Nom honorifique de M. Pé
t48 OU RENCONTRE UN HOMME DE TALENT
min, comme la première fois, la beauté des pruniers en fleur. Le lendemain, le domestique vint lui rendre réponse, c Hier, dit il, j'ai suivi M. Sou, au moment de son retour; il demeure dans la ruelle des Habits noirs ^ D'après les informations que j'ai prises, M. Sou est un bachelier du collège du district. Son père et sa mère ne sont plus du monde; il est fort pauvre et n'est pas encore marié. Ciomme ses ancêtres n'étaient pas originaires de Kin-ling (Nan-king), il n'a ici ni parents ni alliés.
En entendant ces mots, Ou, l'académicien, sentit redoubler sa joie, c Eh bien t dit-il en lui-même, puisque ce jeune homme est pauvre et n'a pas encore pris femme, ce mariage se fera le plus aisément du monde ^. D'ailleurs, comme il n'a plus ni père ni mère^ rien ne l'empêchera de vivre dans la maison de son beau-père. Assurément, se dit-il , après un moment de réflexion, il est bien de sa personne , et son talent poétique est fort beau, mais j'ignore où en sont ses études pour la licence. S'il ne savait autre chose que boire et faire des vers, s'il se préparait molle-
1. Nom d'une rue de Kin-liiig(Nan-kiog}. On lit dans les annales des Tsin, biographie de Ki-tdien : > Les personnes qui cultivaient les lettres, les clklligraphes, les médecins, s'établissaient dans lartie//e des Habits noirs, îl y avait des hôtels magnifiques, des Jardins, des rivières, des bois de bambous; on y trouvait toute sorte d'agréments. Cette rue était le séjour favori de tous les hommes le^ plus distingués.
1. Mot à mot : t<H:heou (cracher-main), ç'estràrdire aussi aisément que si l'on crachait dans sa main.
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menl à la licence, il ne pourrait^ dans la suite, obtenir une position, élevée^ et peu à peu il tomberait dans la classe des hommes sans emploi * et des faiseurs de romances. Ce ne serait pas l'homme parfait (que je cherche)*. »
Ou, l'académicien, donna ensuite une nouvelle com* mission au domestique et lui dit: Va encore, de ma part, au collège du district ^, et informe-toi si ce monsieur Sou passait auparavant pour un jeune homme de talent, où sans talent; si, au concours, il a obtenu un rang élevé ou un rang infime. ».
Âpres une demi-journée de recherches, le domestique vint rendre réponse à son maître. « M. Sou, dit-il, a été reçu bachelier à dix sept ans. Âpres avoir obtenu ce grade, il a perdu sa mère, et en a porté fidèlement le deuil pendant trois ans; il Ta quitté Tan passé, à dix neuf ans. Â la fin de Thiver dernier, il s'est présenté à l'examen annuel S présidé par Son
i. Ea chinois : chan-jin^ des hommes de montagne. En mao* dchou: soula niyalma^ des hommes sans emploi , c'est-à-dire qui , ayant quitté les emplois, vivent oisivement dans la retraite.
2. Littéralement : ce ne serait pas un pi (tablette ronde de pierre précieuse) entier^ complet, parfait.
3. Ce collège s'appelle Hien-hio^ ou comme ici, Fou^hio ; c'est \h qu'on reçoit les bkcbeliers. (Morison, Dictionn. cMn., Part. I, clef 30, pag. 759.)
4. L'examen annuel a lieu pour conférer le grade de bachelier (sieou-thsai). Voici les noms des examens suivants :
io kho^iUy pour être reconnu admissible au concours de licence. 20 hiang-che^ l'examen de province, pour obtenir le grade de kiu^ fin (licencié) .
Excellence Li, l'examinataer en chef. Ce fut la première fois. Mais la liste du concours n'est pas encore publiée, de sorte qu'on ignore quelle place il a obtenue. Cette année-ci, il a eu vingt ans accomplis. Pour du talent, on dit qu'il en a beaucoup.
c C'est bien cela, dit Ou, l'académicien; la liste de l'examinateur en chef ne tardera pas à paraître.
— Les huissiers du collège, reprit îe domestique, m'ont appris que la liste serait publiée dans trois ou quatre jours.
— Va encore l'informer, dit Ou, l'académicien. Dès qu'on aura fait paraître la liste, demande le numéro de sa place et viens m'en instruire. »
Au bout d'une dizaine de jours. Ou, l'académicien, commençait à s'inquiéter vivement, lorsqu'il vit son domestique qui arrivait avec la liste générale, qu'il s'était procurée au collège. Ou l'ouvrit et, au premier coup d'œil, il vit que Sou-yeou-pé avait obtenu la première place au collège du district*. Il en fut ravi jusqu'au fond du cœur, t Quel bonheur I quel bonheur ! s'écria-t-il, de trouver parmi les jeunes gens un talent aussi accompli t Ce mariage est marqué ici. i Soudain, il chargea quelqu'un d'aller chercher une dame
3<> hœt-chey TexameD général, qui a lieu à la capitale, pour obtenir le grade de thsin-sse ou de docteur.
k^ tien-che^ Texamen qui a lieu dans le palais, pour obtenir le titre de hari'lin (académicien).
50 tch'où'khaoy Texamen qui a lieu en présence de l'empreiir, pour obtenir la première ou la seconde place parmi les académidens.
1. C'est-à-dire : la première place sur la liste des bacheliers.
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Tchang , qui était fort entendue dans les négociations de mariage : c J'ai, lui dit-il, une fille appelée Woukiao , qui a eu dix sept ans cette année. Je désire que TOUS alliez faire pour elle des ouvertures de mariage»
— J'ignore, répondit-elle, chez quel seigneur Votre Excellence m'ordonne d'aller négocier ce mariage.
— Il ne s'agit point, dit Ou, d'un seigneur quelconque , mais simplement d'un jeune étudiant du collège du district. Son nom de famille est Sou; il demeure dans la ruelle des Habits noirs. Dans le dernier concours peur le baccalauréat, c'est lui qui a obtenu la première place.
— J'avais enlendu dire, reprit l'entremetteuse, qu'avant-hier, le seigneur Tchang, président d'un ministère, était venu vous faire des ouvertures de mariage, et que Votre Seigneurie avait refusé.
— Pour moi, dit Ou, je ne recherche ni la fortune ni l'éclat du rang ; tout ce que je veux, c'est un gendre distingué. Comme M. Sou est parfaitement doué de talent et d'agréments extérieurs, jc'est à lui seul que je veux donner ma fille.
— L'idée de Votre Seigneurie est juste, dit l'entremetteuse, je pars à l'instant. Naturellement, l'affaire sera conclue dès les premiers mots; seulement, je désirerais entrer pour voir un peu votre noble dame.
— Rien de plus aisé, répondit Ou, l'académicien.» De suite, il ordonna à un jeune domestique de la conduire, et aussitôt la dame Tchang entra dans le salon intérieur. Or, comme mademoiselle Wou-kiao ne faisait que penser
jour et nuit à son père et restait plongée dans le chagrin, madame Ou était allée avec elle dans le jardin situé derrière la maison, pour dissiper sa tristesse. Le petit domestique, ne la trouvant pas dans sa chambre, se hâta d'interroger les servantes, qui lui dirent que madame Ou était montée avec sa fille au haut du pavillon du jardin de derrière, pour regarder les fleurs. Le petit domestique, ayant emmené la dame Tchang, monta avec elle au haut du pavillon. Madame Ou y était en effet avec mademoiselle Wou-kiao, et, appuyées sur une fenêtre du pavillon, elles regardaient les fleurs des pêchers ^ La dame Tchang s'empressa de faire la révérence à madame Ou et à sa fille.
« De la part de quelle famille venez- vous? demanda madame Ou.
— Je ne viens pas d'une maison étrangère, réponditelle. C'est précisément le seigneur Ou qui m'a appelée afin de négocier un mariage pour mademoiselle.
— Ainsi donc, dit madame Ou, c'est Sa Seigneurie elle-même qui vous a fait venir. C'est bien cela. Hier, mon mari m'a dit qu'il y avait un jeune homme, du nom de Sou, aussi remarquable par son talent littéraire que par ses agréments extérieurs, et qui, par la suite, ne pouvait manquer d'aller loin. Si vous pouvez lui parler pour ma fille et conclure heureusement ce mariage, nous vous récompenserons généreusement.
— Après avoir reçu les ordres de Sa Seigneurie et
1. j1 y a eu chinois : Pi-t'ao-hoa^ les fleurs des pêchers bleus.
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de madame, dit rentremelteuse, comment pourraiA«je ne pas déployer tout mon zèle? »
Tout en parlant, elle regarda attentivement la jeune fille, et reconnut qu'elle avait en effet une figure charmante. On peut dire à celte occasion :
Un saule en fleur, quoique plein d'agréments, N'est, au bout du compte, qu'une plante ou un arbre. Pourrait-on le comparer à une jolie personne de l'appartement intérieur ?
Sa beauté admirable est un don du ciel.
Quand la dame Tchang eut vu la beauté extraordinaire de Wou-kiao : c Est-ce cette jeune personne ? demanda4-elle.
• — C'est elle-même, répondit madame Ou.
— Ce n'est pas pour me vanter, dit l'entremetteuse; j'ai vu, dans cette ville, je ne sais combien de filles de magistrats, mais jamais je n'en ai rencontré une seule qui fût aussi belle que mademoiselle. Je ne sais comment ce M. Sou a pu avoir un tel bonheur.
»- Dans la ville, repartit madame Ou, il n'y a pas de magistrat qui ne soit venu la demander' en mariage, mais mon mari a toujours refusé. Ayant fait une promenade hors de la ville, il eut l'occasion de voir M. Sou, et déclara que c'était un jeune homme d'un talent extraordinaire. Il désire l'avoir pour gendre. On peut dire que c'est un mariage arrêté par le Ciels seulement, il faut que vous employiez tous vos efforts pour le négocier et le faire réussir.
L'entremetteuse se mit à rire. « Monsieur et madame,
dit-elle, ont une position si élevée, et, d'an autre côté, madeihoiselle possède tant de charmes^ que ce jeune homme, qui n'est qu'un simple bachelier, ne peut manquer de conclure cette affaire. C'est même une bonne fortune pour moi ; j'y cours à l'instant même. «
Madame Ou ordonna à ses servantes d'offrir à Tentremetteuse du thé et des gâteaux. Celle-ci, après avoir mangé, prit congé de madame Ou et de sa fille. Quand elle fut descendue du pavillon^ elle voulut, comme la première fois, passer devant la maison, mais le petit domestique lui dit: «Par devant le chemin est trop long; sortez par la porte de derrière.
— Peu m'importe, dit l'entremetteuse ; prenons le plus court. »
Sous la conduite du petit domestique, elle suivit les détours des murs, et sortit par la porte de^ierriére d'un jardin fleuriste. Comme ce jardin était situé près de la ville, il y venait fort peu de monde. De tous côtés, on y voyait de grands arbres et des bois éclaircis. De plus, il y avait en dehors de la ville une multitude de montagnes verdoyantes qui entouraient ce jardin. C'était un lieu retiré et tranquille. C*est pourquoi Ou,, l'académicien, avait fait élever ce pavillon; il s'y installait chaque jour et mettait son plaisir à regarder les fleurs.
L'entremetteuse, étant sortie par la porte de derrière, se retourna et, jetant un coup d'œil au loin, eUe vit que madame Ou et sa fille étaient encore au haut du pavillon. Quoiqu'elle n'aperçût celle-ci que daiisle
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lointain, Téclat de sa figure, la grâce de ses traits lui donnaient l'air d'une immortelle. Aussi fit-elle en secret son éloge : c C'est une charmante personne, se dit-elle, mais j'ignore comment est ce bachelier. » Faisant alors un détour, elle sorlit de la grande rue, alla tout droit à la ruelle des Habits noirSj et chercha la demeure de Sou-yeou-pé. Justement, il sortait dehors pour reconduire quelques visites. Or, Sou-yeou-pé s'appelait Lien-sien de son nom honorifique. Il descendait de Sou-tseu-tchen * de Meï-chan *. Lorsque l'empereur Kao-tsong 3, de la dynastie des Song, fut passé dans le sud, son aïeul, pour échapper au danger, s'était retiré sur la rive gauche du Kiang, et bientôt après il s^était établi à Kin-ling (Nan-king). A l'âge .de treize ans, Sou-yeou-pé avait perdu son père, Sou-hao. Heureusement que sa mère, madame Tchin, qui avait autant de prudence que de capacité et d'énergie, n'épargna ni soins ni peines pour l'instruire*. Elle ne se
1. C'était le même que Sou-che^ dont le surnom était Tseu-tchen« et le nom honorifique Tông-p'o ; de là yient qu'on l'appelait aussi Sou-4ong-p'o, et quelquefois Tong-p'o. C'était un des écrivains le» plus célèbres de la dynastie des Song.
2. Ce pays répond aujourd'hui à Mei-tcheou, nom d'un département et de son chef-lieu dans la province du Sse-tchouen.
3. Kao-tsong régna entre les années 1127 et 1162 de notre ère.
4. 11 y a dans le texte « lui apprendre à lire les livres. » Mais, pour lire le chinois, il ne s'agit pas, comme dans nos langues, de connaître un petit nombre de lettres et de les assembler. Les caractères étant des mots qui expriment chacun une idée distincte, lire n'est autre chose que connaître et comprendre tous les mots qui entrent le plus souvent dans la composition des ouvrages littéraires^
relâchait ni jour ni nuit. Yeou-pë avait reçu de la nature une jolie figure^ et ses manières étaient pleines de noblesse et de charme. De plus, comme il était doué d'une intelligence sans égale, il obtint à dix-sept ans le grade de bachelier; mais» peu de temps après, il eut le malheur de perdre sa mère. Yeou-pé se trouva ainsi seul et sans appui. Quoique Sou-youen, le moniteur impérial, fût son oncle^ comme il demeurait momentament dans le Ho-nan, il lui écrivait fort rarement, de sorte qu'à cette époque ils étaient sans nouvelles l'un de l'autre. Peu à peu, Sou-yeou-pé tomba dans la détresse. Heureusement que Sou-yeou-pé était d'un caractère ferme et élevé. Il ne s'occupait qu'à étudier et composer des morceaux littéraires, et l'idée de la pauvreté n'effleurait pas son cœur. Yeou-pé s'appelait dans l'origine Liangthsaï^ Comme il aimait beaucoup le talent et la conduite de Li-lhaï-pé *, il changea son nom en celui de Yeou-pé'. De plus, empruntant en partie Tidée de nénuphar bleu (T'sing-liôn) et celle de dieu déchu (Tsesiôn*), il s'était donné le nom honoVifique de Liênsién (le dieu du nénuphar). Dans ses moments de loisir, prenant Li-thaï-pé pour modèle, il composait tantôt des chansons, tantôt des pièces de vers libres ^, qui fai-