CHAPITRE XVI
« trefois un grain de sable qui se lamentait d'être un atonie ignoré dans « les déserts ; au bout de quelques années, il devint diamant . et il est à « présent le plus bel ornement de la couronne du roi des Indes.» Ce discours me fit impression : j'étais le grain de sable, je résolus de devenir diamant : je commençai par voler deux chevaux ; je m'associai des camarades; je me mis en état de voler de petites caravanes : ainsi je fis cesser peu à peu la disproportion qui était d'abord entre les hommes et moi ; j'eus ma part aux biens de ce monde, et je fus même dédommagé avec usure : on me considéra beaucoup; je devins seigneur brigand; j'acquis ce chAteau par voie de l'ait. Le satrape de Syrie voulut m'en déposséder; mais j'étais déjà trop riche pour avoir rien à craindre;. je donnai de l'argent au satrape, moyennant quoi je conservai ce château, et j'agrandis mes domaines. Il me nomma même trésorier des tributs que l'Arabie Pétrée payait au roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et point du tout celle de payeur.
«Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi Moaln dar. un petit satrape, pour me faire étrangler. Cet homme arriva son ordre; j'étais instruit de tout; je fis étrangler en sa présern quatre personnes qu'il avait amenées avec lui pour serrer le lacet, après quoi je lui demandai ce que pouvait lui valoir la commission de m'étrangler. 11 me répondit que ses honoraires pouvaient aller à trois cents pièces d'or. Je lui fis voir clair qu'il y aurait plus à gagner avec moi. Je le fis sous-brigand ; il est aujourd'hui un de mes meilleurs officiers, et des plus riches. Si vous m'en croyez , vous réussirez comme lui. Jamais la saison de voler n'a été meilleure, depuis que Moabdar est tué et que tout est en confusion dans Babylone.
— Moabdar est tué! dit Zadig; et qu'est devenue la reine Astarté? — Je n'en sais rien, reprit Arbogad; tout ce que je sais, c'est que Moabdar est devenu fou, qu'il a été tué, que Babylone est un grand coupegorge, que tout l'empire est désolé, qu'il y a de beaux coups à faire encore, et que, pour ma part, j'en ai fait d'admirables.— Mais la reine? dit Zadig; de prAce, ne savez-vous rien de la destinée de la reine? — On m'a parlé d'un prince d'Hyrcanie , reprit-il ; elle est probablement parmi ses concubines, si elle n'a pas été tuée dans le tumulte; mais je suis plus curieux de butin que de nouvelles. J'ai pris plusieurs femmes dans mes courses; je n'en garde aucune; je les vends cher quand elles sont belles, sans m'inforraer de ce qu'elles sont : on n'achète point le rang; une reine qui serait laide ne trouverait pas marchand : peut-être ai-je vendu la reine Astarté, peut-être est-elle mort > ; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez pas vous en soucier plus que moi.» En parlant ainsi, il buvait avec tant de courage, il confondait tellement toutes les idées, que Zadig n'en put tirer aucun éclaircissement.
Il restait interdit, accablé, immobile. Arbogad buvait toujours, faisait des contes, répétait sans cesse qu'il était le plus heureux de tous les hommes, exhortant Zadig "i M rt'uure aussi heureux que lui. Krfin, doucement assoupi par , la vin, il alla dormis d'un som-
meil tranquille. Zadig passa la nuit dans l'agitation la plus violenta
«Quoi ! disait-il, le roi est devenu fou! il est tué!... Je ne puis m'empêcher de le plaindre!... L'empire est déchiré, et ce brigand est heureux!... 0 fortune! ô destinée!... Un voleur est heureux, et ce que la nature a fait de plus aimable a péri peut-être d'une manière affreuse ou vit dans un état pire que la mort.... O Astarté! qu'êtes- vous devenue? »
Dès le point du jour, il interrogea toux ceux qu'il rencontrait dans le château ; mais tout le monde était occupé, personne ne lui répondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquêtes, on partageai les dépouilles. Tout ce qu'il put obtenir, dans cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir : il en profita sans tarder, plus abîmé que jamais dans ses réflexions douloureuses.
Zadig marchait inquiet, agité, l'esprit tout occupé de la malheureuse Astarté, du roi de Babylone, de son fidèle Cador, de l'heureux brigand Arbogad, de cette femme si capricieuse que les Babyloniens avaient enlevée sur les confins de l'Egypte, enfin de tous les contretemps et de toutes les infortunes qu'il avait éprouvées.
Chap. XVII. — Le pêcheur.
a quelques lieues du chAteau d'Arbogad, il se trouva sur le bord d'une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se regardant comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive, tenant à peine d'une main languissante son filet, qu'il semblait abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
a Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes, disait le pêcheur. J'ai été, de l'aveu de tout le monde, le plus célèbre marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j'ai été ruiné. l'avais la plus jolie femme qu'homme put posséder, et j'en ai été trahi. Il me restait une chétive maison, je l'ai vue pillée et détruite. Réfugié dans une cabane , je n'ai de ressource que ma pèche, et je ne prends pas un poisson. O mon filet! ]e n~ it jetterai plus dans l'eau, c'est à moi de m'y jeter. » En disant ces mots il se lève, et s'avance dans l 'attitude d'un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
« Eh quoi! se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi malheureux que moi ! » L'ardeur de sauver la vie au pêcheur fut aussi prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l'arrête, il l'interroge d'un air attendri et consolant. On prétend qu'on en est moins malheu reux quand on ne Test pas seul : mais, selon Zoroastre, ce n'est pa-, par malignité, c'est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné comme vers son semblable. La joie d'un homme heureux serait une insulte; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faioles qui, s'appuyant l'un sur l'autre, se fortifient contre l'orage.
« Pourquoi succombez-vous à vos malheurs? dit Zadig au pêcheur. — C'est, répondit-il, parce que je n'y vois pas de ressource. J'ai été i'e plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je faisan, avec l'aide de ma femme, les meilleurs fromages à la crème de j'empire. La reine Astarié et le fameux ministre Zadig les aimaient pas-