‹ Zadig, and other storiesChapitre 75 sur 86 · VISION DE BABOUC II · texte numérisé non relu

VISION DE BABOUC II

d'autre en campagne une armee d'un million de soldats. II faut recruter cette armee tons les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les devastations se multiplient, Tunivers souffre, et Tacharnement continue. Notre s premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du genre humain ; et a chaque protestation il y a tou jours quelques villes detruites et quelques provinces ravagees.

Le lendemain, sur un bruit qui se repandit que la lo paix allait etre conclue, le general persan et le general indien s'empresserent de donner bataille ; elle f ut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et toutes les abominations; il fut temoin des manoeuvres des principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire 15 battre leur chef. II vit des officiers tues par leurs propres troupes; il vit des soldats qui achevaient d'egorger leurs camarades expirants, pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, dechires et converts de fange. II entra dans les hopitaux ou Ton transpor- 20 tait les blesses, dont la plupart expiraient par la negligence inhumaine de ceux memes que le roi de Perse payait cherement pour les secourir. Sont-ce la des hommes, s'ecria Babouc, ou des betes feroces? Ah! je vois bien que Persepolis sera detruite. 25

Occupe de cette pensee, il passa dans le camp des Indiens: il y fut aussi bien re<;u que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait ete predit; mais il y vit tons les memes exces qui Tavaient saisi d'horreur. Oh ! oh ! dit-il en lui-meme, si Tange Ituriel veut 30 exterminer les Persans, il faut done que Tange des Indes detruise aussi les Indiens. S'etant ensuite

Il8 LE MONDE COMME JL VA

informe plus en detail de ce qui s'etait passe dans Tune et Tautre armee, il apprit des actions de generosite, de grandeur d'ame, d'humanite, qui Tetonnerent et le ravirent. Inexplicables humains, s'ecria-t-il, comment s pouvez-vous reunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes?

Cependant la paix fut declaree. Les chefs des deux armees, dont aucun n'avait remporte la victoire, mais qui, pour leur seul interet, avaient fait verser le sang de

10 tant d'hommes, leurs semblables, allerent briguer dans leurs coursdes recompenses. On celebra la paix dans des ecrits publics, qui n'annongaient que le retour de la vertu et de la felicite sur la terre. Dieu soit loue ! dit Babouc; Pefsepolis sera le sejour de Tinnocence epu-

is ree ; elle ne sera point detruite, comme le voulaient ces vilains genies : Courons sans tarder dans cette capitale de I'Asie.

III. II arriva dans cette ville immense par Tancienne entree,* qui etait toute barbare, et dont la rusticite

20 degoutante of fensait les yeux. Toute cette partie de la ville se ressentait du temps ou elle avait ete batie ; car, malgre Topiniatrete des hommes a louer Tantique aux depens du moderne, il faut avouer qu'en tout genre les premiers essais sont tou jours grossiers.

as Babouc se mela dans la foule d'un peuple compose de ce qu'il y avait de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se precipitait d'un air hebet6 dans un enclos vaste et sombre. Au bourdonnement continuel, au mouvement qu'il remarqua, a Targent que

30 quelques personnes donnaient a d'autres pour avoir droit de s'asseoir, il crut etre dans un marche ou Ton

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