‹ Zadig, and other storiesChapitre 74 sur 86 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ai point d'ldee ; on dit que ce n'est pas la matiere. — Mais sais-tu au moins ce que c'est que la matiere? — Tres bien, repondit rhomme. Par exemple cette pierre est grise et d'une telle forme; elle a ses trois dimensions, elle est pesante et divisible. — Eh bien! dit le j Sirien, cette chose qui te parait etre divisible, pesante, et grise, me diras-tu bien ce que c'est? Tu vois quelques attributs ; mais le fond de la chose, le connais-tu ? — Non, dit Tautre. — Tu ne sais done point ce que c'est que la matiere. la

Alors M. Micromegas, adressant la parole a un autre sage qu'il tenait sur son pouce, lui demanda ce que c'etait que son ame, et ce qu'elle faisait. — Rien du tout, repondit le philosophe malebranchiste ; c'est Dieu qui fait tout pour moi; je vois tout en lui; je fais tout en 15 lui; c'est lui qui fait tout sans que je m'en mele. — Autant vaudrait ne pas etre, reprit le sage de Sirius. Et toi, mon ami, dit-il a un leibnitzien qui etait la, qu'est-ce que ton ame ? — C'est, repondit le leibnitzien, une aiguille qui montre les heures pendant que mon 20 corps carillonne; ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne pendant que mon corps montre Theure; I ou bien mon ame est le miroir de Tunivers, et mon corps est la bordure du miroir: tout cela est clair,

Un petit partisan de Locke etait la tout aupres, et 25 quand on lui eut enfin adresse la parole: Je ne sais pas, dit-il, comment je pense, mais je sais que je n'ai jamais pense qu'a Toccasion de mes sens. Qu'il y ait des substances immaterielles et intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas : mais qu'il soit impossible a 3c Dieu de communiquer la pensee a la matiere, c'est de quoi je doute fort. Je revere la puissance eternelle;

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il ne m'appartient pas de la borner: je n'affirme rien; je me contente de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense.

L'animal de Sirius sourit: il ne trouva pas celui-la 5 le moins sage; et le nain de Satume aitrait embrasse le sectateur de Locke sans Textreme disproportion. Mais il y avait la, par malheur, un petit animalcule en bonnet carre qui occupa la parole a tous les animalcules philosophes ; il dit qu'il savait tout le secret ; que cela

lo se trouvait dans la Somme de saint Thomas;^ il regarda de haut en bas les deux habitants celestes, il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs etoiles, tout etait fait uniquement pour rhomme. A ce discours, nos deux voyageurs se laisserent aller

IS Tun sur Tautre en etouffant de ce rire inextinguible qui, selon Homere,^ est le partage des dieux; leurs epaules et leurs ventres allaient et venaient, et dans ces convulsions le vaisseau que le Sirien avait sur son ongle tomba dans une poche de la culotte du Satumien. Ces

.20 deux bonnes gens le chercherent longtemps; enfin ils retrouverent Tequipage, et le rajusterent fort proprement. Le Sirien reprit les petites mites ; il leur parla encore avec beaucoup de bonte, quoiqu'il fut un peu fache dans le fond du coeur de voir que les infiniment

25 petits eussent un orgueil infiniment grand. II leur promit de leur faire un beau livre de philosophic, ecrit fort menu pour leur usage, et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Ef fectivement, il leur donna ce volume avant son depart: on le porta a Paris a

30 TAcademie des sciences ; mais, quand le secretaire Teut ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc: ((Ah! dit-il, je m'en etais bien doute.))

VISION DE BABOUCi (1746)

I. Parmi les genies qui president aux empires du monde, Ituriel tient un des premiers rangs, et il a le departement de la haute Asie. II descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage de rOxus, et lui dit: Babouc, les folies et les exces des 5 Parses ont attire notre colere: il s'est tenu hier une assemblee des genies de la haute Asie pour ^voir

si on chatierait Persepolis, ou si on la detruirait. Va dans cette ville, examine tout; tu reviendras m'en rendre un compte fidele, et je me determinerai sur ton 10 rapport a corriger la ville, ou a Texterminer. — Mais, seigneur, dit humblement Babouc, je n'ai jamais ete en Perse; je n'y connais personne. — Tant mieux, dit range, tu ne seras point partial ; tu as re^u du ciel le discernement, et j'y ajoute le don d'inspirer la con- 15 fiance; marche, regarde, ecoute, observe, et ne crains rien; tu seras partout bien re9U.

II. Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journees, il rencontra vers les plaines de Sennaar^Farmee persane^ qui 20 allait combattre Tarmee indienne. II s'adressa d'abord

a un soldat qu'il trouva ecarte. II lui parla, et lui demanda quel etait le sujet de la guerre. Par tous les

Il6 LE MONDE COM ME IL VA

dieux, dit le soldat, je n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire ; mon metier est de tuer et d'etre tue pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve. Je pourrais bien meme des demain passer dans le camp des In- 5 diens; car on dit qu'ils donnent pres d'une demidrachme de cuivre par jour a leurs soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez a mon capitaine.

10 Babouc ayant fait un petit present au soldat entra dans le camp. II fit bientot connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre. Comment voulez- vous que je le sache? dit le capitaine, et que m'importe ce beau sujet? J'habite a deux cents lieues

15 de Persepolis; j'entends dire que la guerre est declaree; j'abandonne aussitot ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien a faire. — Mais vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que

20 vous ? — Non, dit Toff icier ; il n'y a guere que nos principaux satrapes qui savent bien precisement pourquoi on s'egorge.

Babouc etonne s'introduisit chez les generaux; il entra dans leur familiarite. Uun d'eux lui dit enfin:

25 La cause de cette guerre, qui desole depuis vingt ans TAsie, vient originairement d'une querelle entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse, et un commis d'un bureau du grand roi des Indes. II s'agissait d'un droit qui revenait a peu pres a la trentieme

30 partie d'une darique^. Le premier ministre des Indes et le notre soutinrent dignement les droits de leurs maitres. La querelle s'echauffa. On mit de part et

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