé-kong l'applaudissait, prit un air joyeux et passa le cornet à Ou, Tacadémicien. Celui-ci jeta les dés et amena encore une face rouge. Il but une tiisse de vin et dit :
Quand le yin a pénétré nos membres.
Ils (sont comoie) du jade rouge, qui se serait amolli.
Le jeu étant fini, Ou, Tacadémicien, remplit une grande tasse et l'offrit à Yang, pour le remercier du mot qu'il avait fourni. Yang prit la tasse de vin et la but, puis se tournant vers Yang-fang : c La poésie, dit-il, est un talent qui ne doit pas faire défaut à tout homme de lettres d'un savoir éminent% mais cette occupation nuit excessivement aux études qu'exige la licence ^. Il faut avoir acquis du mérite et fondé sa ré-
1. Comme le vers cité renfermait les mots hong (rouge) et yu (Jade), Pé-kong crut y Toir une allusion délicate au nom de sa fille Hong-yUy qui signifie /acfe rouge. En applaudissant, il faisait honneur à Yang-fang d*une idée qui était purement Teffet du hasard.
2. En chinois : Fong-ya-wen'jiny c'est-à-dire wen-jin^ un homme de lettres, fong (versé dans les poésies du Chi-king appelées Koue^ fong^ mœurs des royaumes), ya (et dans les sections du même livre sacré appelées ta-ya^ ce qui est excellent en premier ordre, et siaoya^ ce qui est eïtellent en secoud ordre). On voit qu*à moins de paraphraser^ il était impossible de trouver en français l'équivalent de fong-ya (mot à mot : mœurs-excellent). Voyez le dictionnaire chinois mandchou, Thsing-han-Uien-hat^ liv. XXII, fol. 5.
3. En chinois : Kiu-nie, pour Kin-jin-nie (Yoyes le PVï-io*«-y«»fùu, liv. 106, fol. 89). C'est ainsi qu'on dit (Ihid,, fol. 94) Thsingsse^ nie, les études d'un docteur (tbsinsse)^ les études nécessaires pour obtenir le grade de docteur.
putation avant de mettre son plaisir à faire des vers. Vous autres jeunes gens, vous n'avez d'autre devoir que d'étudier avec ardeur les livres sacrés et les historiens. Parce que vous voyez ce qu'il y a d'admirable dans les compositions savantes de vos anciens, qui sont les princes de la littérature, il ne faut point songer à marcher sur leurs pas. Dés que l'esprit est lancé sur cette pente, il est difficile de le retenir et de le ramener. Si l'on voit d^ordinaire des jeunes gens doués de talents remarquables, qui ne sont jamais bons à rien, c'est qu'en général ils sont atteints de cette maladie. Yous devez faire tous vos efforts pour vous en défendre. »
Yang se tourna alors vers Pé-kong. • Monsieur, lui dit-il, approuvez-vous ou non ce que je viens de dire?
— Vos raisonnements élevés, dit Pé-kong, offrent naturellement aux jeunes gens de salutaires leçons; mais votre noble fils a reçu du ciel des facultés éminentes, son talent littéraire est un don naturel auquel vous ne sauriez, monsieur, assigner une limite *. »
Ou, l'académicien, remarquant que Yang avait fini de boire sa tasse de vin, voulut passer le cornet ^ à Yangfang. Ce que voyant Yang, il se leva subitement, t Monsieur, dit-il, si vous voulez passer le cornet à quel-
1. Gomme s'il disait: Son talent littéraire est &i merveilleux qnll vous est impossible de prévoir jusqu'où il ira.
Jusqu'à ce moment, Pé-kong se fait encore illusion sur le compte de Yang-fang.
2. Littéralement : Offrir l'ordre, c'est-à-dire : lui donner Toccasion de placer encore le mot rouge en jetant les dés.
qu'un, ce doit être naturellement au seigneur Pé; mais comme on a déjà beaucoup bu, je demanderai qu'on se repose un peu. >
Pë-kong se leva aussi, c C'est assez, dit-il, je suis tout à fait de votre avis; allons faire un tour de promenade. Quand on aura apporté le second service \ nous nous remettrons à table. »
Ou, l'académicien, n'osa pas user de contrainte, et invita ses trois hôtes à venir se promener dans un petit pavillon qui était situé à Test ^ du salon. Quoique ce pavillon ne fût pas fort grand, les quatre murs étaient garnis de livres et de peintures, les escaliers étaient remplis de fleurs et de bambous. C'était un séjour frais et retiré, où l'académicien allait étudier en paix.
Lorsque tout le monde fut entré dans le pavillon, et qu'on l'eut examiné de toutes parts, Yang, le moniteur impérial et Pé-kong, descendirent les escaliers et allèrent pour aflfairè^ dans un lieu écarté. Ou, l'académicieo, tint compagnie à Yang-fang, et resta debout avec lui à côté du pavillon. Yang-fang, ayant levé la tête, aperçut soudain, au haut de la façade, une tablette horizontale qui portait les trois caractères : Fou-kou-hien ^.
1* Littéralement : Quand on aura changé la table.
3. J'ai suivi une édition qui ici porte tong (orient)^ une autre porte icà (Tenir).