‹ Zadig, and other storiesChapitre 73 sur 86 · CHAPITRE VII III · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII III

cules. — Ne vous en donnez pas la peine, lui repondit-on ; ils travaillent assez a leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centieme partie de ces miserables; sachez que, quand meme ils n'auraient pas tire Tepee, la faim, la fatigue, ou Tintem- S perance les emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sedentaires qui du fond de leur cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu lo solennellement. Le voyageur se sentait emu de pitie pour la petite race humaine, dans laquelle il decouvrait de si etonnants contrastes. — Puisque vous etes du petit nombre des sages, dit-il a ces messieurs, et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de Targent, dites- 15 moi, je vous prie, a quoi vous vous occupez. — Nous dissequons les mouches, dit le philosophe, nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres; nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille 20 que nous n'entendons pas. II prit aussitot fantaisie au Sirien et au Satumien d'interroger ces atomes pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. — Combien comptez-vous, dit celui-ci, de Tetoile de la Canicule a la grande etoile des Gemeaux? lis repondirent tous a 25 la fois : Trente-deux degres et demi; — Combien comptez-vous d'ici a la Lune? — Soixante demi-diametres de la terre en nombre rond. — Combien pese votre air? II croyait les attraper, mais tous lui dirent que Tair pese environ neuf cents fois moins qu'un pareil volume 30 de Teau la plus legere, et dix-neuf mille fois moins que Tor de ducat. Le petit nain de Saturne, etonne de

leurs reponses, fut tente de prendre pour des sorciers ces memes gens auxquels il avait refuse une ame un quart d'heure auparavant.

Enfin Micromegas leur dit: Puisque vous savez si 5 bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans. Dites-moi ce que c'est que votre ame, et comment vous formez vos idees. Les philosophes parlerent tous a la fois comme auparavant ; mais ils f urent tous de dif ferents avis. Le plus

10 vieux citait Aristote, Taut re pronongait le nom de Descartes;^ celui-ci, de Malebranche ;^ cet autre, de Leibnitz f cet autre, de Locke ;* un vieux peripateticien dit tout haut avec confiance: L'ame est une entelechie,*^ et une raison par qui elle a la puissance d'etre ce qu'elle

15 est. C'est ce que declare expressement Aristote, page 633 de I'edition du louvre. II cita le passage.

Je n'entends pas trop bien le grec, dit le geant. — Ni moi non plus, dit la mite philosophique. — Pourquoi done, reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en

io grec? — C'est, repliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu'on ne comprend point du tout dans la langue qu'on entend le moins.

Le cartesien prit la parole, et dit: L'ame est uvi esprit pur qui a regu dans le ventre de sa mere toutes

25 les idees metaphysiques, et qui, en sortant de la, est oblige d'aller a I'ecole, et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su, et qu'elle ne saura plus. — Ce n'etait done pas la peine, repondit I'animal de huit lieues, que tori ame fut si savante dans le ventre de

30 ta mere, pour etre si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. Mais qu'entends-tu par esprit? — Que me demandez-vous la? dit le raisonneur, je n'en

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