‹ YusufChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

VISITE DU COUSIN VENTINI. — RECITS SUR LE PASSÉ DU GÉNÉ- RAL. — SA NAISSANCE. — ENLEVEMENT PAR LES PIRATES. — LE DOCTEUR LOMBARD. — ÉDUCATION A TUNIS. — PRINCESSE KABOURA. — EXPÉDITION DE l83o. — PARTI FRANÇAIS A TUNIS. — AMOURS DE YUSUF ET DE LA PRINCESSE. — YUSUF CONDAMNÉ A MORT. — SA FUITE. — SON ÉVASION. — INCI- DENTS QUI CONFIRMENT CE PASSÉ. — LE BEY A ALGER. — CHANT DES ADIEUX A LA PRINCESSE. — ENTREVUE AVEC LE COMMANDANT THIERRY.

J'étais un jour au travail dans une pièce attenante au cabinet du général, quand le planton m'annonça un sieur Ventini. Je le fis entrer. Il me dit qu'il était cousin du général et qu'il désirait lui parler. Je lui répondis qu'il le verrait dans un instant, mais je le priai de me donner d'abord quelques indications. Je le questionnai sur la famille de mon chef. Il déclara qu'elle portait le même nom que lui, Ventini; que le père du général habitait l'île d'Elbe au moment de la naissance de son fils et qu'il avait des parents à Livourne. Il ajouta qu'il était bien connu de Yusuf.

l8 ORIGINE DE YUSUF

Je me décidai à Tannoncer; je reçus Tordre de le faire entrer et d*assiter à Tentrelien. « Ah, vous voilà, lui dit Yusuf ; c'est très bien ; je sais ce que vous voulez; voilà cinquante francs; vous pouvez vous retirer. » Ventini ne se le fit pas dire deux fois; il remercia, salua et sortit.

J'étais assez surpris. Le général s'en aperçut et me dit. « Cette manière de recevoir mes parents vous étonne. Il faut que vous en connaissiez la raison ; car vous serez peut-être exposé à en recevoir d'autres. » Il entra alors dans des détails sur son enfance et sur sa jeunesse; il me dit que pendant son séjour à Tunis et à ses débuts dans l'armée, aucun membre de sa famille ne s'était jamais inquiété de son sort, ce qui eut été pourtant facile. C'était seulement quand il était parvenu à une position élevée qu'on s'était adressé à lui. Il avait souvent reçu des lettres de parents, ou de prétendus parents, qui lui demandaient de l'argent, ou des recommandations. Le seul qui lui ait donné quelques indications un peu précises, était celui que je venais de voir, le sieur Ventini, qui se disait originaire comme lui, de l'île d'Elbe et soutenait que tous les proches du général étaient décédés. Le général ne pouvait voir dans ces démarches que du chantage et il s'était fait une règle de ne pas y répondre. Il faisait cependant une exception pour le sieur Ventîni, qui du reste, se contentait de peu et venait rarem(?nt.

Ce récit, complété plus tard par d'autres que me fit le genérah par toux du commandant Allegro et du lieutenant de spalib Bernardo Certa, par ceux des deux onicîerâ de marine qui furent témoins de l'évasion de

Yusuf, de Tunis, en i83o, et de la prise de Bône, par ceux des généraux Gandil et Faure, du colonel Trumelet, ont laissé dans mon esprit une conviction précise sur l'origine du général.

Il était né en 1808, à Tîle d'Elbe, qui était alors terre française, depuis le traité d'Amiens de 1802. Son père eut, en i8i4, un emploi à la petite cour exilée de Napoléon. Yusuf se souvenait d'avoir vu l'Empereur, Madame Mère et la Princesse Pauline, qui lui avait montré de l'intérêt.

Cette origine a été contestée et des amis du général ont cru qu'il voulait s'attribuer une sorte de légende. Cependant le sieur Venlini affirmait le fait avec de tels détails, qu'il ne m'est pas permis d'en douter. Il ajoutait que la mère du général était morte de bonne heure, que son père l'avait suivie dans la tombe peu de temps après la disparition de l'enfant et que Yusuf avait reçu en naissant le nom de Giuseppe.

D'ailleurs, le général peu de temps avant sa mort, quand il était à Cannes, aff*aibli par l'épuisement et le chagrin, parlait à M"" Yusuf, de son désir de revoir l'île d'Elbe, les lieux de son enfance et le logement que son père occupait au palais. 11 était convaincu de pouvoir s'y rendre sans hésiter.

Au commencement de 181 5, on l'avait confié à une amie de sa famille, qui partait pour Livourne, avec la mission de le mettre au collège. Dans la traversée, le navire fut pris par un pirate tunisien, qui emmena l'enfant à Tunis, et en raison de sa gentillesse, l'offrit au bey Mahmoud.

A cette époque, les bey s de Tunis avaient une garde

de Mamelouks, qui se recrutaient exclusivement parmi les enfants étrangers enlevés par les pirates. A leur arrivée à Tunis, on faisait un choix parmi eux. Les plus intelligents ou ceux qui semblaient les plus aptes à entrer plus tard dans ce corps, étaient mis à part et confiés au harem.

Yusuf a fait connaître lui-même Torganisation de ces gardes du Bey, dont le nombre ne dépassait guère une centaine. Les enfants, qui devaient en faire partie, recevaient une éducation spéciale. Ils apprenaient réquitation, le maniement des armes, le Coran, la calligraphie orientale, un peu de jurisprudence et le turc. Vers treize ou quatorze ans, ils commençaient leur service.

A répoque où le jeune Giuseppe fut remis au Bey, un Français, le docteur Lombard, de Marseille, était chargé du choix de ces sortes de pages. Il remarqua d'autant plus celui qu'on lui amenait que celui-ci parlait français. Le docteur Ta dit deux ans après à MM. du Couëdic et de Cornulier-Lucinière, officiers de marine venus à Tunis, sur la Béarnaise, qui ont fait le récit de tout ce qu'ils apprirent. Le docteur porta de suite un vif intérêt à Yusuf et ne cessa de s'occuper de lui pendant les quinze années qu'il passa à la cour du Bey.

A peine entré au harem, Giuseppe auquel les Tunisiens conservèrent son nom, en l'appelant Youçouf, fut distingué par la mère du Bey. Celle-ci avait près d'elle l'aînée de ses petites-filles, la princesse Kaboura, et cherchait un enfant de son âge pour compagnon de ses jeux. Youçouf, dont nous avons fait Yusuf, lui plut pour sa beauté et l'heureuse expression de sa physionomie.

ORIGINE DE YtSUF 21

Il vécut ainsi dans une situation privilégiée et devint Tami de la petite princesse, qui devait l'aimer plus tard, mettre sa vie en danger et finalement le sauver.

Enfant, Yusuf montra son goût pour les armes et pour les chevaux, ainsi que son habileté pour la calligraphie musulmane.

Sa précocité et ses heureuses dispositions le firent désigner à treize ans pour être employé, comme secrétaire, auprès du Khazuadar, ministre des finances du Bey. L'année suivante, il entrait dans le corps des Mamelouks, que commandait le premier ministre.

Il participa dès lors aux avantages accordés à ces gardes du corps, qui avaient toujours les plus beaux chevaux, des armes superbes et un riche traitement. Mais le vin, le tabac, les femmes et les sorties hors ville leur étaient sévèrement interdites.

Il fut appelé plus tard à faire partie des expéditions que le Bey dirigeait alors, tantôt contre des tribus de rintérieur, tantôt contre le bey de Constantine. Il se distingua par sa bravoure et reçut sa première blessure. A partir de ce moment, il jouit d'une grande faveur. Le bey Hussein, successeur de Mahmoud, le traita comme un des seigneurs de sa cour, le combla de présents et lui fit une situation des plus enviées.

Ce fut à cette époque qu'il commença à fréquenter le consulat général de France, dirigé alors par M. Mathieu de Lesseps, qui avait près de lui ses fils Jules et Ferdinand. Il se lia avec ces derniers et en fut très apprécié.

Il atteignit ainsi l'année i83o. L'expédition d'Alger ayant été décidée, notre consul général fut chargé de sonder les dispositions du bey Hussein à notre égard.

Le bruit de Tenvoi d'une flotte et d'une armée en Algérie s'était répandu et avait amené la formation, à Tunis, d'un parti français dont l'influence se fit sentir jusque dans l'entourage du Bey. M. Mathieu de Lesseps eut soin d'entretenir cette situation. L'accueil que Yusuf avait reçu chez lui, et ses dispositions personnelles l'avaient jeté dans ce parti. Ses ennemis en profitèrent pour éveiller contre lui l'attention du Bey.

Au printemps de i83o, un brick de guerre, l'Adonis , fut détaché de notre flotte et envoyé à Tunis, pour nouer des relations avec le gouvernement tunisien. Il débarqua deux délégués, MM. Girardin et d'Aubignosc, qui avaient pour mission de lui demander quelques-uns de ses officiers. Yusuf, en ayant été informé, sollicita la faveur d'être désigné.

Le Bey, qui voyait déjà d'un mauvais œil les dispositions du parti français, reçut très mal le jeune Mamelouk. Il venait justement de répondre à notre consul général que les sentiments religieux de son peuple ne lui permettaient pas de prendre part à notre entreprise.

Les ennemis de Yusuf, voyant sa faveur diminuée, profitèrent d'une autre circonstance pour achever de le perdre.

Il entretenait depuis quelque temps une intrigue amoureuse avec son amie d'enfance, la princesse Kaboura, fille aînée du Bey, qui était éprise de lui. Leurs relations furent épiées, surprises et dénoncées. Le Bey furieux, l'envoya en mission sur les frontières de Tripoli et la princesse le prévint que son escorte avait ordre de le tuer en route. Elle avertit en même temps le docteur Lombard.

Yusuf prit aussitôt son parti, trompa la surveillance dont il était l'objet, vint trouver le consul général à la Marsa, lui dit que ses jours étaient menacés, qu'il était résolu à offrir ses services à la France et qu'il se mettait sous sa protection. On décida de l'embarquer sur r Adonis, qui venait justement de recevoir l'ordre de rallier la flotte devant Alger. On prévint le capitaine Huguet, commandant du brick. Il fut convenu que le lendemain, avant le jour, ce dernier enverrait un canot, commandé par un aspirant, faire de l'eau à une source située au pied de l'ancienne citadelle de Byrsa. Les fils du consul général prirent rendez-vous avec Yusuf à l'entrée des vieilles citernes de Carthage.

Dans la nuit, ce dernier quitta furtivement le palais avec un serviteur, porteur d'un coffret contenant tout ce qu'il possédait. Il avait sur lui ses plus belles armes, dont quelques-unes étaient ornées de pierres précieuses. On le guettait. Son départ fut signalé et des cavaliers furent lancés à sa poursuite. Ceux-ci l'atteignirent au moment où il arrivait sur la plage. Il dut se défendre et le coffret tomba à terre.

M. Ferdinand de Lesseps, qui a raconté cette évasion et qui m'en a parlé encore peu de temps avant sa mort, lui vint alors en aide et coucha en joue un des cavaliers. Ceux-ci s'étaient jetés sur le coffret. Yusuf, qui venait d'en abattre un d'un coup de sabre, eut un instant de répit. Il en profita pour sauter dans le canot qui s'éloigna aussitôt et regagna le brick.

Les faits qui précèdent m'ont été racontés par le général à la suite de divers incidents, et notamment quand le Bey de Tunis vint à Alger, en 1860.

Cette année-là, l'empereur Napoléon III fit un voyage en A^lgérie et apporta au général Yusuf la plus belle récompense qu'il eut encore reçue : le grand cordon de la Légion d'honneur. A cette occasion, le Bey de Tunis, Mohamed-es-Sadok, se rendit à Alger, escorté d'une suite nombreuse, pour présenter ses hommages à notre souverain. Lé monde officiel alla lui faire visite, ou s'inscrire chez lui. Un personnage seul s'en abstint : c'était le général commandant la province d'Alger. Le fait fut très remarqué. Le Bey s'en plaignit et l'Empereur fit demander au général la raison de son attitude. Ce dernier répondit qu'il tenait à prouver au Bey qu'un général français s'estimait au-dessus de lui. Malgré l'originalité de Yusuf, la raison ne fut pas admise et il fut invité à faire sa visite. Il donna alors ses véritables motifs et resta chez lui. L'Empereur ne fit plus d'observations et les choses en restèrent là. Pendant ce temps, le Bey, qui était arrivé les mains remplies de décorations , faisait distribuer à profusion ses Nichams Iftichar. Les généraux et les états-majors s'en parèrent aussitôt. Seul, le général Yusuf et ses officiers n'en portaient pas. Cet incident était connu du public et on en jasait. Mais, la veille de son départ, le Bey, comprenant mieux que personne les motifs de l'abstention de Yusuf et le sachant en faveur, puisqu'il était le seul qui eut été nommé grand-croix de la Légion d'honneur, lui envoya le grand cordon de son ordre et des Nichams pour tous ses officiers. Yusuf ne remercia même pas.

L'entourage impérial, frappé de sa conduite, comprit qu'il y avait là quelque motif secret. La chose, au fond, était sans importance. On l'oublia bientôt et les souve-

mT

rains partirent sans qu'il en fut de nouveau question.

Le général avait su que j'avais empêché un de ses officiers de faire une démarche personnelle pour obtenir un Nicham^ Il m'en parla et profita dé la circonstance pour me donner la raison de son attitude. Il entra alors dans de nombreux détails sur sa situation à Tunis, au moment de l'expédition de i83o. Le Bey actuel était un frère de la princesse Kaboura et avait fait partie du groupe d'hommes qui avaient résolu sa perte. Chez les musulmans, on traite volontiers ses ennemis comme des chiens. Une visite de Yusuf au Bey aurait pu être regardée dans le monde indigène comme un acte d'humiliation. D'ailleurs, pour le Bey, Yusuf ne pouvait être qu'un déserteur et un traître. Ce dernier ne devait pas s'exposer à un propos blessant qui aurait fait allusion au passé et qu'il n'aurait pas supporté. La situation, dans ce cas, aurait pu devenir grave. 11 valait mieux s'abstenir. En réalité , son attitude avait montré que toute insistance était inutile et que l'ancien mamelouk du Bey, devenu général français, était au-dessus de ses rancunes.

Quant à l'Empereur, il avait apprécié les motifs de la conduite du général et approuvé sa réserve.

L'année suivante, une autre circonstance vint compléter mes renseignements sur la princesse Kaboura.

Un dimanche, après-midi, le général avait réuni quelques personnes à Mustapha. Mme Yusuf était aux eaux, en France. On fit un peu de musique. Le général profita d'un moment de repos pour se mettre au piano et entonner à demi-voix, en s'accompagnant, un chant arabe d'un charme infini. Peu à peu, il s'anima, éleva

le ton, oublia ses invités et, s'abandonnant à ses sensations d'artiste, il continua son chant en donnant toute sa voix de ténor qui était fort agréable. On fit silence et Ton écouta jusqu'au bout cet air inconnu, qui semblait inspirer le chanteur. Quand ce fut fini, il y eut une explosion de compliments, et Ton demanda au général quel était ce chant qni avait ravi l'assistance.

11 raconta alors une partie de ses amours avec la princesse Kaboura, la dénonciation dont il avait été l'objet, la mission qu'il avait reçue pour la Tripolitaine et l'avis que lui avait envoyé la Princesse pour l'avertir de l'ordre qui avait été donné de le tuer en route. Gardé à vue au Palais et croyant qu'il pourrait encore passer sous les fenêtres de la Princesse, il avait composé ce chant, paroles et musique. On lui en demanda la traduction. Il s'y prêta de bonne grâce.

C'était une poésie inspirée par les idées imagées dont les orientaux aiment à se bercer : « Les yeux de Kaboura étaient des étoiles qui lançaient des rayons de feu ; ils avaient percé son âme et depuis lors sa blessure ne pouvait plus se fermer et son cœur ne pouvait plus guérir. Bientôt il en mourrait; mais la mort lui serait encore douce, puisqu'il verrait toujours les étoiles qu'il aimait, etc. » Tout cela était dit sur un air harmonieux de sa composition, qui avait une grande originalité. Le lendemain, il revint sur ce sujet et me parla encore de son enfance et de son évasion de Tunis.

Désormais, mon opinion était faite, et, s'il m'était resté un doute, d'autres incidents auraient achevé de le dissiper.

En i86i, le général fit un voyage en France et me

donna un congé pour raccompagner. Il descendit à Paris, à Thôtel des Ministres, rue de TUnirersité. Ma famille habitait alors la capitale, et tous les matins, je me rendais près de lui pour dépouiller son courrier, causer des aflFaires militaires et indigènes dont il avait gardé la direction et recevoir ses ordres. Un jour, le garçon d'hôtel fit passer la carte d'un visiteur : M. Thierry, capitaine de frégate. Le général le fit entrer. C'était un homme de haute taille, à Tair préoccupé. 11 resta debout, et demanda au général s'il le reconnaissait. Sur la réponse négative de Yusuf, il reprit : « Mon général, c'est moi qui, en i83o, commandais, en qualité d'aspirant, le canot de rAdonis qui alla vous chercher sur la côte de Tunis et qui vous fit embarquer, malgré la poursuite des soldats du Bey. »

Yusuf ne fit qu'un bond, lui sauta au cou, l'embrassa, lui prit les deux bras, et, le regardant en face, s'écria : « Comment, c'est vous? Toute ma vie, votre souvenir est resté dans ma pensée ; toute ma vie, je me suis demandé si je vous reverrais et si je pourrais vous prouver ma reconnaissance. Que je suis heureux de vous serrer la main 1 et puisque vous êtes venu me trouver, c'est que je vais pouvoir vous être utile. Parlez : dites-moi quelle est votre situation, ce que je puis faire pour vous et croyez-moi, quoi que vous désiriez, si je peux vous aider, je le ferai. »

, Sa générosité et sa bonté éclataient dans cet élan de gratitude qui venait de l'emporter avec tant de vivacité. Le commandant Thierry, profondément ému, s'assit et raconta, que proposé pour l'avancement, mais près de la limite d'âge, il craignait de ne pas faire partie de

la prochaine promotion. Il serait forcé de prendre sa retraite, chargé de famille et sans fortune. N'ayant aucun appui, il avait appris la présence du général à Paris et, en désespoir de cause, il était venu le trouver, avouant du reste qu'il éprouvait à le revoir, une joie intime qui lui faisait oublier le but de sa démarche. La scène était touchante.

Le général lui répondit qu'il était précisément dans les meilleurs termes avec M. de Chasseloup-Laubat, ministre de la Marine et que le jour même il allait lui demander instamment la promesse de sa nomination. Il me fit prendre l'adresse du commandant et lui répéta qu'il pouvait entièrement compter sur lui.

Dès que le commandant Thierry fut parti, le général me dicta, pour le ministre, une lettre dans laquelle il lui racontait son entrevue, son évasion de Tunis en i83o, les dangers qu'il avait courus et le service éminent que lui avait rendu le commandant Thierry. Ilrappelaque c'était à lui en grande partie qu'il était redevable de sa carrière, et des services qu'il avait rendus à la France ; qu'il n'avait jamais pu lui témoigner sa reconnaissance; qu'une occasion inespérée de le faire se présentait à lui dans un moment critique de la vie de cet officier supérieur et qu'il suppliait le ministre de lui accorder, s'il le pouvait, la promotion du commandant au grade de capitaine de vaisseau.

Le général était lié avec M. de Chasseloup-Laubat qu'il avait obligé en Afrique, dans des circonstances difficiles. Il savait pouvoir compter sur sa bienveillance. Aussi m'envoya-t-il lui porter sa requête, en me recommandant de la remettre en mains propres et de lui

raconter, dans tous ses détails, la scène dont je venais d*être témoin.

Je n'espérais pas réussir à voir un personnage aussi absorbé qu'un ministre; mais le hasard vint à mon aide. Le chef de cabinet qui me reçut d'abord, connaissait les relations du ministre avec le général. Après m'avoir écouté, il alla trouver son chef et je fus introduit. Je remis ma lettre qui fut lue avec attention. M. de Ghasseloup - Laubat demanda ensuite son directeur dti personnel qui arriva avec un registre que tous deux consultèrent, en causant. Puis le ministre vînt à moi, me demanda des nouvelles du général et me chargea de lui dire que, grâce à une circonstance imprévue, le commandant Thierry serait sûrement compris dans la prochaine promotion, qui était imminente. Il m'exprima, en outre, le bonheur qu'il éprouvait de pouvoir répondre favorablement à cette requête.

Je revins trouver le général, avec cette bonne nouvelle. Il fut au comble de la joie et la transmit de suite au commandant, qui le remercia avec effusion.

Le général, entraîné par ses souvenirs, me parla longuement à cette occasion, de son départ de Tunis, de l'appui qu'il avait trouvé chez les de Lesseps et auprès des officiers de l* Adonis ; enfin, de ses débuts dans l'armée.

Page 1