CHAPITRE III
Arrivée a sidi-ferruch. — préseistation au général de bourmont. — yusuf, interprète, puis khalifa de l*agha des arabes. — premières courses daks la mitidja. — yusuf capitaine de chasseurs algériens. — combat du col de mouzaïa. — expédition de médéah. — premières inimitiés. lettres au khaznadar. disgrace momentanée.
11 y a peu d'épisodes de la vie du général qui aient été aussi contestés que ses débuts dans Tarmée d'Afrique. Les hommes les plus sérieux, des officiers de grade élevé racontaient jadis avec un accent de conviction que Yusuf avait commencé par être, une sorte de lazzarone, flânant sur les places d'Alger et propre à tous les métiers. Cette opinion s'est accréditée et Ton peut entendre encore des officiers qui ne l'ont jamais connu, parler, de ses premières années avec une nuance de mépris.
D'autres affirmaient aussi qu'il n'était venu à Alger qu'après la prise de la ville. A mon arrivée prè^de lui,
j'ignorais tout de son début. Mais peu à peu la lumière se fit dans mon esprit.
Dans nos courses à cheval aux environs d'Alger,, il aimait à se rappeler les emplacements des troupes d'occupation, les épisodes de l'attaque du fort l'Empereur et la chute du Dey.
D'autres fois, en allant à la maison carrée, il m'entretint souvent de ses luttes avec les Hadjoutes de la Mitidja, à cette époque lointaine où Ton ne pouvait dépasser les portes d'Alger, sans recevoir des coups de fusil.
Bref, j'arrivai à posséder sur cette partie un peu confuse de sa vie, des données qui me parurent certaines et qui me permettent d'en faire un rapide exposé.
Le brick de guerre, V Adonis, rejoignit la flotte devant Alger, le i6 juin i83o, deux jours après le débarquement de l'armée. Le même jour, le mamelouk tunisien, Yusuf, débarquait à Sidi Ferruch et était conduit, par M. d'Aubignosc, au général en chef, comte de Bourmont, qui avait établi son quartier général à Torre- Chica. C'était le seul officier tunisien qu'on avait pu rallier à notre cause.
Le général de Bourmont l'accueillit avec bienveillance, lui fît raconter son histoire et l'attacha au quartier général en qualité d'interprète.
Ce fut dans cette position que Yusuf assista à la bataille de Staouëli, le 19 juin; au combat de Sidi-Khalef, le 24; aux préparatifs de la marche sur Alger; à la prise du fort l'Empereur, le 4 juillet; enfin à la reddition de la ville, le 5. Cette rapide campagne de vingt jours, qui supprima la Régence d'Alger, avait déjà mis
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en relief les remarquables qualités militaires du jeune interprète et avait donné la mesure des services qu'il pourrait rendre.
Aussi, le 24 juillet, fût-il désigné pour accompagner le général en chef, nommé maréchal de France, dans sa marche sur Blidah. Cette ville fut occupée sans coup férir. Mais le comte de Bourmont, se voyant bientôt attaqué par de nombreuses masses de Kabyles et d'Arabes, eut la fâcheuse idée d'ordonner la rentrée de sa colonne à Alger. Il en résulta une retraite meurtrière et des combats sanglants, dans lesquels le jeune interprète se laissa entraîner à charger les Bédouins avec l'escadron de chasseurs d'escorte. Sa bravoure et son entrain commencèrent dès lors sa réputation.
A dater du i®"" août, il fut officiellement classé dans le corps des interprètes de l'armée d'Afrique. Quelques jours après, la chute de Charles X amena la destitution du maréchal de Bourmont et son remplacement par le général Clauzel. Avant de partir, le maréchal nomma Yusuf, khalifa de l'Agha des Arabes, avec mission de surveiller les tribus turbulentes de la plaine de la Mitidja, qui venaient, à cette époque, attaquer nos postes, aux portes mêmes d'Alger.
Ce fut dans ces fonctions que le trouva le nouveau général en chef.
A peine investi de son nouveau titre, il avait compris que pour surveiller les Bédouins de la plaine, il lui fallait une troupe. La demander au commandant en chef était inutile. Il résolut de la créer et de l'organiser à ses frais. Il n'avait d'autre fortune que les pierres précieuses dont ses armes étaient ornées. Il les vendit par Tin formédiaire
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d'un neveu du banquier Bakri et en tira trente mille francs, dont le reçu est resté entre les mains de M"* Yu- $uf. Avec cette somme, il recruta quelques cavaliers indigènes, auxquels il donna des chevaux, des armes et qu'il entraîna à sa suite, dans les razzias qu'il faisait dans la plaine. Dès ce moment, il fut débarrassé de ces fonctions d'interprète, qui ne convenaient pas à sa nature. On parla bientôt de ses excursions dans la Mitidja et dans le Sahel d*Alger, qui éloignèrent les Arabes de nos postes et rapportèrent à ses hommes de larges profits . Ces résultats lui amenèrent d'autres cavaliers, que sabravoure, sa hardiesse etsa générosité eurentbientôtséduits.
Le nouveau gouverneur, général Clauzel. comprit tout le parti qu'on pouvait tirer d'une troupe indigène ainsi commandée par un chef, jeune, entreprenant et énergique; il décida que l'État se chargerait de l'entretien des hommes de Yusuf et lui donna pleine latitude pour leur recrutement. En quelques jours, il fut à la tête d'un goum d'une centaine de cavaliers, propres à tous les coups de main et dont le dévouement ne connût plus de bornes. Avec eux, il déblaya le terrain autour d'Alger et grâce à lui, le Gouverneur général put étendre son rayon d'action à trois ou quatre lieues. Désormais il n'était plus question de l'Agha des Arabes, qui était un homme nul et craintif. Son khalifa l'avait effacé.
Peu de temps après, le général Clauzel fut conduit à entreprendre une expédition sur Médéah, chef-lieu de la province de Titteri, dont le bey Bou Mezrag s'était déclaré contre nous. Yusuf et son goum en firent partie et prirent part à un premier combat dans la plaine en avant de Blidah. L'affaire la plus importante eut lieu au
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col de Mouzaïa, le 21 novembre. C'était là que Bou Mezrag avait concentré ses principaux contingents et qu'il espérait nous arrêter. Ce fut au contraire un combat glorieux pour nos armes et qui eut, à cette époque, un grand retentissement. La première fois que je traversai le col, j'accompagnai le général. Ses souvenirs se réveillèrent et il me raconta la part qu'il y avait prise.
Bou Mezrag avait d'assez nombreux cavaliers, bien armés et bien commandés. Malgré les difficultés du terrain, Yusuf dès qu'il les vit, les chargea avec vigueur. Tout d'abord il se trouva aux prises avec un de leurs chefs, un bey turc, qui déchargea sur lui son pistolet et le blessa légèrement. Yusuf riposta et tua son adversaire, qui était monté sur un superbe cheval blanc, dont il s'empara: puis, continuant la lutte, malgré sa blessure, il refoula les cavaliers de Titteri, dans les ravins. Peu de temps après, le cheval qu'il montait fut tué sous lui. L'armée, flère de son succès, bivouaqua sur les hauteurs qui dominaient le col. Le lendemain, le Gouverneur séduit par l'entrain de Yusuf, le fit officier à titre provisoire, sur le champ de bataille, et lui donna un de ses chevaux pour remplacer celui qu'il avait perdu. Mais ce fut le cheval blanc dont Yusuf s'était emparé qui devint son favori et quand il le perdit, il fit monter sa queue sur une lance pour lui servir de fanion de commandement.
La marche sur Médéah fut reprise après ce succès. Yusuf se distingua encore au combat du camp des Oliviers et entra à Médéah, avec le général en chef. Il assista à la soumission de Bou Mezrag, puis à l'investiture de son successeur et rentra à Alger avec le Gouverneur,
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après s'être encore distingué dans les combats d'arrièregarde que la colonne eut à soutenir.
Le général Clauzel, appréciant hautement les services qu'il venait de rendre, voulut le récompenser, en l'attachant à l'armée d'une façon plus régulière. Un escadron de spahis et un escadron de chasseurs algériens venaient d'être créés. Ce dernier avait été organisé par Yusuf. Le Gouverneur l'en nomma capitaine, à la date du 2 décembre i83ô^ C'était son premier grade.
Ce fut à ce moment que se manifestèrent pour la première fois les sentiments d'envie qu'avaient éveillés sa réputation et la faveur du général en chef.
Avant son départ pour Médéah, ce dernier avait reçu la visite de Ferdinand de Lesseps, alors attaché au consulat général de Tunis que dirigeait son père et envoyé en mission à Alger. Au retour de la colonne, de Lesseps fut heureux de revoir Yusiif qu'il retrouvait très apprécié par le gouverneur. Il quitta bientôt Alger pour revenir à Tunis, chargé par Yusuf de remettre quelques lettres qu'il adressait, en arabe, au Khaznadar du Bey, auprès duquel il avait été employé. Ses ennemis le surent et firent connaître au gouverneur qu'il entretenait une correspondance secrète et coupable avec le bey de Tunis. Cette dénonciation resta d'abord sans effet. Le général Clauzel avait vu Yusuf à l'œuvre et savait qu'on pouvait se fier à lui. Une circonstance imprévue vint cependant diminuer un instant cette confiance. Le père de Ferdinand de Lesseps ayant lu les lettres de Yusuf, les trouva très intéressantes, en fit faire une traduction et l'envoya au général Clauzel, pensant lui être agréable. Ce dernier en effet n'y vit qu'une nouvelle preuve
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des aptitudes militaires du jeune ofiBcier. Mais il trouva aussi qu'il avait commis une faute au point de vue de la discrétion et lui infligea quinze jours d'arrêts. Yusuf, qui n'avait fait qu'exalter les mérites de l'armée et de son chef, en fut vexé et se retira sur un bâtiment de l'escadre dont il connaissait le commandant, en demandant son renvoi à Tunis. Le gouverneur en fut instruit. Il le laissa quelque temps sur son navire; puis, jugeant la leçon suffisante, le fit venir, lui témoigna de nouveau toute sa confiance et l'admit même dans son intimité. Sa faveur ne fit qu'augmenter.
On a raconté à ce sujet que Yusuf fut mis aux arrêts sur un bâtiment de l'escadre, ce qui ne se comprend guère. Le récit qui précède, que je tiens de lui-même, m'a paru plus vraisemblable.
L'année i83i s'écoula sans autres événements que des courses à Médéah pour ravitailler la ville et des combats dans la plaine, pour contenir les tribus insoumises.
Pendant ce temps, le général Clauzel avait été remplacé par le général Berthezène, qui devait lui-même, à la suite d'une tentative infructueuse sur Bône, céder son commandement, en décembre i83i, au général Savary, duc de Rovigo.
La faveur dont Yusuf avait joui auprès du général Clauzel lui avait déjà créé des ennemis ; et l'un d'eux, M. Pellissier de Reynaud, alors capitaine d'état-major, commença, dès cette époque, à lui témoigner son hostilité. Cet officier, qui devait passer les premières années de la conquête dans les affaires arabes, avait un esprit chagrin et un caractère concentré. C'était tout le contraire de Yusuf, qui était gai, spontané, expansif,
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doué d'une imagination ardente et des plus brillants dehors. La rencontre de ces d€ux hommes et les premiers succès de Yusuf firent naître chez le capitaine Pellissier, une jalousie qui devait se changer plus tard en une véritable haine et se traduire par les appréciations les plus malveillantes.
M. Pellissier, arrêté dans sa carrière par ses défauts, dût quitter Tarmée à Tépoque oîi Yusuf était déjà parvenu à la célébrité et aux honneurs. Il ne put s'en consoler, entra dans les consulats, se fit publiciste et déversa son fiel sur les officiers qui lui avaient déplu. Il avait du talent. Ses Annales algériennes furent goûtées et il s'en servit pour attaquer les chefs militaires dont la réputation excitait son envie. Il réussit dans certains milieux à fausser les idées sur la personnalité de Yusuf. Son inimitié trouva sans peine des écrivains prêts à le seconder dans sa vilaine besogne. Au début, cependant, Yusuf, occupé ailleurs, n'y prêta aucune attention.