CHAPITRE X
RÉTABLISSEMENT DU GOUVERNEMENT MILITAIRE. — L*EMPEREUR A ALGER. — FÊTE A LA MAISON CARRÉE. — YUSUF, GRAND CROIX. RAPPORTS ENTRE PELISSIER ET YUSUF. — PELISSIER GOU- VERNEUR GÉNÉRAL. — SON PREMIER ACTE CONTRE YUSUF, ^— MA MISSION A PARIS. — ENTREVUE AVEC LE MARÉCHAL. — SOUVENIR DE CASSAIGNE. — DINER A LA GRANDE CHANCELLERIE. — ARRI- VÉE DU MARÉCHAL A ALGER. — SCENE DEVANT l'ÉTAT-MAJOR. — VISITE DU MARÉCHAL A MUSTAPHA. — NOUVELLE BROUILLE ENTRE PELISSIER ET YUSUF. — RENVOI DE GANDIL. — JE QUITTE LE GÉNÉRAL. — OFFRE DU MARÉCHAL PELISSIER. — MON REFUS. — DINER d'état-major. — EXPLICATION AVEC LE MARÉCHAL. — SCÈNE ENTRE LUI ET YUSUF.
Pélissier et Yusuf s'étaient souvent rencontrés pendant la conquête. Tous deux avaient assisté à la prise d'Alger ; et Pélissier, modeste capitaine d'Etat-major, était encore inconnu quand déjà Yusuf avait fait parler de lui, dans la Mitidja et à Bône. Néanmoins le premier de tarda pas à devenir célèbre à son tour et parvint au grade de général de brigade quand le second était encore colonel. Pélissier n*aîmait pas Yusuf. Pour quel motif?
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Je Tai toujours ignoré. La diflerence de leurs natures pouvait, à coup sûr, y être pour quelque chose.
Yusuf était svelte, brillant, très joli homme, plein de souplesse et d'entrain, séduisant, remarquable cavalier, mais sans instruction. Pélissier était lourd, sans éclat, raide, avec un air rébarbatif qui éloignait au lieu d'attirer, une instruction étendue, une volonté de fer, un caractère superbe et des dons de commandement qui en faisaient un homme supérieur. Il n'aimait pas les officiers brillants ; il préférait ceux qui étaient sérieux et qui n'avaient qu'une règle dans la vie : le devoir.
Ces différences auraient suffi pour expliquer les antipathies qui les séparaient. Mais d'autres faits les avaient accentuées.
On racontait que tous deux s'étaient trouvés jadis en rivalité auprès d'une jolie espagnole qui avait un petit commerce, dans la rue de la Marine, à Alger. Yusuf avait été favorisé et Pélissier, dédaigné. On disait qu'il en avait toujours gardé du dépit et avec l'esprit sarcastique qui le caractérisait, il ne se gênait pas pour débiner Yusuf, même chez lui, quand l'occasion s'en présentait. Le général Du Barail a raconté à ce sujet une anecdote assez piquante.
(( A un dîner chez Yusuf, on ofTrit le café dans un service d'argent, cadeau d'étrennes du général Bugeaud. La belle Dolores Menés, qui présidait la table et qui d'habitude, accaparait tout ce qu'elle pouvait, avait dû se contenter de faire mettre son chiffre D. M., sous le monogramme du colonel, dont étaient timbrées les pièces du service.
— Tiens, Yusuf, dit le colonel Pélissier, en exami-
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nant le sucrier ; vous n'êtes plus colonel de spahis ? Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez changé de métier.
— Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle plaisanterie? répondit Yusuf.
— Ehl oui. Voyez donc: D. M. Ça veut dire: docteur-médecin. »
Chacun sourit; mais Yusuf et- la belle Dolores ne se trompèrent pas à la malveillance cachée sous ces paroles.
Quelques années après, en 1862, Yusuf, qui commandait la subdivision de Médéah, eut une nouvelle occasion d'apprécier les dispositions de Pélîssier à son Sgard. Depuis deux ans, la région des oasis, au Sud de la province d'Alger, était troublée par un agitateur, Mohammed-ben-Abd-AUah, qui avait pris le titre de chérif, et qui s'était emparé d'Ouargla. Les habitants de Laghouat venaient de lui ouvrir leurs portes, et cet événement avait obligé le général Yusuf à se diriger sur ce poste avec une petite colonne. 11 y fut reçu à coups de canon et fut assailli par une sortie furieuse des habitants qu'il fallut refouler dans la ville. L'ennemi avait deux pièces et se trouvait en nombre. Yusuf crut devoir demander du renfort. Le général Pélissier, alors divisionnaire et à la tête de la province d'Oran, reçut l'ordre de se porter sur Laghouat avec ses troupes. Dès que son approche fut signalée, Yusuf vint à sa rencontre avec son Etat-major et lui dit en le saluant : a Mon général, nous sommes heureux de vous voir arriver pour partager nos travaux.
« — Je ne viens pas les partager, répliqua sèche-
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ment Pélissier; je viens les commander ». Il essaya ensuite de mettre un peu plus d'amabilité dans ses rapports ; mais Tefifet était produit. Pélissier était toujours ainsi ; d'instinct, il afiBrmait d'abord son autorité ; et parmi tous les chefs que j'ai connusse n'en ai vu aucun doué d'une pareille puissance de commandement. Mais pour Yusuf, avec qui cependant, il avait été lié, ce n'était plus un camarade, ni un chef ; c'était plutôt un ennemi.
En 1860, tandis que le prince Napoléon était ministre de l'Algérie et des Colonies, on commença à parler du maréchal Pélisisier, comme Gouverneur général. Le duel avec M. de Fonvielle, la suppression de VEntracte algérien et les agissements des créatures du Prince* avaient compromis l'organisation civile qu'il représentait. Au mois de septembre, l'empereur Napoléon III voulut voir les choses par lui-même et se rendit à Alger. On le reçut avec enthousiasme. Le Bey de Tunis vint le saluer. Yusuf avait fait préparer une fête arabe des plus originales à la Maison Carrée, à trois lieues d'Alger. Pendant près d'un mois, je dus m'y rendre tous les jours, pour exécuter ses ordres et surveiller les travaux. Quand l'Empereur débarqua, tout était prêt ; une magnifique tente, assez vaste pour abriter toute sa suite et les notabilités d'Alger avec leurs femmes, était dressée sur un monticule. Derrière elle, s'en trouvait une autre, garnie de tables sur lesquelles on devait servir un lunch somptueux. Au pied de la tente impériale, se trouvaient campés deux grands douars qu'on avait fait venir du Sud, avec leurs chameaux, leurs tentes, leurs habitants, hommes, femmes et enfants, leurs métiers à tisser,
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leurs chevaux, leur attirail de guerre et de vie au désert. Oh avait réuni dans un parc, non loin de là, les animaux qu'on devait chasser, lièvres, outardes, gazelles etc. Au jour dit, la cour se transporta à la Maison Carrée et la fête commença par la formation d'une caravane qui se mit en route avec ses chameaux, surmontés de palanquins richement ornés et occupés par des femmes, escortée par ses cavaliers et suivie de ses troupeaux. Elle fut attaquée en marche, par un goum ennemi. Un combat eut lieu ; puis, au bout de quelques instants, la tribu dégagée, continua sa route, s'éloigna et disparut à Thorizon. On vit arriver ensuite au pied de la tente impériale des cavaliers indigènes portant sur leurs poignets gantés des faucons encapuchonnés.
On lança dans la plaine, des tadornes et des outardes. On rendit alors aux oiseaux chasseurs, la vue et la liberté. Ces superbes faucons, à peine libres, choisirent leur proie et s'élevanl dans les airs au-dessus d'elle, s'élancèrent comme des flèches sur leur victime, l'étourdirent et tombèrent avec elle, s'acharnant à la frapper jusqu'à ce qu'elle fut morte. Un de ces beaux oiseaux vint planer au-dessus de la tente impériale près de leurs Majestés et y fut admiré pendant quelques instants.
On donna ensuite aux Souverains le spectacle d'une chasse au lièvre et à la gazelle, menée par de hardis cavaliers que précédaient des équipages de slouguis (i).
Enfin, une magnifique fantasia à laquelle prirent part
(i) Lévriers.
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les plus brillants cavaliers des trois provinces, termina la journée. On tira alors les rideaux qui fermaient la tente et on aperçut les tables remarquablement servies sur lesquelles on avait préparé un lunch digne des hôtes auxquels il était offert.
Quand on rentra à Alger, tout le monde était ravi de cette fête, qui laissa dans la mémoire des assistants, un souvenir ineffaçable. J'eus l'occasion bien des années après, d'entendre plusieurs d'entre eux en raconter les incidents, alors que la plupart des personnages qui s'y trouvèrent, étaient déjà morts depuis longtemps.
Le séjour de l'Empereur à Alger se termina par une grande revue passée sur le champ de manœuvres de Mustapha. Parmi les décorations qu'il distribua figuraient celles qui étaient accordées pour l'expédition du Maroc. Le général Yusuf reçut des mains du Souverain le grand cordon de la Légion d'honneur qui devait être le couronnement de sa belle carrière. J'eus également le bonheur de me trouver parmi les chevaliers. Ce fut une des grandes joies de mon existence.
Le lendemain matin, lorsque, selon mon habitude, j'arrivai à Mustapha, pour soumettre au général les affaires arrivées depuis la veille, je le trouvai daiis son jardin, fumant sa pipe arabe et se promenant en dolman, avec le grand cordon en sautoir. En me voyant, il me le montra en disant; « J'ai couché avec ». Ces mots auraient suffi pour montrer à quel point Yusuf était Français et soldat de cœur et d'esprit. Cette belle récompense lui causa toujours une profonde joie.
A ce moment, du reste, il était heureux. Il se sentait apprécié comme il méritait de l'être. La plupart des per-
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sonnages qui accompagnaient Leurs Majestés l'avaient connu au temps de ses exploits et savaient quel rôle éclatant il avait joué dans les guerres d'Afrique. Il était honoré comme un héros des luttes passées et jouissait pleinement de cette situation.
Malheureusement elle devait avoir pour lui un lendemain pénible. On ne tarda pas à annoncer qu'à la suite du voyage de l'Empereur, on allait modifier l'organisation de l'Algérie, rétablir le gouvernement général et probablement en confier le commandement au maréchal Pélissier.
Le décret qui consacrait ces changements parut le 24 novembre. Quelques jours après, le général de Martimprey fut nommé sous-gouverneur, et l'Algérie fut constituée militairement en corps d'armée avec le n° 7.
Quoique prévue, la nomination du duc de Malakoff causa un véritable chagrin à Mustapha. Yusuf connaissait l'hostilité dont il avait été l'objet de la part du vainqueur de Sébastopol et il s'attendait, de ce côté, aux pires désagréments. Au moment de sa nomination comme divisionnaire, les mauvaises dispositions de Pélissier s'étaient nettement manifestées et Yusuf n'au^ rait pas obtenu les trois étoiles si la note déjà citée du maréchal Bugeaud n'avait pas été signalée en haut lieu. Elle seule avait décidé sa promotion. Pélissier, du reste, ne partageait pas l'opinion générale qui traitait Yusuf en indigène. Il appréciait ses beaux services, le considérait comme un brillant oflBcier de cavalerie et n'allait pas plus loin dans ses appréciations. Il n'aimait du reste, comme on Ta dit plus haut, ni les cavaliers, ni les officiers brillants. Ils étaient l'opposé de sa nature.
Et ceci, ajouté aux souvenirs que lui avaient laissé de petites rancunes, en faisait, pour Yusuf, un chef dont la malveillance était à redouter.
La première marque de cette hostilité ne se fit pas attendre. Peu de jours après la nomination du nouveau gouverneur, Yusuf fut prévenu, par des amis de Paris, que Pélissier avait fait décider le transfèrement de la division, d'Alger à Médéah. On annonçait en même temps qu'on pourrait peut-être encore empêcher cette mesure, mais qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Cette nouvelle produisit une sorte d'effarement dans la famille et parmi les amis du général Yusuf. C'était un vendredi. Le courrier de France partait le lendemain. On décida de m'envoyer de suite à Paris, en mission confidentielle, pour tâcher de faire maintenir la division à Alger. Je préparai mon départ qui devait s'effectuer par une mer affreuse.
Le général me remit, pour le général Pélissier, une lettre ofBcielle, dans laquelle il invoquait des raisons de service pour laisser le siège de son commandement à Alger. Cette lettre, rédigée à la hâte, présentait d'excellents motifs sous une forme qui m'avait paru maladroite. Elle me fut remise ouverte. Mme Yusuf m'en confia une autre, également destinée au maréchal et d'un caractère plus intime. Elle invoquait, sur un ton aimable, les bonnes relations passées et des dispositions bienveillantes sur lesquelles la famille Yusuf fondait un grand espoir. J'étais autorisé à faire de ces deux lettres l'usage que je voudrais. Je pouvais même ne pas les remettre, si cela me paraissait utile.
De mon côté, je me rappelai qu'un de mes compa-
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triotes de talent, le colonel d'état-major Cassaîgne avait été l'aide de camp préféré du maréchal et avait été tué à ses côtés à l'assaut de Malakoff. J'écrivis à mon père pour le prier de demander à la sœur du colonel, Mme Cassaigne, veuve d'un de ses cousins, un mot d'introduction auprès du nouveau gouverneur. Je partis pour Paris avec la recommandation de demander au besoin conseil aux amis du général, notamment à l'amiral Fourichon et au général Fleury.
La traversée fut longue et détestable ; il fallut relâcher pendant quelques heures à Barcelone ; enfin nous arrivâmes à Marseille. J'avais à peine le temps de prendre l'express du soir. Je me rendis de suite à la gare, et je cherchais ma place dans le train, quand je m'entendis appeler. Je reconnus le général Durrieu, ami dévoué du général Yusuf, qui occupait un compartiment avec sa femme et ses enfants. Il m'invita à y monter et je m'empressai d'accepter.
Il connaissait la nomination du duc de MalakofiT et ses mauvaises dispositions ; en m'apercevant, il avait pensé que j'aurais quelques nouvelles à lui donner. En effet, je le mis au courant de la situation et nous causâmes longuement des difficultés qu'elle allait faire naître.
Le général Durrieu était alors divisionnaire et inspecteur général de la cavalerie en Algérie. C'était un homme spirituel, aimable, instruit, ancien officier d'état-major, qui avait brillamment servi en Algérie, pendant la période active. Il était arrivé jeune et devait une partie de son avancement au général Yusuf, auquel il était resté très attaché. J'avais fait sa connaissance au
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Maroc où il avait eu à jouer un rôle, comme commandant d'une des subdivisions de la province d'Oran. Il devait être malheureusement chargé du gouvernement général de TAlgérie, pendant la guerre de 1870-187 1. La responsabilité qui lui incomba alors de maintenir la paix dans la colonie sans avoir ni les troupes, ni les moyens nécessaires, lui parut écrasante et Taffecta au point qu'il en perdit la raison.
Je devais le rencontrer à Paris après les événements de la Commune, et avoir avec lui une longue causerie pleine d'abandon et d'aflabilité. C'est alors que je le vis tout d'un coup s'exalter et se plaindre amèrement de l'injustice qu'on lui avait faite en lui refusant les modestes galons de brigadier. Je fus navré de le voir ainsi. Quelle étrange leçon pour les ambitieux que dévore la passion de l'avancement I
Pendant mon voyage, il fut charmant et me donna sur les personnages que j'allais voir, les renseignements les plus utiles. De mon côté, je songeai aux négociations que j'aurais à entamer à Paris. Je ne connaissais le maréchal Pélissier que de réputation et celle-ci était loin de m'attirer. Je me décidai donc à préparer le terrain avant de me présenter à lui et à voir d'abord les amis du général, surtout, le plus puissant d'entre eux, le général comte Fleury, alors grand écuyer, auquel j'avais été présenté à Alger, pendant le séjour de l'Empereur.
A peine débarqué du train, à 7 heures du matin, je courus au Louvre, où il habitait. Je me trouvai en présence d'un huissier imposant, debout devant la cheminée d'une vaste antichambre et qui avait l'air de me
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narguer comme un intrus mal appris. Je pensais qu'il allait m'envoyer promener. Je pris néanmoins mon air le plus raide pour lui dire que j'arrivais d'Alger, envoyé en mission auprès du général Fleury, pour une affaire grave, qui ne souffrait aucun retard. Il fallait que je voie le général dès qu'il serait levé et qu'en conséquence il lui ferait passer ma carte aussitôt que possible. J'attendrais jusqu'à ce que je le voie. L'huissierdisparutet revint me chercher au bout d'un instant. Cette fois sa mine respirait une considération respectueuse. Le général me reçut avec son amabilité et sa distinction ordinaire, écouta mon récit et me dit : « Vous avez bien fait de venir; la situation est difficile, et il n'y a pas un instant à perdre. Mais je dois tant à Yusuf, que je serai heureux défaire l'impossible pour l'obliger; donnez-moi votre adresse et rappelez-vous qu'il y aura tous les jours, un couvert pour vous à ma table ». Je fus touché de cet accueil qui me montrait chez le général Fleury, un homme de cœur, reconnaissant du bien qu'on lui avait fait et fidèle à l'amitié au milieu des grandeurs et de la prospérité. En outre, j'augurais bien du résultat de ma mission, puisqu'il acceptait de s'en charger si spontanément.
Je me rendis ensuite chez mon grand-père, qui habitait alors Paris et de là, vers lo heures, chez le viceamiral Fourichon, ancien commandant de la marine en Algérie, très lié avec la famille Yusuf. Je lui fis connaître le but de ma visite et lui montrai, comme je l'avais fait au général Fleury, les lettres que je devais remettre au maréchal. L'amiral me reçut fort bien, m'apprit que Pélissier était décidé à éloigner Yusuf
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d'Alger, que le maréchal Randon, ministre de la Guerre, s'effaçait devant sa volonté et que la situation était grave ; mais que le parti le plus sage était de laisser agir le général Fleury. L'amiral qui devait devenir ministre delà Marine, en 1870, avait une grande expérience; il connaissait parfaitement les questions du jour et les personnages au pouvoir. Son avis me fut précieux et il me confirma dans l'idée que la lettre du général Yusuf au maréchal Pélissier ne produirait pas grand effet.
Le même jour, j'allai voir le colonel d'état-major Appert, qui avait été aide de camp du maréchal Pélissier et qui avait eu à s'en plaindre. Je le connaissais depuis quelque temps et j'avais en lui la plus grande confiance. Il devait avoir une belle carrière, obtenir un jour la plume blanche et le poste d'ambassadeur en Russie, où il fut extrêmement apprécié. Il me fit le meilleur accueil et me parla avec abandon de la question qui m'intéressait. Il considérait ma mission comme très délicate et me fit un portrait du maréchal peu rassurant. M Surtout, me dit-il, tenez votre langue; car le maréchal sera disposé à se servir de tout ce que vous lui direz, quitte à vous lâcher, même après vous avoir compromis, s'il le juge utile à ses desseins ». C'était parfait; et, pour une leçon d'expérience, j'étais sûr de l'avoir bonne.
Ces démarches me suffirent et je crus n'avoir plus qu'à attendre un mot du général Fleury. Je le reçus le surlendemain de très bonne heure. Il me mandait de suite chez lui. Dans l'intervalle, la lettre d'introduction de Mme Cassaigne m'était parvenue.
Je courus chez le général. Il m'apprit que tout était
arrangé et que le maréchal consentait à laisser le siège de la division à Alger; mais il ne l'avait fait qu'en maugréant et il était furieux contre moi, parce qu'ayant pour lui une mission qui pouvait l'aider à fixer sa décision, je ne l'avais pas remplie, et je n'avais pas commencé par lui rendre visite. Le général Fleury m'engagea à le voir le plus tôt possible et me prévint que j'aurais du mal à me tirer d'affaire. Il me retint à déjeuner et me demanda de le tenir au courant.
Je passai ensuite au télégraphe pour annoncer la bonne nouvelle au général Yusuf. Le maréchal ne pouvait se douter à quel point je me félicitais de ne pas m'être rendu chez lui et, quoiqu'il en put dire, j'étais sûr d'avoir bien rempli ma mission, puisqu'elle avait réussi. Il pouvait être exaspéré; en mon for intérieur, j'éprouvais une satisfaction intime, qui me permettrait de supporter avec philosophie, la bourrasque qui m'attendait.
Dans l'après-midi, j'allai à la Grande Chancellerie que le maréchal habitait jusqu'à son départ pour Alger. Je n'avais sur moi que la lettre de Mme Yusuf. Plus que jamais, je jugeais inutile de remettre celle du général. Je fus reçu par mon camarade, le capitaine d'état-major de Salles, deuxième aide de camp du maréchal, qui me fit des reproches de ne pas m'être présenté plus tôt. a Voilà trois jours, me dit-il, que nous supportons à cause de toi, la colère du grand chef; il ne nous pardonne pas de ne pas avoir trouvé ton adresse ; il veut te voir de suite et a donné l'ordre, quand tu te présenterais, de t'enfermer dans une pièce du Palais. » Je ne
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pus m'empêcher de sourire et de lui répondre que j'étais prêt à subir ma prison.
11 me conduisit alors dans une petite chambre au rezde-chaussée, à l'angle nord-est du palais, dont je regarde toujours le fenêtre quand je passe de ce côté et m'y enferma à tour de clef! Mon entrevue commençait bien; mais j'étais préparé à tout et d'autant plus résolu à garder mon calme, que je savais le maréchal très enclin à la colère.
Je restai dans ce cabinet jusqu'à 4 heures et demie. A ce moment j'entendis du bruit; puis la porte s'ouvrit et laissa passer un personnage en bourgeois, trapu, rébarbatif, l'air impérieux, avec un simple ruban multicolore à la boutonnière, qui me dit d'un ton bourru : « Ahl vous voilà, monsieur l'aide de camp; venez ici ». Et je le suivis dans une pièce voisine qui lui servait de bureau et dont Mme la générale Février devait faire plus tard son petit salon.
Là le maréchal s'assit devant sa table de travail, me laissa debout et me dit d'un ton contenu, mais déjà animé : « Monsieur, vous étiez chargé d'une mission près de moi ; vous deviez en conséquence me rendre visite tout d'abord, dès votre arrivée; vous ne l'avez pas fait ; vous vous êtes rendu chez d'autres personnes à qui vous avez parlé d'une affaire qui ne concernait que moi ; vous avez manqué à tous vos devoirs; vous aurez, pour ce fait, huit jours d'arrêts. Maintenant, vous avez des lettres à me remettre; donnez- les moi ». « Je n'en ai qu'une, lui répondis-je; la voici. » Et je déposai sur sa table, la lettre de Mme Yusuf.
Là dessus, il éclate furieux, se lève d'un bond, se
dresse devant moi, puis, me dit d'un ton élevé et menaçant : a Monsieur, après avoir manqué à votre devoir d'ofiBcier d'état-major, vous voulez encore m'en imposer; vous me cachez la vérité; vous aurez quinze jours d'arrêts de rigueur » .
Il se met ensuite à parcourir la pièce avec agitation, en bougonnant, revient vers moi, me regarde en face, et me crie : « Je veux mes lettres; il me les faut et je saurai vous les faire donner ». Il recommence alors à arpenter la chambre, dans un état de colère indicible. Je restais silencieux, n'ayant d'ailleurs rien à dire à un chef incapable de m'entendre. Dans sa fureur, il renversa d'un coup de pied un fauteuil qui se brisa en tombant et m'infligea deux mois de séjour à l'Abbaye. C'était la prison des officiers en résidence à Paris. A la fin, il s'arrêta, se campa de nouveau devant moi et me regardant fixement, me dit sur un ton presque calme, mais d'une autorité impérieuse : « Je veux mes lettres et vous ne nierez plus que vous les avez, puisqu'il y a à Paris deux personnes qui les ont lues, le général Fleury et l'amiral Fourichon ». J'étais pris; mais cette fois, il attendait ma réponse. « Monsieur le Maréchal, lui dis-je : c'est vrai. « Mais j'étais autorisé à ne pas vous les remettre, ou à n'en donner qu'une, selon que je le jugerais utile à la demande de mon général. J'avais décidé de ne vous apporter que celle de Mme Yusuf » .
Là-dessus, il éclate de nouveau et me crie : « Ce n'est pas possible ; on ne confie pas pareille mission à un officier ; vous avez agi ainsi de votre propre autorité, ou vous voulez encore m'en imposer. Vous aurez vos deux mois de prison. Allons, voyons, donnez-moi mes
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lettres et finissons-en ». Je fus forcé de lui avouer que je n*en avais qu'une sur moi, celle que je lui avais remise. 11 mit la main dessus et me dit : « Je veux l'autre ». Je lui dis que j'allais la chercher. Je le saluai et je partis.
Mes réflexions, en quittant la grande chancellerie, n'étaient vraiment pas favorables, au maréchal. Ma première entrevue avec lui dépassait tout ce que j'avais pu supposer", et je n'étais pas au bout de mon épreuve. Mais après tout j'avais réussi ; ses colères ne pouvaient m'émouvoir et j'avais la conviction que, désormais, ayant obtenu ce qu'il voulait, il montrerait une humeur plus accommodante.
Arrivé chez moi, je pris la lettre du général Yusuf dont l'enveloppe était restée ouverte ; je la fermai avec un pain à cacheter et je revins à la grande chancellerie. Le maréchal m'attendait; je fus introduit de suite. Je le trouvai calmé, assis à sa table et ayant toujours sous les yeux la lettre de Mme Yusuf qu'il n'avait pas ouverte. Il prit celle du général que je lui tendais et me dit en l'ouvrant, sur un ton sévère: « Vous venez de cacheter cette lettre. Pourquoi ? ». « Parce qu'elle ne l'était pas », lui dis-je. Cette réplique le dérida. « Ça, c'est juste », répondit-il ; puis il l'ouvrit, la lut avec attention, en épluchant chaque phrase et trouva son contenu très faible. Quand il eut fini, il me dit en ricanant: « Eh bien, vous aviez raison de ne pas vouloir la montrer ». 11 prit ensuite la lettre de Mme Yusiif, la parcourant avec plaisir, y ajouta quelques remarques aimables et termina en me disant : a C'est bien ».
Je lui demandai alors la permission de lui en remet-
tre une troisième que personne n'avait lue, qui devait me servir d'introduction auprès de lui, mais que par suite des circonstances, je me voyais forcé de lui présenter la dernière, une lettre de Mme Gassaigne, la sœur du colonel. Il me regardait avec étonnement et curiosité. A ce nom, il se leva de suite et avec une émotion extraordinaire, me dit : « Comment, une lettre de Fanny ? Vous connaissez Fanny ? Pauvre femme I Et dire que j'ai sérieusement songé à la faire duchesse de Malakof. Ahl vous connaissez Fanny 1 ». Et il resta un instant plongé dans ses réflexions. Puis, il reprit: u La mort de Gassaigne a empoisonné mon triomphe ; c'était mon ami. Lui et son frère étaient des amis. Et sa sœur que faitelle? Elle s'est mariée avec un cousin qui était commerçant. Ont-ils réussi? Est-elle heureuse? ». 11 me fit encore plusieurs questions sur elle, sur sa famille, ses enfanta, etc. 11 lut ensuite sa lettre et il finit par me parler de moi avec une grande bienveillance. Il savait que j'avais été décoré à la suite de l'expédition du Maroc et me demanda si j'avais remarqué qu'il avait signé mon brevet de chevalier. Après avoir reçu ma réponse, il m'invita à dîner le jour même* Je lui fis observer que je serais très heureux d'accepter, mais que j'avais deux mois de prison. « Allons, allons, me dit-il, n'en parlons plus. Je vous attends à dîner, à 7 heures ».
Et là-dessus, me voilà parti. Je ne puis me rappeler ce moment, sans songer à la satisfaction intime que j'éprouvais. Non seulement, tout était arrangé, mais j'avais même reçu des marques de faveur du maréchal. Toutefois, après cette réflexion, le conseil du colonel Appert me revint à l'esprit et je pensai qu'il faudrait
peut-êti'e avant peu le mettre en pratique. En tout cas, je me demandais quelle pouvait être la cause du revirement du maréchal et comment ce chef si terrible était passé brusquement d'une colère furieuse au calme et à la douceur. J'en attribuai le mérite à la lettre de Mme Yusuf qui était habile et surtout à celle de Mme Cassaigne et au souvenir de ses frères. J*eus l'occasion de remarquer depuis, que malgré sa rudesse, malgré cet air impérieux et sans réplique avec lequel il traitait les hommes, le maréchal s'humanisait aussi quand il était l'objet de prévenances de la part de femmes qu'il estimait. Sous ce rapport, il avait une haute idée de Mme Cassaigne, dont il avait lu la correspondance avec ses frères et à laquelle il avait songé pour en faire la compagne de sa vie. Cette terrible épreuve fut heureusement épargnée à cette excellente femme.
Dans les relations qui s'établirent plus tard entre elle et ma famille, j'eus l'occasion de lire un portrait que le capitaine Cassaigne avait fait de son général, à une époque où il n'y avait entre eux aucun nuage. Cassaigne écrivait alors à sa mère, en lui parlant de Pélissier : « Il sait quel parti il a tiré d'un ami solide comme moi dans les circonstances que nous avons traversées et où la fortune, où son violent et indomptable caractère auraient pu lui créer de graves contrariétés. Ce brave et honnête homme est le plus irritable de la terre ; personne n'est plus brutal et n'a meilleur cœur. Sept à huit officiers seulement et je suis du nombre, comme tu le penses bien, sont à l'abri de ses coups de boutoir. Les gens laborieux et les braves ont toute sa confiance : pour eux, il est la bonté même » .
En tout cas, à l'époque de mon entrevue avec le maréchal, ses défauts ne semblaient pas s'être atténués; mais quelle puissance de commandement possédait ce chef illustre qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer! Malgré la scène incroyable qu'il m'avait faite, j'en avais été vivement frappé et ce fut avec un vif intérêt de curiosité que je m'empressai de revenir chez lui à l'heure du dîner.
Là, j'éprouvai une nouvelle surprise. Tout le monde était en bourgeois ; je me trouvai seul en uniforme. Le maréchal me le fit remarquer. « Pourquoi donc êtesvous en tenue? » me demanda-t-il. Je lui avouai que je n'avais pas d'habits bourgeois convenables et que je croyais devoir me mettre en uniforme pour dîner chez un maréchal de France. 11 me regarda comme il l'avait déjà fait, d'un air curieux et un peu étonné; mais il n'ajouta rien. Il me présenta ensuite à sa famille, à sa sœur d'abord, puis à son frère, général de brigade d'artillerie de marine et à sa belle-sœur. Il éprouva le besoin de faire à son sujet une plaisanterie de mauvais goût : « Vous voyez, me dit-il, elle n'est pas de la famille », parce qu'elle était grande et mince, tandis que sa sœur et lui étaient courts, gros et trapus. Il ne dit rien de ses deux aides-de-camp que je devais connaître : le commandant Duval et le capitaine de Salles, dont le père, général de division, ancien camarade du maréchal, avait commandé sous ses ordres le i**^ corps de l'armée de Crimée. Enfin, le grand chancelier me présenta à la nnaréchale et m'ordonna de lui offrir mon bras pour la conduire à table, u comme étant le plus brillant militaire de la réunion ».
11 y avait en outre un gros chien au pelage foncé, assez laid, sans aucun signe de race, mais tranquille et obéissant. A peine étions-nous assis, que la sœur du maréchal lui prépara sa pâtée. Comme je la regardais, le maréchal me dit : « C'est la pâtée de Macouba, mon compagnon du siège de Sébastopol. Ici, il est toujours servi le premier. » Puis, tandis qu'on mangeait le potage, il se mit à raconter que peu de jours avant l'assaut de Malakoff, Macouba était constamment dérangé de ses devoirs par une chienne impudente, nommée Diane, qui appartenait au général de Salles et qui venait constamment rôder autour du quartier-général pour séduire son camarade. Il avait dû, lui, commandant en chef, entretenir une correspondance active avec le commandant du i""" corps, pour mettre un terme à cette conduite. Pendant tout le reste du dîner, le maréchal raconta ainsi une foule d'anecdotes ; il était en verve et plein d'entrain. Le repas, du reste, tout intime et familial, n'en avait pas moins un cachet particulier qui devait se reproduire chaque jour. Le maréchal seul parlait. Les autres l'écoutaient ou lui donnaient la réplique quand il faisait une question. Mais tous semblaient n'avoir qu'une idée : éviter d'irriter le maître de la maison. Toutefois, ils i
avaient beau faire, les incidents surgissaient sans qu'on s'y attendit. Ce jour-là, quand on offrit le rôti, le maréchal, au lieu de se servir, se retourna tout à coup et fit une scène au maître d'hôtel parce qu'il n'arrondissait pas assez le bras en présentant le plat. Ce dernier tremblait d'émotion. Néanmoins l'incident n'eut pas de suites. Il ne jeta même pas un froid parmi les convives
qui semblaient y être habitués. On attendit simplement que le maître reprit la parole, ce qu'il fit aussitôt.
Moi-même, je faillis, sans m'en douter, donner lieu à une sortie. On servit un légume que je n'aimais pas. J'hésitais et j'allais refuser le plat quand un coup de pied de mon voisin, le commandant Duval, m'avertit qu'il fallait en prendre. Je me hâtai de me conformer à cet avis et je m'aperçus alors que le maréchal me suivait des yeux. Après le dîner, le commandant me prévint que si je n'avais pas répondu à son invite, nous aurions eu une nouvelle scène dont j'aurais été l'objet. Heureusement il n'en fut rien et la gaîté du maréchal était revenue, quand on rentra au salon.
Là on m'offrit des cigares qui étaient marqués d'un M doré. Je me dépêchai d'en prendre, quoique je n'en eusse aucune envie et j'en fumai un, malgré mon habitude de me contenter d'une cigarette. Ce fut pour moi le moment critique. Le maréchal me fit un signe et dès que je-fus près de lui , il commença à me questionner sur les hommes et les choses d'Algérie. Je m'efforçai de lui répondre avec sincérité, mais aussi avec modération quand il y avait une critique à exprimer. Cette réserve lui parut naturelle et je me demandais s'il ne la préférait pas à toute autre attitude ; car chaque fois que j'avais une réticence, il la complétait par un trait qui peignait le personnage ou la situation, mais qui souvent aussi emportait le morceau.
A un moment donné, il me demanda quelle était la réputation d'un ancien intendant en chef de l'armée qui avait pris sa retraite à Alger et qui jouissait d'une considération assez faible. Je crus devoir lui dire qu'il avait
une réputation un peu douteuse. « Douteuse? me répliqua-t-il ; vous êtes modeste : c'est une canaille. »
Pour toutes choses, il était ainsi. Quand il en vint au maréchal Randon et aux nombreux travaux qu'il avait fait exécuter en Algérie, il critiqua tout. Randon ne pouvait avoir rien fait de bien. 11 me demanda entre autres choses, si je connaissais la route qu'il avait fait construire de Tizi-Ouzou à Fort- Napoléon. Je lui répondis affirmativement, en ajoutant que j'y avais souvent été employé. 11 fallut lui expliquer alors qu'après l'expédition de Kabylie, les troupes d'infanterie des trois divisions y avaient travaillé pendant plusieurs semaines. Cette route était très belle. J'eus le malheur de vanter sa construction. « Allons donc, me dit-il, elle s'éboule tous les ans ; elle n'a aucune solidité. » Cette appréciation me rappela à mon rôle et je n'insistai pas. Le maréchal était décidément partial et il n'y avait pas à modifier son opinion.
Heureusement la soirée se termina de bonne heure et jusqu'à la fin sa bienveillance ne se démentit pas. Mon camarade de Salles qui l'avait vu si monté contre moi, n'en revenait pas. Lorsque je pris congé pour me retirer, le grand chancelier eut même l'amabilité de m'indiquer le jour de son embarquement pour l'Algérie et m'invita à l'accompagner avec ses aides de camp. Je déclinai cet honneur en lui disant que j'avais ordre de rentrer aussitôt après ma mission et que mon général, n'ayant pas d'autre officier en ce moment, avait besoin de moi. J'avoue que malgré mon* admiration pour les grands succès militaires du maréchal, son caractère ne m'avait pas séduit. Je pouvais l'admirer ; mais c'était
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un chef à fuir; et j'étais trop heureux de m*être ainsi tiré de ma première entrevue.
Le lendemain, j'allai raconter ma journée au général Fleury qui ne put s'empêcher de rire de bon cœur à certains incidents. Il fut enchanté de voir comment toute cette affaire s'était terminée et je le remerciai avec effusion de sa bonté, persuadé que sa haute influence avait tout fait.
Peu de jours après, je fis mes visites d'adieux et je revins à la grande chancellerie où le maréchal me plaisanta de nouveau sur ce qu'il appelait maintenant « mon crime de lèse état-major ».
J'avais écrit au général Yusuf tous les détails de mes entrevues. Néanmoins il devait lui tarder de me revoir. Je quittai donc Paris, pour regagner mon poste. Mon retour le combla de joie ainsi que sa femme. Il fallut recommencer le récit des incidents de mon voyage et surtout ceux qui concernaient le nouveau gouverneur général.
Ce qui les intéressait le plus, c'était de connaître les dispositions de Pélissier à leur égard. Je les résumai ainsi; très aimables pour Mme Yusuf ; malveillantes pour le général, mais tempérées par la connaissance de ses services militaires et des influences qui le protégeaient en haut lieu. C'était, à n'en pas douter, une situation difficile qui commençait. Mais le gouverneur aurait des préoccupations autrement graveâ dans les affaires de son commandement ; et, en veillant attentivement aux rapports que le commandant de la division aurait avec lui, on devait s'en tirer sans trop d'embarras.
Dans les premiers jours de janvier 1861, le maréchal débarqua. Les réceptions commencèrent au Palais du Gouvernement, d'abord par les autorités civiles. Les personnages indigènes vinrent ensuite ; puis les autorités militaires. Pour terminer, le maréchal, se souvevant de son origine d*officier d'état-major et ayant une arrière-pensée dont personne ne se doutait, voulut recevoir à part le groupe nombreux des officiers d'étatmajor. On nous rassembla dans la cour du Palais. Le maréchal nous fit former le cercle et commença à nous passer en revue. Au début, il fut aimable, cherchant seulement à retrouver les officiers qu'il avait connus dans le cours de sa carrière. Mais son calme ne dura pas. Apercevant le commandant Fourchault, un excellent homme, très brave, mais d'un caractère violent, il se souvint d'un duel malheureux dans lequel cet officier supérieur avait tué son adversaire et lui cria assez haut : (( Ah, vous voilà, Fourchault ; eh bien vous n'avez plus tué personne depuis que je vous ai vu? ». Cette apostrophe jeta un froid. Tandis qu'il continuait, j'étais au dernier rang, très effacé et le suivant des yeux, quand je le vis s'arrêter à ma hauteur, me fixer et me faire signe d'avancer. Que diable pouvait-il me vouloir encore ? Quand je fus au premier rang, il me fit sortir du cercle, me plaça à son côté et dit tout haut, en me désignant : « Voilà un officier d'état-major qui a commis dernièrement à mon égard, une faute d'état-major des plus graves. Ayant à me remettre deux lettres, il les a montrées à d'autres personnes avant de se présenter à moi et il a essayé ensuite d'en soustraire une. Je l'ai
tancé d'importance et j'espère qu'il ne recommencera pas. Quant à vous, n'agissez jamais ainsi ».
J'étais furieux d'être mis en scène de la sorte et pour un acte qui n'était pas une faute. Mais je ne pus rien dire ; je tâchai de garder un air déférent et je regagnai ma place fort ennuyé. La réception finit sans autre incident et mes camarades ne se firent pas faute de me demander des détails que je leur donnai dans la mesure du possible.
J'espérais néanmoins en avoir fini avec cette histoire. Je me trompais. Le maréchal aimait à brimer, et quand il avait un sujet de taquiner ses subordonnés, il n'y renonçait pas facilement.
La paix n'était pas faite entre Yusuf et lui. Leurs propriétés de Mustapha étaient contiguës et, du temps du maréchal Randon, ori avait établi une porte de communication qui permettait au gouverneur et à sa famille de descendre au village en traversant le jardin du général. Depuis l'arrivée de Pélissier, Mme Yusuf avait fait fermer cette porte et retirer la clé. Le maréchal la réclama ; on fit la sourde oreille.
Il attendit une occasion. Un jour, il sut que Madame Yusuf patronnait une fête de charité. Quoiqu'elle ne lui lui eut rien demandé, il mit son offrande dans une jolie bourse et l'envoya à sa voisine avec des vers bien tournés qu'il avait composés ou fait composer (i) pour la circonstance, et dans lesquels il lui exprimait le désir
(i) Le maréchal a eu longtemps comme officier d'ordonnance, un officier d'artillerie qui versifiait facilement. Il utilisait son talent pour lui faire composer des vers qu'il ofiTrait à des dames, comme étant de lui.
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de vivre en bonne intelligence. On dut accepter, puis le remercier. Des rapports s'établirent ; il redemanda la clé ; on n'osa plus la lui refuser. A quelque temps de là, un beau jour, il vint faire une visite et fut très aimable. Le général était dans sa villa ; je m'y trouvais aussi et je fus témoin de la réconciliation qui parut complète. Quand le Gouverneur partit, on lui offrit un panier de fruits et je proposai à Mme Yusuf de le porter jusqu'à la limite de la propriété. Le maréchal s'y opposa et le reprit en disant: « Non, non, je ne veux pas le lui laisser; il serait capable de le garder, comme les lettres ». On en rit et on l'accompagna jusqu'à la porte du jardin.
Malheureusement, ces bonnes relations qui auraient pu se prolonger, ne durèrent pas. Et cette fois, ce fut bien la faute du général.
A la suite du voyage de l'Empereur, les idées du développement de la colonisation aux dépens des indigènes reprirent le dessus. Sous prétexte de progrès, les anciens amis du prince Napoléon et les partisans de l'autorité civile parlaient de l'absorption des indigènes dans les communes françaises, de leur assimilation aux Européens et de la cession à ces derniers, des terres disponibles. Tous ces projets formèrent bientôt un ensemble qu'on appela le système de cantonnement des tribus.
Le lieutenant-colonel Gandil, directeur des afiTaires arabes de la province d'Alger, très enclin aux idées libérales, ou soi-disant telles, crut sincèrement qu'il appartenait à un chef comme le général Yusuf, si connu des populations indigènes, de prendre l'initiative d'un mouvement d'assimilation des Arabes aux Européens. Il en causa longuement avec le général ; il lui fit valoir
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l'importance du rôle qu'il serait appeler à jouer s'il faisait mettre à la disposition des Européens les 85o.ooo à 2.320.000 hectares de terre que les indigènes de la province d'Alger laissaient sans emploi et, en même temps, s'il réussissait à cantonner ces derniers, en leur donnant tous les avantages de la civilisation. Le général qui avait en lui une confiance illimitée, lui laissa préparer une circulaire détaillée qui exposait ces transformations et qui s'adressait aux oflBciers des affaires arabes. Le but de ces propositions était de répondre à l'idée que l'Empereur avait émise pendant son récent voyage et qu'il résumait sous le titre de « rédemption des populations indigènes ».
Le général ne crut pas pouvoir prendre une initiative à cet égard, sans la soumettre au Gouverneur général. Celui-ci n'était pas homme à se payer de mots à effet, ou de théories généreuses. Il savait que le progrès, pour être pratique, doit être réalisé avec lenteur et lorsque le besoin s'en fait sentir. Il trouvait inutile et souvent dangereux de devancer les aspirations des hommes et il répondit simplement que les idées contenues dans la circulaire du général étaient prématurées. Ce travail devait, pour le moment, être laissé dans un carton. Par suite, on ne l'envoya pas. Mais le général, persuadé que c'était une œuvre de progrès répondant aux idées du Souverain, eut la fâcheuse idée de le faire tirer à deux cents exemplaires et d'en expédier un certain nombre à Paris.
Peu de temps après, le maréchal se rendit en France, pour défendre son budget. Il assista aux séances du Corps législatif et eut un jour, la désagréable surprise
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d*entendre un orateur attaquer son administration et montrer la voie qu'il devrait suivre, en citant des pages entières de la circulaire du général Yusuf. Le budget fut accordé tout de même. Mais en rentrant chez lui, Pélissier vexé, expédia au commandant de la division d'Alger, un télégramme ainsi conçu : k Au reçu de cet ordre, le lieutenant^colonel Gandil rentrera à son régiment ». Puis, il donna un libre cours à sa mauvaise humeur.
A Alger, où on ne s'attendait à rien et où l'on ne savait rien de ce qui s'était passé au Corps législatif, on fut stupéfait et très ennuyé. On n'y vit d'abord qu'un témoignage de la malveillance du Gouverneur.
Bientôt cependant, on connut les détails; on sut quels étaient les motifs de son irritation et de la décision qu'il avait prise. On savait aussi qu'on ne le ferait pas revenir sur son ordre. Gandil se résigna et s'apprêta à partir pour Constantine, où était son régiment, le 3* tirailleurs algériens. Mais pour éviter d'avoir l'air de subir un renvoi, il pria le général de vouloir bien ajouter à Tordre qui lui faisait rejoindre son corps, les mots: sur sa demande. On s'adressa au maréchal Pélissier, qui télégraphia simplement de Paris : « On mettra sur l'ordre : d'office ». 11 n'y eut plus qu'à s'incliner et le lieutenant-colonel Gandil dut nous quitter définitivement. Ce fut un gros chagrin pour le général.
A partir de ce moment, les rapports qui s'étaient établis entre lui et le Gouverneur, devinrent moins faciles. Ce dernier, influencé par le souvenir de cette affaire, restait toujours le chef autoritaire que l'on connaissait;
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et on ne pouvait plus compter sur sa bienveillance. Ces dispositions se manifestèrent dans des circonstances qui sans avoir des suites graves, affectèrent péniblement le général.
On apprit un jour à Alger, qu'à Djelfa, un fanatique avait entraîné quelques partisans à sa suite et fait irruption la nuit dans le village européen, où ils avaient pénétré dans plusieurs maisons et massacré une quinzaine de personnes. Mon camarade de promotion Leroux, lieutenant aux aflaires arabes, qui habitait le bordj, avait réuni les disciplinaires qu'il commandait et s'était porté au pas de course sur le village, où il avait promptement rétabli l'ordre, arrêté une dizaine d'Arabes, dispersé les autres et rassuré la population. Le commandant supérieur du cercle de Laghouat, dont il dépendait, était alors le chef d'escadron de cavalerie de Sonis, qui devait perdre une jambe à la bataille de Patay et devenir général de division. 11 fut prévenu de l'événement, dans la nuit même et partit aussitôt pour Djelfa. Dès son arrivée, il constitua un comité d'enquête composé d'oiïiciers et de fonctionnaires assimilés et les réunit en séance dans une salle du bordj. 11 leur expliqua qu'ils ne formaient pas un conseil de guerre et qu'ils n'avaient pas à s'occuper de la peine à infliger. Il les chargeait seulement de faire une enquête sur le rôle des prisonniers dans l'attaque de la veille et de lui signaler ceux qui avaient pris part au massacre.
L'enquête fut terminée dans la matinée. Neuf des prisonniers avaient trempé dans le meurtre des habitants. Les preuves étaient indiscutables. De Sonis qui était la douceur même, savait aussi à l'occasion être
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d'une fermeté remarquable. Homme de devoir, d'une droiture et d'une conscience proverbiales, brave comme son épée et profondément religieux, il jouissait dans l'armée de la plus haute estime.
Quand il eut reçu les résultats de l'enquête, il fit conduire les neuf coupables derrière le mur du bordj et les fit fusiller. Puis, il rendit compte au général de division et repartit pour Laghouat. Sa dépêche parvint à Mustapha pendant le déjeuner. Le général Yusuf approuva de Sonis, trouva sa conduite énergique et très propre à produire, sur les Arabes, une impression salutaire. Il m'envoya aussitôt porter ce télégramme au maréchal, à Mustapha supérieur. Je trouvai ce dernier à table ; et, sur mon insistance, il me reçut de suite. A la lecture du compte rendu de Sonis, il dit tout haut avec satisfaction : « Bien touché » ; puis, se ravisant, il ajouta : « Ah, mais; et les journaux, qui vont m'attaquerl ça n'ira pas tout seul. Eh bien, non; il a été trop vite; il pouvait bien attendre. Dites au général que je ne puis appprouverla conduite du commandant supérieur; il y a mis trop de précipitation et il va falloir aviser ».
Je revins avec cette réponse et le récit des paroles que j'avais entendues. Elles témoignaient, chez le maréchal, d'un état d'esprit regrettable et d'une disposition à céder devant les journalistes ennemis de l'autorité militaire. Yusuf sentit que le maréchal allait faire retomber sur lui et sur de Sonis la responsabilité de l'effet produit par cette exécution. C'est ce qui arriva et le Gouverneur général se couvrit ainsi contre les attaques dont il fut bientôt l'objet. Pour y mettre un terme, il révoqua le commandant de Sonis et le renvoya à son régiment
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dans la province d'Oran, sans autre forme de procès. Cette punition infligée, sans enquête préalable, sans information, à un officier supérieur connu, estimé, qui n'avait fait que son devoir, en donnant des preuves d'activité, de décision et d'énergie, fit dans l'armée, un fâcheux effet. Le général en fut navré, d'abord parce qu'il estimait beaucoup de Sonis, ensuite parce qu'il n'avait même pas été consulté, enfin parce qu'il prévoyait la déplorable impression que cette mesure produirait sur les tribus du sud de sa province. En outre, cet incident lui montrait que les habitudes de comman- <iement du maréchal s'étaient modifiées et qu'il suffisait de quelques coups de plume dans la presse locale pour influencer son jugement, autrefois si net et si carré. Il était aussi frappé d'un manque d'égards qu'il trouvait blessant. Car, en tout état de cause, le commandant de la division aurait dû être invité à donner son avis.
Peu de temps après, un nouvel incident survint qui l'irrita plus profondément encore. Le directeur de la banque de l'Algérie donnait une grande fête à l'occasion du mariage de sa fille. Toutes les autorités étaient invitées. Yusuf y arriva de bonne heure et, suivant son habitude, s'empressa de causer avec les femmes qui attiraient plus particulièrement son attention. Il finit par s'asseoir à côté d'une jeune personne assez belle, qui était remarquée dans la société d'Alger. A ce moment, le maréchal entra. Il était en retard et le salon était plein de monde.
A sa vue, plusieurs personnes se levèrent ; d'autres restèrent assises ; Yusuf fut du nombre. Pélissier marcha droit sur lui, et s'arrêtant à sa hauteur, lui dit, sur
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un ton élevé : « Général, lorsque j'entre quelque part, j'entends que chacun se lève et me salue. »
Yusuf, furieux, se leva, le toisa des pieds à la tête avec une expression de colère, presque de mépris, lui tourna le dos sans le saluer et quitta le salon. Comme on le pense, cet incident jeta un froid et troubla profondément la fête.
Quant au maréchal, il prit la place de Yusuf et se mit à faire l'aimable avec la jeune personne qui causait un instant auparavant avec le général. Ce dernier eut une suffocation dans la rue, dut recevoir des soins chez un ami et rentra chez lui assez tard, dans un état d'irritation extrême.
Tel était désormais, au vu et au su de tout le monde, l'état des relations établies entre ces deux personnages. C'était très malheureux et on ne pouvait qu'en souffrir. Cependant il n'y eut plus de scène entre eux; chacun vécut de son côté, entretenant les rapports de service strictement nécessaires. Et, par un singulier hasard, ce fut à moi qu'incomba, sans m'y attendre, la mauvaise chance d'avoir, avec le maréchal, une nouvelle et dernière entrevue.
A l'époque où survinrent ces tiraillements, je fus obligé de quitter mes fonctions d'aide-de-camp. La belle-mère du général, qui habitait souvent chez lui, était devenue, en vieillissant, d'un caractère inquiet et parfois difficile. Persuadée que sa fille avait besoin d'être protégée contre les infidélités de son mari, elle s'était fait la surveillante de la conduite de son gendre. Celui-ci ne pouvait pas rendre visite à une dame et suppléer sa femme qui n'en faisait pas à cause de sa santé.
sans avoir une scène. Il en résultait généralement une attaque de nerfs pour Mme Yusuf et, pour son mari, une existence fréquemment troublée. Rentrait-il en retard, on le soupçonnait aussitôt ; on lui adressait des questions qui n*en finissaient pas et souvent, pour avoir la paix, il imaginait une inspection qu'il avait faite avec moi, ou toute autre affaire de service dans laquelle je l'avais accompagné.
Le lendemain, quand j'arrivais pour déjeuner et pour lui rendre compte de la correspondance, il m'attendait au jardin pour me prévenir des explications qu'il avait dû donner à sa famille, et me priait, si on me questionnait, de confirmer son dire. Je n'y voyais qu'un moyen de calmer des agitations intimes et je me conformais à son désir, ignorant du reste ce qu'il avait pu faire en ville. Cela alla bien pendant quelque temps. Mais l'esprit soupçonneux de la belle-mère ne se contenta pas des raisons qu'on lui donnait. Elle voulut les faire contrôler en cachette et s'aperçut que son gendre lui débitait des histoires arrangées pour les besoins de la cause. Elle fut alors persuadée que j'étais le complice des fredaines du général et me pria un jour de passer chez elle pour me dire à ce sujet tout ce qu'elle avait sur le coeur. J'en fus indigné ; je lui répondis que je n'avais qu'un moyen de défendre ma réputation, c'était de quitter mes fonctions. Elle me supplia de n'en rien faire, désolée, disait-elle, de ma résolution. Je lui dis qu'elle aurait dû y penser plus tôt ; maintenant, il était trop tard.
J'allai trouver mon général auquel je racontai les détails de cette entrevue. Très gracieusement, il me dit
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qu'il était la cause de Tennui que j'avais éprouvé et il me demanda de rester près de lui, certain qu'il était, d'arranger cette situation pour l'avenir. Devant cette nouvelle preuve d'affection, je dus m'incliner; mais je restai convaincu que le mal était sans remède et que, tôt ou tard, il me faudrait renoncer à mon service.
C'est ce qui arriva, en effet. Sa belle-mère revint à ses soupçons, m'engloba dans l'animosité qu'elle éprouvait contre son gendre et recommença ses bavardages. Je dus me rendre compte que bien des gens étaient disposés à voir en moi un aide-de-camp complaisant qui ne savait rien refuser à son chef. Il fallut me décider à perdre une position brillante et enviée. Je lui en reparlai, en exposant mes raisons. Il finit par s'y rendre, en ne me dissimulant pas le chagrin qu'il en ressentait. Nous attendîmes qu'il m'eût trouvé un successeur et je demandai, avec son approbation, à passer, dans l'intérêt de mon instruction d'officier d'Etat-major, au Bureau topographique du Gouvernement général. Je n'en restai pas moins pour lui un ami dévoué sur lequel il savait pouvoir compter ; de son côté, il était toujours pour moi, le plus bienveillant des chefs.
Peu de temps après, le maréchal se sépara de mon camarade de Salles, dont la manière de servir ne lui convenait plus.
Jusque là il l'avait traité avec une grande bienveillance, en souvenir de son père dont il était l'ami. Mais un beau jour, ne le trouvant plus assez zélé et ne voulant pas lui faire du tort en le renvoyant, il prit différents prétextes et lui infligea des brimades telles que
de Salles demanda lui-même à changer de position. C'est ce que voulait le maréchal.
Quelques semaines après, je fus invité à me rendre auprès du colonel d'Etat-major Renson, chef du cabinet du Gouverneur. Celui-ci, très aimable homme, froid et bienveillant, me dit que le maréchal avait jeté les yeux sur moi pour remplacer de Salles ; que c'était pour moi un grand honneur ; mais qu'avant de me désigner, on avait cru nécessaire de me prévenir, pour s'assurer qu'il n'y avait aucun empêchement. Je fus un peu démonté ; cette proposition ne me convenait pas. Le caractère du maréchal me semblait insupportable et mon indépendance, dont je jouissais depuis si peu de temps, était pour moi un bien précieux. Je m'eflbrçai de paraître très flatté, heureux même d'avoir été distingué par un chef aussi illustre que le duc de Malakoff ; mais je demandai à réfléchir pendant vingt-quatre heures. Le lendemain, je revins dire au colonel Renson que je craignais de ne pouvoir satisfaire le maréchal ; que les défauts de mon caractère m'empêcheraient de lui rendre les services qu'il pouvait attendre de moi et que je le priai de m'excuser, mais que je ne croyais pas pouvoir m'engager dans des fonctions d'aide-de-camp. Ma réponse fut mal accueillie. Le colonel me fit des observations sur un ton sévère : un refus de ma part était une chose grave ; on ne pouvait répondre ainsi au maréchal Pélissier ; je risquais de m'en faire un ennemi, etc., etc. Mon parti était pris ; j'avais bien réfléchi ; je persistai.
Pendant quelque temps, je n'entendis plus parler de cette affaire et je me félicitai de ma résolution, tandis
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que le grand chef se gardait de Toublier. Je ne devais pas tarder à m'en apercevoir.
Le Sous-Gouverneur, général de Martimprey avait eu la gracieuse pensée de rassembler à sa table tous les officiers d'Etat-major d*Alger et des environs, qui étaient très nombreux. On se fit une fête de cette réunion. Mais peu de jours avant qu'elle eût lieu, on apprit que le maréchal avait fait remarquer au Sous-gouverneur, qu'il était lui aussi un officier d'Etat-major ; qu'on avait eu tort de ne pas l'inviter et qu'il viendrait au banquet. Cette nouvelle fut loin de plaire à tout le monde; néanmoins, il fallut faire contre fortune, bon cœur, et chacun s'apprêta à se tenir sur une prudente réserve.
Au jour dit, nous vînmes en avance au rendez- vous, afin de ne pas faire attendre le maréchal « qui arriva bientôt, escorté d'un capitaine d'artillerie, officier d'ordonnance; 11 fut de suite très aimable et s'excusa d'avoir amené « une aiguillette » qui n'était pas de l'Etat-major. Il sut animer le repas et lui donner un ton de gaîté auquel nous n'étions pas accoutumés de sa part. Il y eut beaucoup de cordialité et nous fûmes tous enchantés.
Le dîner terminé, on devait, pour passer au fumoir, traverser la galerie intérieure de la belle maison mauresque qu'habitait le sous-gouverneur. Le maréchal se plaça à la porte de sortie et ordonna au général de Martimprey de lui nommer chacun des officiers qui allaient défiler devant lui. Cette petite cérémonie se passa bien. Il n'y eut de coups de boutoir pour personne. J'étais un des derniers. Quand mon tour vint, le maréchal me mit la main sur l'épaule et me dit d'un
air qui ne présageait rien de bon : « Vous, suivez-moi. » Il me mena dans la galerie et sur un ton de commandement que je connaissais, m'apostropha ainsi : « Je vous ai fait l'honneur de vous désigner pour mon aidede-camp; vous avez osé refuser. J'entends savoir pourquoi. » J'avais prévu cette scène et ma réponse était prête, u Monsieur le Maréchal, lui dis-je, vous êtes au plus mal avec le général Yusuf ; tout le monde le sait; je n'ai pas cru pouvoir, dans la même ville, être votre aide-de-camp après avoir été le sien. » Je m'attendais à un éclat; ce fut tout autre chose. « Ces sentiments vous honorent »,• me dit-il, sur un ton sérieux, mais sans animosité. « Et puisqu'il en est ainsi, il faut que vous sachiez les raisons qui m'ont forcé d'avoir vis-à-vis de votre ancien général l'attitude que j'ai prise. » Il me parla alors de la circulaire sur le cantonnement des tribus, des idées absolument prématurées qu'elle exprimait, et de l'ordre qu'il avait donné de la laisser de côté. On ne lui avait pas obéi ; on avait divulgué la circulaire; la faute en était à Gandil et à Yusuf; il ne fallait pas qu'elle se renouvelât. De là la nécessité de renvoyer Gandil à son régiment et de surveiller l'administration du général Yusuf que son passé exposait à subir des influences dont il ne pouvait discerner le bon ou le mauvais côté.
Le maréchal avait raison. Je le remerciai de sa confiance en lui promettant de ne pas la trahir. 11 vit sans peine que je trouvai juste tout ce qu'il me disait ; et, loin de m'en vouloir de mon refus, il me témoigna de la bienveillance. Il me parla de la conquête de l'Algérie, des événements dans lesquels il avait connu
iga YUSUF ET PÉLISSIER
Yusuf qu'il appréciait beaucoup comme cavalier en plaine, mais c( qui n'était pas fort, disait -il, dans bien d'autres circonstances, notamment devant des murailles, comme à Laghouat ». Il en vint à me parler des premières opérations de l'armée d'Afrique et me demanda si je connaissais ce qu'il avait écrit sur ce sujet. Sur ma réponse négative, il me dit qu'il m'enverrait sa brochure, etc. J'étais vivement touché de la bonté de cet homme éminent, au caractère difficile sans doute, mais qui apportait dans tous ses actes une force de commandement qui imposait le respect et un jugement dont l'élévation et la justesse étaient remarquables. Quelles puissantes facultés et quel caractère supérieur, medisais-je en le quittant, profondément ému de la conversation que je venais d'avoir I
Je rejoignis mes camarades qui n'en revenaient pas de la longueur de mon entretien. Le sous-gouverneur lui-même vint m'en parler ; je restai sur la réserve, déclarant que je n'avais eu qu'à me louer du maréchal.
Quelques jours après, je reçus sa brochure, intitulée ! Mémoire sur les opéralioiis de l'armée française sur la côte d'Afrique, depuis le i^ juin, jour du débarquement, jusqu'à la prise d'Alger, le 5 juillet 1830, par un capitaine de l'état-major général de l'Armée expéditionnaire.
Ce mémoire, écrit par Pélissier au début de la conquête, venait d'être édité à Alger; mais personne n'en avait connaissance; et, il n'a été, je crois, distribué qu'à un petit nombre de personnes.
J'allai remercier le gouverneur; je fus reçu par le colonel Renson qui se chargea volontiers de faire connaître ma démarche.
YUSUF ET PÉLISSIER igS
Ce fut la dernière fois que je vis le maréchal. Peu de temps après, survinrent des événements qui m'entraînèrent en expédition, me ramenèrent auprès du général Yusuf et créèrent pour lui, une période agitée, destinée à troubler la fin de sa carrière et à abréger malheureusement sa belle existence.