‹ Zadig et MicromégasChapitre 22 sur 47 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

ces; elle fut incorruptible, et ne put s'empêcher u« rire de l'idée qu'avaient ces bossus de croire que de l'argent les rendrait mieux faits. Or lui présenta les deux plus beaux pages ; elle dit qu'elle trouvait le roi encore plus beau. On lui lâcha le plus éloquent des bonzes, et ensuit! le plus intrépide; elle trouva le premier un bavard, et lie daigna pai môme soupçonner le mérite du second. «Le coeur fait tout, disait-elle je ne céderai jamais ni à l'or d'un bossu, ni aux grâces d'un jeun homme, ni aux séductions d'un bonze : j'aimerai uniquement Nabuslan, fils de Nussanab, et j'attendrai qu'il daigne m'aimer. a Le roi fut transporté de joie, d'étonnement et de tendresse. Il reprit tout l'argen/ qui avait fait réussir les bossus, et en fit présent à la belle Falide (c'é tait le nom de cette jeune personne). Il lui donna son cœur : elle le mé ritait bien. Jamais la fleur de la jeunesse ne fut si brillante, jamais le' charmes de la beauté ne furent si enchanteurs. La vérité de l'histoir ne permet pas de taire qu'elle faisait mal la révérence, mais elle dan sait comme les fées, chantait comme les sirènes, et parlait comme le GrAces : elle était pleine de talents et de vertus.

Nabussan, aimS, l'adora. Mais elle avait les yeux bleus, et ce fut la source des plus grands malheurs. Il y avait une ancienne loi qui défendait aux rois d'aimer une de ces femmes que les Grecs ont appelées depuis (ioû7ri:. Le chef des bonzes avait établi cette loi il y avait plus de cinq mille ans : c'était pour s'approprier la maîtresse du premier roi de l'Ile de Serendib que ce premier bonze avait fait passer l'anathème des yeux bleus en constitution fondamentale d'Etat. Tous les ordres de l'empire vinrent faire à Nabussan des remontrances. On disait publiquement que les derniers jours du royaume étaient arrivés, que l'abomination était à son comble, que toute la nature était menacée d'un événement sinistre: qu'en un mot Nabussan, fils de Nussanab, aimait deux grands yeux bleus. Les bossus, les financiers, les bonzes et les brunes remplirent le royaume de leurs plaintes.

Les peuples sauvages qui habitent le nord de Serendib profitèrent de ce mécontement général. Ils firent une irruption dans les Etats du bon Nabussan. Il demanda des subsides à ses sujets; les bonzes, qui possédaient la moitié des revenus de l'Etat, se contentèrent de lever les mains au ciel, et refusèrent de les mettre dans leurs coffres pour aider le roi. Ils firent de belles prières en musique, et laissèrent l'Etat en proie aux barbares.

v* 0 mon cher Zadig! me tireras-tu encore de cet horrible embarras? s'écria douloureusement Nabussan. — Très-volontiers, répond t 7 Vous aurez de l'argent des bonzes tant que vous en voudrez. Laifl l'abandon les terres où sont situés leurs châteaux, et défendez seulement les vôtres. » Nabussan n'y manqua pas. Les bontés vinrent se jeter aux pieds du roi et implorer son assistance. Le roi leur répondit par une belle musique dont les paroles étaient des prières au ciel pour la conservation de leurs terres. Les bonzes, enlin. donnèrent de l'argent. et le roi finit heureusement la guerre. Ainsi Zadig, par ses conseils et heureux, et par les plus grands services, s'était attiré l'irréconciliable inimitié des hommes les ;>!,.'s ;)•••■• mta ■!•■ PStat; les bonzes

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et les brunes jurèrent sa perte; les financiers et les bossus ne l'épargnèrent pas; on le rendit suspect au bon Nabussan. (Les services rendus restent souvent dans l'antichambre, et les soupçons entrent dam le cabinet, selon la sentence de Zoroastre.) C'était tous les jours de nouvelles accusations : la première est repoussée, la seconde effleure, la troisième blesse, la quatrième tue.

Zadig, intimidé, qui avait bien fait les affaires de son ami Sétoc, et qui lui avait fait tenir son argent, ne songea plus qu'à partir de l'île, et résolut d'aller lui-même chercher des nouvelles d'Astarté : a Car, diçait-il, si je reste dans Serendib, les bonzes me feront empaler.... Mais &ù aller1? Je serai esclave, en Egypte; brûlé, selon toutes les apparentes, en Arabie; étranglé, à Babylone. Cependant il faut savoir ce qu'Astarté est devenue.... Partons, et voyons à quoi me réserve ma triste destinée. »

Chap. XVI. — Le brigand.

En arrivant aux frontières qui séparent l'Arabie Pétrée de la Syrie, comme il passait près d'un château assez fort, des Arabes armés en sortirent. 11 se vit entouré; on lui criait : «Tout ce que vous avez nous appartient, et votre personne appartient à notre maître.» Zadig, pour réponse, tira son épée; son valet, qui avait du couiage, en fit autant Ils renversèrent morts les premiers Arabes qui mirent la main sur eux; le nombre redoubla; ils ne s'étonnèrent point, et résolurent de périr en combattant. On voyait deux hommes se défendre contre une multitude. Un tel combat ne pouvait durer longtemps. Le maître du château, nommé Arbogad , ayant vu d'une fenêtre les prodiges de valeur que faisait Zadig, conçut de l'estime pour lui. Il descendit en hâte, et vint lui-même écarter ses gens et délivrer les deux voyageurs. « Tout ce qui passe sur mes terres est à moi, dit-il, aussi bien que ce que je trouve sur les terres des autres; mais vous me paraissez un si brave homme, que je vous exempte de la loi commune.» Il le fit entrer dans son château, ordonnant à ses gens de le bien traiter, et, le soir, Arbogad voulut souper avec Zadig.

Le seigneur du château était un de ces Arabes qu'on appelle voleurs; mais il faisait quelquefois de bonnes actions parmi une foule de mauvaises : il volait avec une rapacité furieuse, et donnait libéralement; intrépide dans l'action, assez doux dans le commerce, débauché à table, gai dans la débauche, et surtout plein de franchise. Zadig lui plut beaucoup; sa conversation, qui s'anima, fit durer le repas. Enfin Arbogad lui dit : «Je vous conseille de vous enrôler sous moi; vous ne sauriez mieux faire; ce métier-ci n'est pas mauvais; vous pourrez un jour devenir ce que je suis. — Puis-je vous demander, dit Zadig, depuis quel temps vous exercez cette noble profession? — Dès ma plus tendre jeunesse, reprit le seigneur ; j'étais valet d'un Arabe assez ha- *)ile; ma situation m'était insupportable; j'étais au désespoir de voir ^ue, dans toute la terre, qui appartient également aux hommes, la destinée ne m'eût pas réservé ma portion. Je confiai mes peines à un vieil Arabe, qui me dit. « Mon fils, ne désespérez pas : Il y avait au-

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