CABINET
Monsieur, Je n'ai eu connaissance de voire spirituel article, paru dans YEntr'acte de mardi, qu'hier soir. Je regrette que mes amis aient
pris fait et cause pour moi, et à mon insu. Ainsi vous voyez que je ne suis pas en retard.
Je ne vous attends, ni au Jardin d'Essai, ni à la Maison Carrée, ces lieux ne servant ordinairement qu'à y plumer des canards, ce qui n'entre nullement dans mes habitudes (i). Mais vous avez bien chez vous une chambre d'au moins deux mètres carrés. Ils seront plus que suffisants pour vous faire l'honneur de vous y donner une leçon, aujourd'hui, à une heure précise de Vaprès-midi, Je m'y rendrai avec mes témoins. J'espère y trouver les vôtres.
Général Yusuf.
Il me chargea de porter cette lettre à son destinataire et de régler les conditions du duel. Il les acceptait d'avance, quelles qu'elles fussent, pourvu qu'il eut lieu à une heure. Il devait fournir les épées. « Justement, me disait-il, la paire que j'ai là est toute neuve ; je viens de la recevoir de la maison Lepage ; elle attend son baptême. »
Je me rendis au bureau du journal, où Ton me parut en désarroi. On me présenta M. Arthur de Fon vielle et je lui remis la lettre. Après l'avoir lue, il me répondit qu'il était à la disposition du général. Je demandai à choisir le terrain du combat et à fixer l'heure de la rencontre. La rédaction du journal avait à sa disposition, rue Boulaba, une maison mauresque qu'on m'offrit de visiter. Je m'y rendis et décidai que le duel aurait lieu dans une chambre du premier étage qui me parut avoir sept mètres de long sur trois de large. Elle était carrelée en briques plates, non vernies ; la porte d'entrée était au milieu, donnant sur la galerie de la cour intérieure. En face, se trouvait une porte vitrée à doubles battants
(i) Le général entendait dire par là que la rencontre serait sérieuse et ne se terminerait pas par un déjeuner à la campagne.
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ouvrant sur un balcon qui dominait un petit jardin. En entrant dans cette pièce, on voyait à droite, au fond, un buffet en bois blanc, qui prenait toute la largeur de la chambre.
Il fut convenu que le général viendrait, avec ses témoins, après la parade. Ce jour-là était un dimanche et, suivant Tusage, il y avait une parade des troupes de la garnison, à midi, sur la place du Gouvernement.
Tout étant ainsi réglé, j'allai en rendre compte au général, qui approuva tout et parut enchanté.
Un moment après, arriva le préfet d'Alger, M. Levert, un très aimable homme, qui avait de grandes sympathies pour le général. Nos récentes entrevues avec les rédacteurs de VEntr'acle avaient fait du bruit ; on parlait de duel et le Préfet venait aux nouvelles. Il nous trouva gais, sceptiques, feignant Tignorance et très discrets. II nous parla de l'effervescence qui régnait en ville, nous recommanda la prudence et m'avertit qu'on lui avait envoyé des lettres de menace contre moi.
A midi, pendant la parade, un aide-de-camp vînt prévenir le général que le commandant supérieur le demandait après la cérémonie. Ce dernier avait été avisé du duel et voulait l'empêcher. Le général promit de s'y rendre et la parade continua ; les troupes défilèrent et aussitôt après, au lieu d'obéir à l'ordre qu'il venait de recevoir, le général gagna la maison mauresque indiquée, avec le commandant Gandil, M. Mouliac, médecin-major attaché au bureau arabe et moi. Un planton nous avait précédé avec les épées.
Nous y trouvâmes M. Arthur de Fonvielle et ses témoins, MM. Clément Duvernois et Roland. Ce der-
LES DUELS DU GÉNÉRAL YUSUF iSq
nier était un avocat d'Alger, lié avec les rédacteurs du journal. On nous donna une chambre pour nous préparer. Le général, qui était, comme nous, en grande tenue, se mit en bras de chemise et ôta ses éperons. Nous prîmes les épées et nous entrâmes dans la pièce réservée au duel. Le docteur devait rester dans le jardin . Je mesurai les épées ; j*en passai une à chaque adversaire et je revins dans la galerie avec les autres témoins, en restant à la porte, pour relever, s'il y avait lieu, les armes des combattants.
M. de Fonvielle était du côté droit, en entrant, et Yusuf, à gauche, avec un cigare éteint à la bouche. Avant de s'engager, il demanda du feu pour le rallumer. Quoique surpris, les assistants lui en fournirent. a
Il ralluma son cigare avec un calme voulu et, l'épée J
basse, dit à son adversaire : « Monsieur, avant de vous J
clouer dans le buffet qui est derrière vous, je dois vous >
faire observer que je ne vous ai jamais fait de mal ; tandis que vous, vous m'avez insulté et vous avez attaqué ma femme. La partie n'est donc pas égale ; il faut qu'elle le soit. Je tiens à vous dire que si vous m'aviez connu, ,
vous auriez su que j'étais de force à assommer un homme d'un coup de poing et, à plus forte raison, à écraser d'un coup de pied un reptile venimeux tel que vous ».
Là-dessus, il jeta son cigare et se mit en garde. Le combat commença. M. de Fonvielle sentait que ce n'était pas un duel ordinaire. Quant à Yusuf, il paraissait excité, mais très maître de lui. A la première passe, l'un d'eux accrocha le rideau de la fenêtre en face de la porte. Je relevai les épées ; j'enlevai le rideau et la lutte
reprit. Au premier choc des épées, le général, avec une souplesse extrême, jBt un coup qu'il m'avait déjà montré et par lequel, tout en se découvrant, il devait transpercer son adversaire. Celui-ci n'étant pas arrivé à la parade, ce qui est presque impossible en paieil cas, avança instinctivement la main gauche. L'épéedu général, dirigée avec une grande violence, pénétra dans la partie interne du poignet jusqu'au coude et se brisa sur l'os en laissant dans l'avant-bras environ vingtcinq centimètres de fer ; un second fragment tomba à terre et il ne resta dans la main du général qu'un tronçon fixé à la poignée. Cet accident le mit hors de lui. 11 jeta la poignée de son arme et me demanda mon épée pour reprendre le duel, avec un des témoins. Le docteur, appelé de suite, se mit en mesure de retirer du bras du blessé le fer qui y était resté ; et pendant cette opération qui dut être douloureuse, M. de Fonvielle dit au général qu'il était toujours à sa disposition. Mais le docteur déclara que le combat ne pouvait continuer. Nous priâmes notre chef de vouloir bien se rendre avec nous dans la pièce où il s'était déshabillé, afin d'examiner le parti à prendre. Là il s'écria qu'il n'était pas venu se battre pour une égratignure, qu'il voulait la vie d'un de ses ennemis et qu'il entendait s'aligner avec un des témoins de son adversaire. Pour le calmer, je lui dis que j'allais transmettre sa provocation à M. Clément Duvernois, le directeur du journal. En réalité, j'étais trop heureux que le duel n'eut pas amené mort d'homme. Je pensai que si nous pouvions obtenir quelque bonne parole du blessé, le général se calmerait et que M. Duvernois m'y aiderait peut-être.
Je m'adressai à lui ; je lui dis que le général était dans un état de surexcitation extrême, qu'il voulait absolument se battre avec lui et que je ne voyais aucun moyen de Ten empêcher. — « Mais, monsieur, s'écria M. Duvemois, je ne lui ai rien fait. » — ■«, Pardon, lui répliquai-je, vous êtes le directeur du journal; le général prétend que c'est vous qui avez inspiré l'article et, puisque M. de Fon vielle est hors de cause, c'est vous qui, à ses yeux, êtes le seul responsable. » Je lui fis observer cependant, qu'à mon sens, si ce duel pouvait se terminer par la blessure sans gravité de M. de Fonvielle, ce serait très heureux. Mais pour cela, il me fallait apaiser le général. Il y avait une grande différence de position entre les deux adversaires ; l'offense faite était grave; et en tenant compte de ces appréciations, il me semblait que si le blessé consentait à exprimer des regrets, je réussirais peut-être à modifier l'état d'esprit du général. Sans cela, je ne pouvais répondre de rien.
M.Duvernois monta près de M. de Fonvielle, etrevint un instant après, me dire que son ami était tout disposé à faire ce que je demandais. Je rejoignis le général ; je lui démontrai qu'il ne parviendrait pas à se battre avec l'un des témoins, que le blessé allait lui exprimer tous ses regrets et que dès lors, il ne pouvait vraiment insister. Il avait toutes les réparations possibles.
Gandil m'approuva ; Yusuf finit par se rendre à nos raisons et se décida à monter auprès de M. Fonvielle.
Celui-ci était étendu sur un matelas, pâle et paraissant souffrir. A l'arrivée du général, il se souleva, s'assit sur le bord du lit et très galamment, lui dit : « Mon général, je regrette sincèrement l'article, qui vous a
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offensé et je vous prie de l'oublier. « Là dessus, Yuguf lui serra la main, et, changeant subitement de ton, répliqua: «je ne m'en souviens plus; vous vous êtes conduit en brave ; et je suis fâché de ne pas vous avoir connu plus tôt ; je vous aurais fait engager aux spahis ; je vous aurais appuyé et vous seriez arrivé à une autre position que celle de journaliste ». Cette réponse arrangeait tout. L'affaire était terminée ; nous nous saluâmes et nous quittâmes la maison.
En sortant, nous aperçûmes dans les rues voisines, des groupes de civils et de militaires, les uns à droite, les autres à gauche, dans l'attitude de gens prêts à en venir aux mains. On était très excité, surtout dans l'armée et il n'y aurait eu rien d'étonnant à voir éclater quelques troubles, si le général avait été blessé. Heureusement il n'en fut rien ; et l'on apprit avec joie quelle était l'issue de la rencontre.
Maintenant il fallait aller chez le commandant supérieur. Nous le trouvâmes dans son cabinet, où il nous reçut assez mal. Il reprocha au général de lui avoir désobéi et d'avoir été se battre au lieu d'exécuter son ordre. Yusuf reprit vivement : « Qu'auriez-vous donc dit, mon général si on avait insulté Mme de Martimprey ? Vous auriez fait comme moi, vous auriez été vous battre. ))
Là dessus, le commandant supérieur quitta le ton des reproches, sourit et dit à Yusuf: a après tout, l'affaire a bien fini ; tant mieux ; c'est très heureux». Puis, il lui donna une poignée de main qui dissipa entre eux tous les souvenirs de l'expédition du Maroc et cimenta leur réconciliation. Le commandant supérieur voulut alors
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s'en prendre à moi : maïs c'était pour la forme. Yusuf me défendit et je fus absous par une nouvelle poignée de main. Depuis lors, le général de Martimprey m'a toujours témoigné une grande bienveillance. Yusuf fit le récit du duel et le commandant supérieur parut enchanté. Nous le quittâmes ensuite et mon chef remonta à cheval pour rentrer à Mustapha, en m'annonçant qu'il m'attendrait à dîner.
Je m'y rendis à l'heure habituelle ; j'y trouvai le commandant Gandil et Corberon . Mme Yusuf était encore tout émue des événements de la journée et elle me remercia avec effusion des preuves de dévouement que j'avais données au général. Ce dernier eut alors une idée inattendue. Il dit à sa femme qu'elle ne savait pas m>
tout ce qu'elle me devait ; qu'il avait été très malade au j
Maroc et incapable de lui écrire pendant plusieurs ï
jours ; que pour lui éviter toute inquiétude, il m'avait P
forcé à le remplacer, à imiter son écriture et qu'elle avait, dans sa correspondance, plusieurs lettres dont j'étais l'auteur. Mme Yusuf fut stupéfaite d'avoir pu être ainsi trompée ; mais elle ne s'en fâcha point ; elle en prit son parti, demanda des détails sur la maladie du général, et ne m'en voulut nullement. Le dîner fut très gai : et, au sortir du fumoir, nous nous disposâmes à nous rendre de nouveau au Palais du Gouvernement, où se donnait une grande soirée. Nous arrivâmes un peu en retard, ce qui était loin de déplaire au général ; car, en montant l'escalier, il me dit gaiement ; u vous allez voir quel succès I » En effet, quand nous entrâmes, le grand salon était plein ; il y avait au milieu, un passage qu'il fallut suivre pour aller saluer les maîtres de
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la maison, À l'entrée du général, toutes les dames se levèrent et ce fut au milieu de la haie ainsi formée, qu'il nous fallut passer. C'était une véritable ovation. Je marchais derrière mon chef; je pus juger à mon aise de cette manifestation qui était toute spontanée.
Ce duel arrêta un moment les attaques de l'autorité civile contre le pouvoir militaire. En outre, il eut un épilogue. D'abord, la Préfecture supprima YEntr'acle algérien. Puis au bout de quelques jours, je reçus la visite de deux messieurs envoyés par le frère de l'adversaire du général, qui par suite d'une fâcheuse erreur, avait reçu les coups de poing de mon fidèle Bonin. Ces messieurs venaient m'exposer la situation et m'avouer que leur ami ne pouvait rester sous le coup de l'offense qu'il avait reçue. Je trouvai la chose toute naturelle. Ils ajoutèrent qu'ils comprenaient bien qu'après le duel du général, il ne pouvait y en avoir un autre pour le même motif ; mais qu'ils faisaient appel à mes sentiments d'équité pour accorder à M. de Fon vielle, une satisfaction qu'ils me laissaient libre d'apprécier.
On ne pouvait plus reprendre cette affaire ; d'autre part, leur demande était juste et leur langage mesuré. Je n'hésitai pas à leur répondre que c'était par erreur que mon ordonnance s'était adressé au frère de M. Arthur Fonvielle et que je leur en exprimais tous mes regrets. Là, dessus, nous échangeâmes des poignées de main. C'était la fin du conflit, et pendant quelque temps la tranquilité fut rétablie. Le résultat le plus clair de cet incident fut de rendre un moment à l'autorité militaire, la suprématie que le pouvoir civil cherchait à lui enlever. Il y en eut cependant un autre peu connu et
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sans importance, mais qui peint Tesprit de l'époque, dans les hautes sphères militaires. Le ministre de la Guerre, maréchal Randon, qui avait eu un rôle si glorieux dans l'achèvement de la conquête, avait suivi toute Tafifaire, avec un vif intérêt. Il était en correspondance intime avec le général Yusuf. Il voulut lui marquer la part qu'il prenait à l'issue du duel et lui envoya, cinquante francs pour mon ordonnance. Ils. furent reçus avec reconnaissance.
Yusuf n'était pas susceptible ; mais il était batailleur; il aimait le danger, et chez lui, la bravoure était innée. Avec ces dispositions, il n'est pas surprenant qu'il ait eu quelques duels. Mais un fait assez étrange, c'est qu'il n'en eut que depuis son admission dans le cadre français. Cela tenait à ce que sur un point, il était intraitable. Toutes les fois que dans ses rapports avec un camarade, ou avec un de ses chefs, il sentait l'intention de le traiter en indigène ou de diminuer sa personnalité, il demandait aussitôt raison de ce manque d'égards. En outre, sachant qu'il était un des héros des guerres d'Algérie, une des personnalités les plus marquantes de la conquête, il souffrait quelquefois de voir ses anciens subordonnés devenus ses supérieurs, alors même qu'ils n'avaient aucun exploit à comparer aux siens.
Bien des fois, dans ces heures de retour au passé, en nie parlant de ceux dont il avait à se plaindre, il m'a dit : (( Si j'avais eu leur instruction et si j'étais né en France, ils seraient tous à mes pieds. »
Cette disposition d'esprit l'amenait à ne jamais négliger une occasion de rappeler ce qu'on lui devait.
C'est ainsi que me trouvant un jour à Paris avec lui,
t46 les duels du général yusuf
il m'apprit qu'il avait un vieux compte à régler avec le général, duc de Lesparre, qui commandait alors une division de cavalerie. Ce général avait tenu jadis sur lui des propos malveillants. Il n'avait jamais pu le joindre pour lui en demander raison. Maintenant que tous deux se trouvaient à Paris ; il entendait ne pas y manquer et me demandait de l'accompagner.
Il me conduisit au cercle du duc. Là, on nous renvoya à Versailles où était sa division. Yusuf le trouva sans peine, fut reçu de suite et eut affaire à un très galant homme. Il n'avait aucun souvenir du propos qu'on lui reprochait, et donna à son collègue toutes les explications qu'il pouvait désirer. Ils se séparèrent les meilleurs amis du monde et tout fut oublié.
Mais les différentes affaires d'honneur de Yusuf ne furent pas toujours aussi faciles à régler. Celle qu'il eut avec le vice-amiral Rigault de Genouilly me jBt craindre un moment une nouvelle rencontre sur le terrain, qui aurait fait cette fois plus de bruit encore que le duel avec M. de Fonvielle.
Vers la fin de l'été de 1861, l'escadre de la Méditerranée, commandéepar le vice-amiral Rigault de Genouilly, vint mouiller dans le port d'Alger, où elle comptait séjourner quelque temps. Le maréchal Pélissier était alors gouverneur général. L'amiral lui fit sa visite d'arrivée et borna là ses politesses. Le général Yusuf qui était plus ancien que lui et commandant du territoire de la province d'Alger, ne reçut ni sa visite, ni une carte. Le fait fut très remarqué et fit, pendant quelques jours, dans les salons de la ville, le sujet des conversations et des racontars.
Sur ces entrefaites, le Gouverneur donna une grande soirée, dans son palais de Mustapha, en Thonneur de Tescadre. La mauvaise chance voulut qu'au moment où Yusuf arriva dans le grand salon, le maréchal causait avec l'amiral, à quelques pas de la porte d'entrée. Yusuf se dirigea vers eux et les salua. Pélissier, qui ne l'aimait pas et qui ne manquait jamais une occasion d'être désagréable, dit aussitôt au général et à l'amiral : (( A propos, il paraît que vous ne vous êtes pas entendus pour vos visites ; je vous laisse ensemble ; vous vous expliquerez ». Et il les quitta, les laissant en tête à tête. Ils se saluèrent froidement et se séparèrent.
A quelque temps de là, le commandant de l'escadre voulut rendre les amabilités qu'il avait reçues et donner une grande fête à bord de son vaisseau amiral. Le bruit s'en répandit en ville et les visites à l'escadre affluèrent. Chaque jour, c'était dans le port, un défilé d'embarcations remplies de dames et de messieurs qui allaient s'inscrire et déposer des cartes chez l'amiral. Ce dernier les rendit et bientôt, lança ses invitations. Toutes les autorités et un grand nombre de notabilités en reçurent. Deux personnes seules en furent exclues : le général de division et sa femme.
Le procédé était blessant. Sur la question de visite, Yusuf, quoique offensé, n'avait rien dit. Mais cette fois, c'était trop fort. Il attendit cependant que le bal fut terminé et rédigea le lendemain, une lettre à l'amiral, dans laquelle il lui disait que la question de la visite officielle restée pendante entre eux, devait être réglée par leurs ministres respectifs. Il n'en parlait donc pas ; mais que le manque de visite à sa femme et son exclu-
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sion du bal, alors que toutes les dames de la ville avaient été invitées, constituaient une injure. Il lui en demandait raison et le provoquait en duel. Il lui désignait en même temps ses deux témoins : les colonels Brincourt, du i" régiment de zouaves et Nicolaï, du 3* de ligne.
Je me rendis à bord, porteur de la lettre. Déjà tout le monde jasait de TafTaire et sur les vaisseaux de l'escadre, on s'attendait à quelque incident. On m'avait vu venir. Je fus reçu au haut de l'escalier par le capitaine de frégate Du Petit-Thouars et je lui dis que j'étais chargé de remettre en mains propres à l'amiral, une lettre du général commandant la division. Un instant après, j'étais introduit et je remettais ma dépêche. En la lisant, l'amiral eut un léger mouvement de surprise : puis, il me dit : « Veuillez faire savoir au général que tout d'abord, j'accepte sa proposition ; mais qu'ayant à lui désigner deux capitaines de vaisseaux, je vais les choisir et j'aurais l'honneur de lui répondre ».
Rentré à la division, je rendis compte de ma mission, à mon chef, qui parut très satisfait. Pour ma part, il n'en était pas de même. Les deux personnalités du commandant en chef de l'escadre et du commandant de la province d'Alger me semblaient trop en vue pour terminer leur différent sur le terrain comme de simples sous-lieutenants. Je n'avais qu'une pensée : c'était de trouver un moyen d'arranger ce conflit. Tandis que j'y songeais, on annonça le colonel Brincourt, qui dit en entrant : « Mon général, vous voulez vous battre: comptez sur moi; je suis votre homme ». « C'est bien pour cela que je vous ai choisi, mon cher Brincourt, lui répliqua Yusuf ; j'étais sûr de vous trouver dans ces dis-
positions. » J'étais loin de compte avec mes projets de conciliation. Heureusement le colonel Nicolaï était plus calme et plus mesuré. On l'annonça bientôt. J'allai au devant de lui ; je le mis en quelques mots au courant de la situation et de la nécessité qu'il y avait d'empêcher deux chefs militaires d'un rang aussi élevé, de se battre comme des jeunes gens. Le colonel était de cet avis et tout disposé à trouver un terrain d'entente.
Une fois parvenu près du général, il lui dit qu'il était à ses ordres et demanda des détails sur les causes du duel. Après les avoir écoutés, il émit l'avis qu'avant de prendre une nouvelle détermination, il fallait attendre la réponse de l'amiral et les explications qu'il donnerait. Elle fut apportée peu d'instant après.
L'amiraLdisait au général qu'il acceptait sa provocation et qu'il s'en remettait, comme lui, à la décision des ministres au sujet de la visite officielle, qui restait ainsi entre eux, une question réservée.
En ce qui concernait l'invitation à son bal, il donnait une raison spécieuse. Il n'avait invité, disait-il, que les personnes avec lesquelles il avait eu des relations. Le général et sa femme n'étant pas parmi elles, il avait du s'abstenir. Enfin il faisait connaître les noms des deux capitaines de vaisseau qu'il avait désignés pour être ses témoins.
Les motifs allégués par l'amiral pour justifier son manque d'égards au sujet des invitations, n'avaient pas grande valeur. Car ses relations avec ses invités consistaient dans un simple échange de cartes. En fait, toutes les autorités avaient été invitées sauf une, la plus élevée dans l'ordre hiérarchique ; et celle-ci ne pouvait
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faire de visites, puisque la question de préséance n'était pas résolue.
Si l'amiral avait adressé une invitation au général et à sa femme, il aurait mis le bon droit et les marques de politesse de son côté. Tandis qu'en faisant le contraire, il commettait sûrement un manque d'égards.
Quoiqu'il en soit, les témoins du général, après avoir pris connaissance de la lettre de l'amiral, se mirent en rapport avec leurs collègues de l'escadre . Une lois réunis, ils furent unanimes à admettre qu'il était difficile de laisser deux chefs militaires de grade aussi élevé se battre en duel, et qu'il était indispensable de trouver un accommodement. Les marins déclarèrent que l'amiral était ennuyé de n'avoir pas connu l'existence de Mme Yusuf, qu'il était prêt à exprimer des regrets à cet égard et à lui rendre visite.
Cette proposition permit de modifier les sentiments du général et apaisa son irritation. On décida de l'accepter et de ne pas donner suite à la provocation.
L'amiral se rendit le même jour à Mustapha pour voir Mme Yusuf, mais dans un coupé fermé, en bourgeois et sans être accompagné. Le général en fut mécontent et apprécia que cette visite en cachette ne pouvait le satisfaire. Mais il avait obtenu un semblant de réparation; on jugea que l'incident était clos, et il dut s'en contenter. Quant à la question de préséance, elle fut réglée à Paris, en faveur de l'amiral. Les ministres compétents décidèrent qu'aux termes des règlements , en abordant dans une colonie, les vice-amiraux commandant une escadre devaient leur visite au commandant de la colonie et la recevaient de toutes les autres autorités.
LES DUELS DU GÉNÉRAL YUSUF l5l
Néanmoins dans l'affaire qui précède, la majeure partie des officiers de l'armée de terre estimèrent que l'exception faite dans les invitations pour le commandant de la Province méritait un coup d'épée, d'autant plus que ce commandant était Yusuf. Je fus surpris moi- même de ne pas le voir insister et je restai persuadé que Mme Yusuf y avait fortement contribué.
Ce duel ne fut pas le dernier. Vers la fin de l'année 1862, le général fut l'objet d'une provocation qu'il n'avait pas cherchée, loin de là ; mais qu'il accepta avec empressement.
Un de ses amis, ancien camarade de la Smala et des campagnes d'Afrique, le général de division Morris, était alors inspecteur général de la cavalerie en Algérie. En cette qualité, il résidait à Alger, où Yusuf le voyait de temps à autre. Il s'était marié depuis plusieurs années à une Mauresque, qui s'était promptement formée à nos usages. Femme intelligente et bien douée, elle avait appris le français, tenait convenablement son rang et s'habillait à l'européenne. Mais, en même, temps elle était passionnée, très vive, et d'un caractère impérieux.
Yusuf, qui la connaissait depuis longtemps, la rencontra un jour rue d'Isly, tandis qu'il rentrait, à Mustapha. Il s'approcha d'elle pour la saluer et lui demander des nouvelles de sa santé. Mais il lui adressa la parole en arabe, ce qui irrita Mme Morris. Elle se retourna vivement et, d'un air offensé, lui dit en français : tt Général, je ne vous ai jamais donné le droit de me tutoyer. » Puis, lui tournant le dos, elle s'éloigna pour rentrer chez elle. Yusuf, un moment surpris, ne se rendit pas compte de cette boutade, d'autant plus
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qu'il avait souvent employé la même langue pour causer avec elle. Puis, il n'y songea plus et rentra chez lui où je devais le retrouver à l'heure du dîner.
Tout d'abord , il ne parla pas de cet incident. Mais après le repas , on lui remit une lettre qu'un planton venait d'apporter. Elle était du général Morris. Il reprochait à son camarade d'avoir insulté sa femme et lui en demandait raison, « C'est un peu fort w I s'écria Yusuf ; et il se mit alors à raconter son entretien avec Mme Morris. « Eh bien, dit-il, en terminant, je ne serai pas fâché de lui flanquer un coup d'épée. Et, puisque c'est ainsi, me dit-il, je tiens cette fois à ne pas en être empêché comme dans le duel avec l'amiral. » Puis, pour éviter d'être gêné par ses témoins, il me donna l'ordre de lui choisir deux sous-offîciers de chasseurs d'Afrique, qui n'auraient qu'à obéir sans faire de réflexions. Il prépara ensuite une réponse, dans laquelle il dit au général Morris qu'il n'avait rien dit de blessant à sa femme et qu'il devait bien savoir que ce n'était pas son habitude d'insulter les femmes, encore moins celle d'un camarade. Mais puisqu'il était provoqué, il acceptait le duel; il choisissait l'épée et pour que nul ne pût empêcher le combat, il avait fait désigner pour ses témoins deux sous-ofiîciers de chasseurs d'Afrique.
En m'en allant, le soir, je devais remettre cette lettre à son adresse et faire choix des deux sous-officiers , le lendemain de bonne heure.
Après avoir passé chez le général Morris, je me rendis chez le lieutenant-colonel Faure, l'ancien aidede-camp du général, alors sous-chef d'Etat-major du Gouvernement général. Je lui contai l'affaire, en ajou-
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tant mon avis personnel. Il n'y avait pas dans tout cela de quoi fouetter un chat. Mme Morris avait sans doute fait à son mari un récit fantaisiste qui avait envenimé les choses. Et, en tout cas, deux généraux de division, surtout aussi en vue, ne pouvaient pas se battre en duel sans des motifs graves, ni prendre comme témoins des sous-ofiRciers des troupes sous leurs ordres. Le lieutenant-colonel m'approuva, me remercia d'être venu le trouver et se chargea d'aller voir le général Yusuf, le lendemain matin de bonne heure. Il fut convenu que j'arriverais à Mustapha, un instant après.
Le lendemain, quand je rejoignis le général, dans son jardin, il s'était déjà rendu aux raisons du lieutenantcolonel, qui me mit au courant des modifications | admises. On chercha ensuite quels pouvaient être les ! nouveaux témoins à désigner. A ce moment, arriva une seconde lettre du général Morris, qui débutait ainsi : « Mon cher ami, ma femme est une peste qui ferait battre les meilleurs amis du monde. » — « Il cane » , dit en riant Yusuf. Son adversaire avait pourtant bien raison de se désister. Il racontait que l'affirmation de Yusuf disant qu'il n'avait jamais insulté sa femme, l'avait conduit à questionner Mme Morris, qu'il avait su alors la vérité, qu'il n'y avait en effet aucune offense et qu'il retirait dès lors sa provocation, heureux de cette solution vis-à-vis d'un frère d'armes et d'un vieil ami comme Yusuf.
Cette lettre, si sincère et si amicale, me procura, ainsi qu'au lieutenant-colonel Faure, un vif soulagement. C'était une affaire absurde, digne tout au plus de deux sous-lieutenants irritables. J'étais heureux de la
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voir terminée. Dans Taprès-midi, Yusuf alla voirMorris ; ils causèrent comme de vieux camarades et se quittèrent en se serrant la main.
Ce fut la dernière affaire d'honneur du général.
D'autres questions d'une nature plus grave devaient, du reste, absorber bientôt son attention. Déjà, à ce moment, sa situation en Algérie était loin de lui offrir les satisfactions que son glorieux passé aurait dû lui assurer. Depuis deux ans, il avait comme gouverneur général un de ses ennemis, le maréchal Pélissier, dont le caractère et les dispositions exigeaient en toutes choses une attention soutenue. Sa nomination avait été un événement pour la famille Yusuf, et les circonstances qui l'avaient accompagnée, n'étaient pas faites pour la rassurer.