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REFUS ET ACCEPTATION. — PORTRAIT DU GÉNÉRAL. — SA VIE A ALGER

C'est en juin 1857, au camp de Souk-el-Arbâ(i) dans la grande Kabylie, que je vis pour la première fois, le général Yusuf. Le 24 mai, il y avait eu un rude combat, qui nous avait rendus maîtres du pays des Béni Raten. Mon régiment, le 3" zouaves, qui faisait partie de la division Mac-Mahon, était campé à Aboudid, à côté de Souk-el-Arbâ. Les préparatifs de l'attaque d'Icheriden nous retenaient sur le terrain que nous occupions et nous laissaient quelques loisirs. J'en profitai pour visiter les camps des divisions voisines, j'arrivai ainsi au quartier général du maréchal Randon, commandant en chef du corps expéditionnaire et à celui du général

(i) Expédition do la Grande Kabylie.

Yusuf, qui était à côté. Le hasard me fit voir ce dernier qui flânait devant sa tente. Sa physionomie, souvent Feproduite par les journaux illustrés de Tépoque, était facile à reconnaître.

Il était coiffé d'une calotte formée par un képi sans visière et se promenait en fumant une belle pipe arabe, ornée d'un gros bout d'ambre. Il me parut âgé d'environ cinquante ans et très distingué. Deux superbes chevaux étaient entravés à quelques pas devant sa tente et une grande queue de cheval blanc fixée à une lance, lui servait de fanion.

Ce détail me frappa, comme il frappait bien des gens. Il renouvelait une mode des pachas turcs ou des Khans tartares. C'était une anomalie qui choquait un peu dans notre armée et qui lui a été bien des fois reprochée. Et pourtant, comme on le verra plus loin, elle lui rappelait un souvenir assez glorieux pour qu'il eut le droit d'en être fier.

En continuant ma course à travers nos camps, j'oubliai vite le général. D'autres héros de l'armée d'Afrique étaient alors à notre tête, et attiraient mon attention. C'était le maréchal Randon, notre grand chef, qui devait achever la conquête de l'Algérie et établir dans ce pays, les bases d'une occupation définitive; celui auquel Pélissier, dans une heure de rancune et pour faire de l'esprit, avait donné cette mauvaise note : petit corps, petit esprit, petit courage. C'était ensuite le général Renaud dit de Tarrière-garde, titre qu'il avait gagné à la retraite de Constantine. En iSSg, il commandait une de nos divisions; puis le général Rourbaki, l'ancien colonel des turcos, alors général de brigade, le seul de nos

chefs qui avait eu, comme le maréchal Bugeaud, sa chanson populaire (t); enfin, Mac-Mahon, mon général de division, qui devait être plus tard, l'auteur inconscient de la mort de Yusuf.

Deux ans après, en iSBg, je débarquais à Alger, où la destinée allait bientôt m'attacher au général d'une façon inattendue. J'appartenais alors au 12® régiment de chasseurs qui allait remplacer à Blidah, le 7' partant pour la campagne d'Italie.. Nous gravissions la rampe qui monte du port à la place du Gouvernement, quand je m'entendis appeler d'en haut, par mon excellent camarade Lelorrain. Il me demandait si je consentais à le remplacer à l'état-major de la division d'Alger. J'acceptai de suite. Il me présenta au colonel, chef d'état-major, qui était venu au-devant du régiment et ma mutation fut réglée séance tenante.

Désormais je faisais partie de l'état-major du général Yusuf et j'y pris de suite mon service. Deux particularités me frappèrent dès le début : les théories du chef d'état-major et les médisances dont le général était l'objet.

Pour traiter les affaires de la division, le colonel vous apprenait que le règlement devait être ouvert d'une main et fermé de l'autre; il fallait s'en inspirer sans doute, mais avant tout, on devait spéculer sur les passions des hommes. C'était le seul moyen de les mener.

(i) Ce chic exquis

Par les turcos acquis, Ils le doivent à qui ?

A Bourbaki, Ou je ne sais à qui.

Ce colonel, produit des premiers temps de la conquête, était en campagne depuis trente ans. Il était très entendu, mais peu considéré en raison de ses défauts et de sa passion pour le jeu. 11 était devenu sceptique et tout en lui m'étonnait. Son sens moral laissait à désirer et il ne pouvait inspirer confiance, même à ceux qui admiraient le plus ses capacités.

Quant aux médisances contre le général, elles dépassaient tout ce qu'on peut imaginer, A la pension notamment, où se trouvait son aide de camp, le général Yusuf était le sujet habituel des conversations et il n'y avait pas de vilenie qu'on ne lui attribuât. On l'appelait Joseph; on le ridiculisait; on exagérait ses défauts; on kii en donnait au besoin. A entendre ses oflBciers, c'était une espèce d'indigène, mal civilisé, tenant à la fois de l'arabe, du rufiBan et du condottiere. Son aide de camp faisait chorus avec ses camarades et annonçait qu'il allait le quitter. Ses moindres défauts étaient d'emprunter de l'argent à son personnel et de ne jamais le rendre, de violer ses promesses et d'exiger de ceux qui l'approchaient, des services humiliants.

Cette réputation, complétée par celle de son chef d'état-major, me laissa l'impression d'un milieu militaire déconsidéré, et qu'on aurait fui, si on ne s'était trouvé en Afrique, à une époque qui exigeait encore des expéditions et dans un pays où les campagnes comptaient double. A quelques jours de là, le départ de l'aide de camp, vint confirmer mes appréciations et me montrer la nécessité d'observer une grande réserve. Je n'en restai pas moins stupéfait d'entendre presque journellement des officiers estimables, bien élevés, répéter sur le

compte de leur général, des faits capables de ternir à jamais sa réputation.

J'en étais là de mes observations, quand un dimanche, au sortir de la messe militaire, le colonel d'étatmajor me proposa de remplacer Faide de camp démissionnaire. Je n'y avais jamais songé; je fus dérouté et lui demandai conseil, sachant qu'il était mieux que personne, au courant de la situation. Le colonel éluda la réponse, me dit que le général avait jeté les yeux sur moi et qu'il avait ordre de me conduire chez lui. C'était une vraie surprise. Je ne connaissais le général que par son passé et les racontars de mes camarades. 11 fallait me décider de suite. Quand j'arrivai chez lui, pénétré des appréciations que j'entendais émettre depuis quelque temps, je ne croyais pas possible d'accepter son offre.

Conduit en sa présence, je lui trouvai l'air bienveillant et je fus d'autant plus embarrassé que le chef d'étatmajor s'était retiré. En somme, j'étais l'objet d'une demande flatteuse de la part d'un des chefs de l'armée, que ses beaux services avaient rendus célèbre, mais dont la réputation privée était mauvaise.

Il me dit que le colonel avait dû me faire connaître ses intentions. Je le remerciai; je lui dis combien j'étais touché de la démarche dont j'étais l'objet, mais je lui avouai qu'étant sans fortune et ayant parfois un caractère difficile, je craignais de ne pouvoir le satisfaire. Je le priai en conséquence de me permettre de décliner sa proposition. Il me lança un regard furieux, se leva et me dit sèchement : « c'est bien », en ayant l'air de me montrer la porte. Il devinait que j'avais dû subir l'influence des propos malveillants dont il était la victime.

O LE GEXERAL TUSUF

Je sortis et j'allai à Tétat-major, rendre compte de l'entrevue à mon colonel. Ce dernier n'avait pas prévu cette solution. Il me reçut vertement, me dit de l'attendre et courut chez le général. Comme je le sus plus tard, tous deux devinaient la cause de ma réponse. Us jugèrent cependant qu'il serait facile de modifier mon attitude. Après un instant d'absence, le colonel revint. Il me dit que j'avais eu tort de répondre au général comme je l'avais fait, qu'on ne parlait pas ainsi à un général de division, et que ce dernier avait été blessé; mais que l'affaire devait s'arranger et qu'il allait me ramener près de lui.

Je ne savais comment me tirer de cette situation. J'obéis néanmoins et je le suivis. Le général me reçut d'un air hautain, très digne, mais sans aucun signe de colère. J'étais résolu à être très net, dussé-je en pâtir, persuadé que c'était le seul moyen de sortir de ce pas difficile.

Yusuf me dît d'un ton sec, mais sans malveillance : « Il paraît, capitaine, que nous ne nous sommes pas compris tout à l'heure. » Je lui répondis que je m'étais sans doute mal exprimé et que je lui demandais la permission de lui expliquer ma réponse. « Je crois, lui dis-je, que pour être votre aide de camp, il faut posséder quelque fortune. Je n'en ai pas. Je crois aussi qu'il faut parfois certaine souplesse de caractère. J'ai le défaut d'avoir plutôt de la raideur. J'ai cru dès lors que je ne pourrais convenir à la position que vous me faisiez l'honneur de m'offrir, et je l'ai déclinée. » « Mon cher capitaine, me dit-il, je tiens à répondre à votre franchise ; et je vous donne l'assurance que vous n'aurez jamais à souffrir

près de moi des désagréments dont vous me parlez. »

Cette réponse si spontanée et si confiante me toucha profondément. Le chef qui me l'adressait ne pouvait être celui qu'on m'avait dépeint. « Mon général, lui disje, devant une pareille marque d'estime, je n'hésite plus. Je vous remercie sincèrement et je suis prêt à me dévouer pour votre service. » Il parut très sensible à ma réponse et me tendit la main.

L'accord était conclu et une étreinte amicale cimenta aussitôt entre nous des sentiments qui devaient se changer bientôt en une véritable affection.

Mon acceptation était complète. Je commençais à croire que mes camarades, aveuglés par des propos que la jalousie seule avait inspirés, ne connaissaient pas leur chef. Moi-même je partageais cette ignorance ; mais je savais déjà que le général avec lequel je venais de me lier, ne répondait pas au portrait qu'on m'en avait fait.

A partir de ce moment, je me trouvai dans une situation brillante, intéressante, mais rendue toujours diCRcile par la personnalité du général. Elle a influencé le reste de ma carrière et entretenu parfois contre moi des préventions que j'ai eu de la peine à dissiper.

Ma nomination fut datée du 24 juin 1869. Yusuf redevenait pour moi un des héros de la conquête. Mais il était toujours une énigme. Si son passé militaire m'était un peu connu, en revanche son origine, son éducation, son caractère étaient pour moi un mystère. Pour le public, c'était un chef arabe qui, s'étant dévoué à la France, avait obtenu, par suite d'une faiblesse regrettable, son inscription dans le cadre des généraux français. La plupart de ses collègues partageaient cette opi-

nion ; et de là, à manifester des sentiments analogues à ceux qu'inspiraient les Arabes, il n'y avait qu'un pas.

Tout cela était faux. Il n'y avait d'arabe chez lui que le langage et l'éducation. Et encore l'accent italien reparaissait dans ses conversations avec les indigènes, comme son goût pour les arts, pour la musique surtout, décelait l'Italien. Il en parlait la langue d'une façon remarquable et en reproduisait les intonations dans plusieurs mots français.

La connaissance exacte de sa vie fut une de mes curiosités. Mon désir à cet égard était d'autant plus éveillé, que tous les faits de son existence semblaient tenir du roman. Cette particularité a souvent rendu ses meilleurs amis, incrédules sur les récits qu'ils entendaient. On a dit qu'il n'était pas tâché de s'attribuer une origine légendaire. Je le crus aussi, jusqu'au jour où j'eus la preuve du contraire.

Bref, mon opinion s'affermit peu à peu, d'abord par une confiance réciproque qui fut bientôt sans limites, ensuite par une intimité qui dura quatre ans, par des relations qui ne cessèrent qu'à sa mort et que sa veuve a bien voulu continuer. Les occasions vinrent à mon aide. Le hasard me fit causer une fois avec un de ses proches parents. Une autre fois je fus mis en rapport avec un des hommes qui l'aidèrent à s'évader de Tunis ; puis, avec l'aspirantde marinequi commandait le canot, chargé de le recueillir et de l'emmener. J'ai eu sous les yeux des lettres de l'ofiScier français qui le seconda dans la surprise et l'enlèvement de la citadelle de Bône. J'ai connu deux ou trois Tunisiens qu'il avait appelés de Tunis en Algérie : Abdelal, fils d'un ancien chef des

Mameluks du Caire, qu'il fit engager aux spahis et qui, naturalisé français, devint général ; Allegro, d'origine italienne, comme lui, qui devint le commandant de spahis que tous les généraux d'Afrique ont connu et le père de notre ami dévoué, le général tunisien du même nom ; enfin, Bernardo Certa, lieutenant au i*' spahis, homme discret, d'un dévouement absolu, d'un jugement sûr et dont la carrière avait été interrompue par un séjour assez long en Tunisie. Tous ces hommes avaient leurs idées arrêtées sur l'origine du général et lui ont conservé jusqu'à la mort une affection dévouée. Que de fois aussi j'eus l'occasion de voir des personnalités qui avaient été plus ou moins mêlées au passé du général : Léon Roches, Bou-Derba, les de Lesseps, plusieurs chefs indigènes et jusqu'au Bey de Tunis, qui vint, en 1860, à Alger, rendre hommage à l'empereur Napoléon 111 et dont le père avait donné jadis l'ordre de faire périr Yusuf I

Ces rencontres, favorisées par mon dévouement, et complétées par les confidences du général dans ces heures de la vie en campagne où la causerie et les retours au passé ont un charme particulier, par l'intimité qu'établirent entre nous mes matinées et mon séjour dans sa villa, à Mustapha, nos expéditions, nos inspections, nos courses en commun, la vie sous la tente, son attaque de choléra au Maroc, les soins que j'eus à lui donner, enfin par trois duels dans lesquels je fus son témoin, ont formé dans mon esprit une conviction arrêtée sur son passé.

Le général n'avait plus à cette époque l'aspect oriental qui l'avait fait remarquer autrefois. Plus jeune, il

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avait soulevé l'enthousiasme sous ses pas et exercé sur ses contemporains une véritable séduction.

En 1887, la première fois qu41 était venu à Paris, il avait attiré tous les regards. Reçu partout et surtout à la Cour, il avait été invité à toutes les fêtes. A la suite d'une réception à Fontainebleau, un des écrivains du temps Tavait dépeint dans les termes suivants :

(( Yusuf est un Arabe pur sang ; il a la taille petite, la tête haute et fière, les membres de fer, Fagilité, la grâce, la vigueur, le regard brûlant, la crinière épaisse et noire des coursiers de son pays. Jamais plus d'intelligence sauvage n'a brillé sur le visage d'un jeune homme; il a le cou nu et superbe : sa tête est ornée d'un turban de cachemire ; sa barbe est longue et bien peignée. Il porte un habit oriental de drap vert galonné d'or et, sur les épaules, un manteau noir ; le terrible yatagan est passé à la ceinture, w

c( C'était alors, dit le général Abdelal, un homme dans toute la force de l'âge, d'une taille ordinaire, mais admirablement bien prise, d'une physionomie intelligente et remarquablement belle, d'une adresse extraordinaire à tous les exercices du corps, à pied et à cheval, brave jusqu'à la témérité, généreux jusqu'à la prodigalité et qui réunissait toutes les qualités physiques et morales pour commander une troupe comme celle des spahis. Aussi en était-il adoré et pouvait-il tout lui demander. »

Cinq ans plus tard, à Misserghin, dans la province d'Oran, à la suite d'une visite au camp de spahis, le duc d'Orléans écrivit sur leur chef et sur la fantasia qui lui fut donnée, la note suivante :

« Dans ce spectacle, il faut le dire, Yusuf est à lui seul un spectacle ; sa jeunesse, sa beauté, le caractère énergique et fier de sa physionomie, attirent d'abord les regards. A cette impression se rattachent d'ailleurs plus de souvenirs saisissants qu'il ne compte d'années : le mystère impénétrable de son enfance ; les chances aventureuses d'une captivité commencée au berceau et terminée dans un sérail; l'éclat romanesque et tragique de ses amours, de ses haines, de ses vengeances ; la renommée de sa force, de sa bravoure, de ses grands faits d'armes, aussi nombreux que les batailles auxquelles il a pris part, et dont on croirait le récit emprunté aux chants du romancero, ou aux pages des chroniques, font de Yusuf une de ces figures chevaleresques qui inspirent les poètes aux siècles de poésie, une tradition jeune et vivante du vieil Orient. »

Enfin le maréchal Bugeaud l'avait noté « comme un cavalier de guerre de premier ordre, alliant à l'audace et à l'intrépidité qui ne connaissent point d'obstacles, le sang froid qui permet de voir clair au milieu des dangers les plus étourdissants. Yusuf, avait-il écrit, est le Murât de notre époque ; celui qui saura s'en servir, obtiendra des résultats extraordinaires. Ses remarquables qualités lui assignent une place à part. »

A l'époque où je devins son aide de camp, le général Yusuf paraissait avoir cinquante ans. Dans sa mise, dans sa manière d'être et de commander, rien ne pouvait rappeler le chef arabe. Sa taille était un peu au-dessous de la moyenne ; il portait toute sa barbe qui lui allait fort bien et qui commençait à grisonner. Sa physionomie était encore belle et son regard très vif ; il

était souple à tous les exercices de corps et montait à cheval avec une rare aisance, mais uniquement pour son service et presque jamais pour une promenade. Le cheval avait toujours été pour lui un moyen de locotion ; et, il n'avait eu que deux chevaux de guerre favoris : le cheval blanc qu'il avait pris à un bey turc au col de Mouzaïa et un superbe cheval bai. Sultan, bête exceptionnelle qui était sa monture habituelle. Celui-ci était né dans une tribu de la vallée du Chelif , renommée pour ses beaux coursiers, dont le caïd avait offert deux chevaux, deux frères de père et de mère, au directeur des Affaires arabes de la province d'Alger. L'un d'eux avait paru si beau que le directeur l'avait offert au général. Depuis ce temps, tout le monde l'admirait. Je n'avais jamais vu un cheval barbe, même parmi ceux des grands chefs arabes, digne de lui être comparé.

Depuis qu'il commandait la province d'Alger, le général avait une existence des plus simples. Il habitait à Mustapha, une jolie villa que le Gouvernement lui avait cédée par égard pour ses beaux services et dans laquelle, il avait réuni les souvenirs de sa vie et de la conquête. Parmi eux, il fallait compter son cuisinier Fatha et son valet de chambre Salem. Tous deux, nègres d'origine, avaient été recueillis à la Smala, en i843. Fatha avait alors une vingtaine d'années et Salem était au berceau. On avait profité des dispositions du premier pour en faire un cuisinier. Salem avait grandi à la maison et s'était formé aux fonctions de valet de chambre. Tous deux s'étaient dévoués au général et à sa famille.

Mme Yusuf, femme du meilleur monde, délicate.

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nerveuse , d'une santé ébranlée , mais encore très active, dirigeait le ménage avec une économie parfaite. Elle y avait du mérite ; car le général, grand seigneur, malgré ses ressources limitées, dépensait sans compter. Jamais je n'ai mieux compris qu'en le voyant, ce proverbe que les Espagnols appliquent aux gens riches : M 11 faut savoir être grand d'Espagne. » Le général Yusuf possédait cette science à fond. Un objet d'art ne paraissait pas dans un magasin, sans qu'il ne cherchât de suite à l'offrira quelqu'un. Et, comme Mme Yusuf ne pouvait partager les goûts de son mari pour les dépenses inutiles, c'était toujours à une autre dame qu'il faisait porter le cadeau. Quant au paiement, il n'y songeait guère. Et lorsque la note à régler, quelquefois grossie, arrivait à Mme Yusuf, il avouait tranquillement son achat et sa destination. Il en résultait de doux reproches, acceptés en riant , et d'ailleurs inutiles , Mme Yusuf adorait son mari. Son mariage était resté un roman d'amour. Elle était pour lui une Providence. Elle m'avait accueilli très gracieusement. Mon entrée en fonctions lui avait inspiré confiance et elle me fit de suite dans sa maison, la place d'un ami. J'en fus touché et je lui suis toujours resté très dévoué.

La vie du général était très régulière. Levé de bonne heure, il descendait au jardin qui entourait sa villa, en petite tenue, coiffé d'un képi sans visière, tel que je l'avais vu deux ans auparavant, devant sa tente, en Kabylie ; Salem lui apportait une tasse de café maure et son sepsi (i) allumé. Il flânait en fumant et en regar-

(i) Pipe allongée avec un tuyau de merisier, un bout d'ambre et un fourneau en terre rouge dorée.

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dant ses bêtes, chevaux, canards de Cochînchine , gazelles et demoiselles de Numidie, belles grues d'Afrique au plumage gris perle, avec des yeux rouges et une aigrette blanche, qui le suivaient dès qu'il paraissait.

Vers 9 ou lo heures du matin, j'arrivais à cheval, escorté par un chasseur d'Afrique, qui conduisait ma bête au quartier, situé presque aux pieds de la villa. Il allait manger sa soupe et recevait les ordres pour ramener mon cheval. Yusuf m'attendait au jardin. Je lui apportais les affaires reçues depuis la veille et les réponses prêtes. Quand il y avait une question à étudier, il me conduisait dans un cabinet du rez-de-chaussée qui m'était réservé. Puis, Mme Yusuf venait le chercher pour déjeuner dans un bâtiment annexé à la villa. Le repas, que je prenais avec eux tous les matins, était frugal. Yusuf mangeait des légumes, quelquefois des œufs, peu de viande, et ne buvait que de l'eau. Il se soutenait avec du café et en prenait toute la journée. Ce régime débilitant devait finir par user son organisme et lui être fatal. Il était indifférent à la nourriture et ne mangeait un peu copieusement que les jours où l'on servait du couscoussou.

Après le déjeuner, il retournait au jardin, prendre du café et fumer.

On lui amenait son cheval Sultan ; nous nous mettions en selle et nous partions pour l'hôtel de la division qui était à quatre kilomètres. Il y arrivait vers une heure et y trouvait ses chefs de service qui lui apportaient leurs rapports des 24 heures : le chef d'étatmajor, le directeur des Affaires arabes et le chef du bureau civil.

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Le général était alors, comme ses collègues des deux autres provinces, préfet en territoire militaire, et administrait, en cette qualité, une assez nombreuse population de colons et d'indigènes. Le bureau civil traitait leurs affaires.

J'assistais à ces trois rapports, ce qui me tenait au courant des affaires de la division. Vers 4 heures, le général remontait à* cheval, faisait quelquefois une ou deux visites, puis retournait à Mustapha, où chaque jour il était attendu avec la plus vive impatience. Après le dîner, il flânait dans son jardin et entourait sa femme des soins et des attentions les plus tendres.

Tel était Thomme qu'on m'avait dépeint comme une espèce de guerrier indigène, mal civilisé, sans morale, sans vergogne et courant sans cesse après les femmes. Yusuf était galant; sa renommée, sa beauté, son charme lui avaient procuré de nombreux succès. Mais quand je l'ai connu, il n'avait de passion que pour la musique et pour les affaires militaires ou indigènes. Près de sa femme, c'était toujours un amant attentif à satisfaire ses moindres désirs. Loin d'elle, il était simple, bon, généreux et distingué.

Certainement sa notion du bien et du mal n'était pas la même que la nôtre. Son éducation et sa vie en campagne n'avaient pu la développer. Mais toutes les fois qu'on lui montrait la voie à suivre, il allait d'instinct vers le beau et le bien. Quand il hésitait sur une décision à prendre, bu quand il en prenait une qui pouvait être mauvaise, il suffisait de lui montrer celle que le devoir conseillait, il l'adoptait de suite, vous en remerciait et vous en gardait de la reconnaissance.

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En résumé, quoique j'aie dû un jour me séparer de lui, il m'a laissé le souvenir d'un chef d'une haute intelligence, d'une bravoure éprouvée, d'un cœur généreux, d'une distinction et d'une expérience remarquables. Quant au sentiment de l'honneur, il l'avait en toutes choses et à un degré très élevé.

C'étaient ses qualités et ses succès qui lui avaient créé le plus d'inimitiés. Et dans l'armée, on ne lui pardonnait pas son rapide avancement. La jalousie est tellement inhérente au cœur de l'homme, qu'il avait des envieux, même parmi des gens qui ne le connaissaient pas. Témoin M. Camille Rousset, qui a tenu à lui montrer dans ses écrits, une malveillance haineuse, quoiqu'il eut été prévenu de son injustice.

Heureusement que de pareilles attaques sont impuissantes à ternir la réputation des héros. Et, en dépit de ses détracteurs, Yusuf aura toujours dans l'histoire de la conquête de l'Algérie, une page immortelle.

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