CHAPITRE XVII
sionnément. .Tarais fourni à leurs maisons six cents fromager. J'allai un jour à la ville pour être payé; j'appris en arrivant dans Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le sergneur Zadig, que je n'avais jamais vu ; je trouvai les archers d : >ferharn, qui, munis d'un papier royal, pillaient sa maison loyalement et avec ordre. Je volai aux cuisines de la reine; quelques-uns des seigneurs de la bouche me dirent qu'elle était morte; d'autres diren/ qu'elle était en prison; d'autres prétendirent qu'elle avait pris la r mais tous m'assurèrent qu'on ne me payerait point mes fromages. J'allai avec ma femme chez le seigneur Orcan, qui était une de me£ pratiques : nous lui demandâmes sa protection dans notre disgrâce. Il l'accorda à ma femme, et me la refusa. Elle était plus blanche que co? fromages à la crème qui commencèrent mon malheur; et l'éclat de la pourpre de Tyr n'était pas plus brillant que l'incarnat qui animait cette blancheur. C'est ce qui fît qu'Orcan la retint, et me chassa de sa maison. J'écrivis à ma chère femme la lettre d'un désespéré. Elle dit au porteur : « Ali! ah! oui! je sais quel est l'homme qui m'écrit, j'en ai entendu parler : on dit qu'il fait des fromages à la crème excellents; qu'on m'en apporte, et qu'on les lui paye.
« Dans mon malheur, je voulus m'adresser à la justice. Il me restait six onces d'or : il fallut en donner deux onces à l'homme de loi que je consultai, deux au procureur qui entreprit mon affaire, deux au secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut fait, mon procès n'était pas encore commencé, et j'avais déjà dépensé plus d'argent que mes fromages et ma femme ne valaient. Je retournai à mon village dans l'intention de vendre ma maison pour avoir ma femme.
« Ma maison valait bien soixante onces d'or; mais on me voyait pauvre et pressé de vendre. Le premier à qui je m'adressai m'en offrit trenie onces; le second vingt, et le troisième, dix. J'étais prêt enfin de conclure, tant j'étais aveuglé, lorsqu'un prince d'Hyrcanie vint à Babylone, et ravagea tout sur son passage. Ma maison fut d'abord saccagée, et ensuite brûlée.
« Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me suis retiré dans ce pays où vous me voyez; j'ai taché de subsister du métier de pêcheur. Les poissons se moquent de moi comme les hommes: je ne prends rien, je meurs de faim; et sans vous, auguste consolateur, j'allais mourir dans la rivière. »
1.3 pêcheur ne fit point ce récit tout de suite; car à tout moment Zadig ému *t transporté lui disait : « Quoi! vous ne savez rien de la destinée de la reine? — Non seigneur, répondait le pêcheur; mais je sais que la reine et Zadig ne m'ont point payé mes fromages a la crème, qu'on a pris ma femme, et que je suis au désespoir. — Je me flatte, dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout votre argent. J'ai entendu parler de ce Zadig; il est honnête homme; et s'il retourne à Babylone, comme il l'espère, il vous donnera plus qu'il ne vous doit; mais pour votre femme, qui n'est pas si honnête, je vous conseille de de ne pas chercher à la reprendre, i.roye/moi, allez à Babylone; j'y sera) avant vous, parce que je suis à cheval . et que vous êtes à pied
54 ZADIO?, HISTOIRE ORIENTALE.
Adressez- vous à l'illustre Cador; dites-lui que vous avec rencontré son ami; attendez-moi chez lui; allez; peut-être ne serez-vous pas toujours malheureux.
« 0 puissant Orosmade, continua-t-il, vous vous servez de moi pour consoler cet homme; de qui vous servirez-vous pour me consoler? » En parlant ainsi il donnait au pêcheur la moitié de tout l'argent qu'il avait apporté d'Arabie, et le pêcheur, confondu et ravi, baisait les pieds de l'ami de Cador, et disait : a Vous êtes un ange sauveur. »
Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des larmes. « Quoi ! seigneur, s'écria le pêcheur, vous seriez donc aussi malheureux, vous qui faites du bien? — Plus malheureux que toi cent fois, répondait Zadig. — Mais comment se peut-il faire, disait le bonhomme, que celui qui donne soit plus à plaindre que celui qui reçoit? — C'est que ton plus grand malheur, reprit Zadig, était le besoin, et que je suis infortuné par le cœur. — Orcan vous aurait-il pris votre femme? » dit le pêcheur. Ce mot rappela dans l'esprit de Zadig toutes ses aventures; il répétait la liste de ses infortunes, à commencer depuis la chienne de la reine jusqu'à son arrivée chez le brigand Arbogad. « Ahl dit-il au pêcheur, Orcan mérite d'être puni. Mais d'ordinaire ce sont ces gens-là qui sont les favoris de la destinée. Quoi qu'il en soit, va chez le seigneur Cador, et attends-moi. » Ils se séparèrent: le pêcheur marcha en remerciant son destin, et Zadig courut en accusant toujours le sien.
Chap. XVIII. — Le vasilic.
Arrivé dans une belle prairie , il y vit plusieurs femmes qui cherchaient quelque chose avec beaucoup d'application. Il prit la liberté de s'approcher de l'une d'elles, et de lui demander s'il pouvait avoir l'honoeur de les aider dans leurs recherches. «Gardez- vous- en bien, répondit la Syrienne; ce que nous cherchons ne peut être touché que par des femmes. — Voilà qui est bien étrange, ditZadig; oserai-je vous prier de m'apprendre ce que c'est qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher?— C'est un basilic, dit-elle. — Un basilic, madame ! et pour quelle raison, s'il vous plaît, cherchez-vous un basilic? — C'est pour notre seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château sur le bord de cette rivière, au bout de la prairie. Nous sommes ses très-humbles esclaves; le seigneur Ogul est malade; son médecin lui a ordonné de manger un basilic cuit dans l'eau rose; et comme c'est un animal fort rare, et qui âe se laisse jamais prendre que par des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme bien-aimée celle de nous qui lui apporterait un basilic : laissez-moi chercher , s'il vous plaît : car vous voyez ce qu'il m'en coûterait si j'étais prévenue par mes compagnes. »
Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, et continua de marcher dans la prairie. Quand il fut au bord d'un petit ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le gazon, et qui ne chercnait rien. Sa taille paraissait majestueuse , mais son visage était couvert d'un voile. Elle était penchée vers le ruisseau; de profonds sou* pirs sortaient de sa bouche. Elle tenait en main une petite baguette,