‹ Zadig, and other storiesChapitre 72 sur 86 · CONVERSATION AVEC LES HOMMES · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC LES HOMMES

— O ATOMES intelligents, dans qui TEtre eternel s'est plu a manifester son adresse et sa puissance, vous 25 devez, sans doute, gouter des joies bien pures sur votre globe; car ayant si peu de matiere, et paraissant tout

no MICROMiGAS

esprit, vous devez passer votre vie a aimer et a penser ; c'est la veritable vie des esprits. Je n'ai vu nuUe part le vrai bonheur, mais il est ici, sans doute. A ce discours, tous les philosophes secouerent la tete; et Tun 5 d'eux, plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si Ton en excepte un petit nombre d'habitants fort peu consideres, tout le reste est un assemblage de fous, de mechants et de malheureux. — Nous avons plus de matiere qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire beau-

lo coup de mal, si le mal vient de la matiere; et trop d'esprit, si le mal vient de Tesprit. Savez-vous bien, par exemple, qu'a Theure que je vous parle,^ il y a cent milk fous de notre espece, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un turban,

IS ou qui sont massacres par eux, et que, presque par toute la terre, c'est ainsi qu'on en use de temps immemorial? Le Sirien f remit, et demanda quel pouvait etre le sujet de ces horribles querelles entre de si chetifs animaux. — II s'agit, dit le philosophe, de quelques tas

20 de boue grands comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui se font egorger pretende un fetu sur ce tas de boue. II ne s'agit que de savoir s41 appartiendra a un certain homme qu'on nomme Sultan, ou a un autre qu'on nomme, je ne sais

25 pourquoi, Cesar, Ni Tun ni Tautre n'a jamais vu ni

ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit ; et

presque aucun de ces animaux, qui s'egorgent mutuel-

lement, n'a jamais vu Tanimal pour lequel il s'egorge.

— Ah! malheureux! s'ecria le Sirien avec indigna-

30 tion, peut-on concevoir cet exces de rage forcenee ! II me prend envie de faire trois pas, et d'ecraser de trois coups de pied toute cette fourmiliere d'assassins ridi-

Page 1