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CHAPITRE III

Séjour dans la famille de Keréver (de 1849 à 1858).

Fidèle à notre promesse de laisser parler les documents originaux, et peu au courant des événements qui remplirent la vie intime de Zénaïde, pendant son séjour dans la famille de Keréver, nous nous sommes adressé à Mme Claire Perrigault née de Keréver, qui lui fut toujours très intimement unie.

Cette dévouée amie nous fit aussitôt parvenir un volumineux paquet de lettres des plus précieuses pour notre travail; on trouvera ci-après la réponse qui accompagnait ces manuscrits. Elle est comme le résumé de la vie de Zénaïde Fleuriot, de 1849 à 1867: résumé très fidèle, dont la correspondance avec sa famille fera connaître les détails.

« Saint-Brieiic. 21 février 1893.

« Mon cher Francis,

'« Tu me demandes de te donner tous les détails dont je me souviens , sur notre bien-aimée amie

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Zénaïde; je te les envoie immédiatement. Combien je serai heureuse s'ils peuvent t aider à écrire cette vie, si pure quelle n"a jamais donné prise à la plus petite malveillance; si dévouée, si noble, si désintéressée, que la raconter, c'est offrir à tous un suprême enseignement de bonté, de loyauté et de courage.

« Voici d'abord ses chères lettres, que jai conservées presque toutes avec le plus grand soin: les premières sont datées de 1860. époque à laquelle elle fit un assez long séjour à Paris, et en profita pour suivre les cours de Mme Pape-Carpentier qui l'intéressaient beaucoup. Jusqu'à cette année 1860. elle ne nous avait pour ainsi dire pas quittés, habitant avec nous Saint -Brieuc l'hiver, et Château -Billy l'été. Lorsqu'elle arriva à la maison, ce n'était encore qu'une enfant de vingt ans. gaie, charmante, attirant toutes les sympathies; elle fut traitée tout de suite en parente et en amie bien chère.

(« Elle était spirituelle, aimable, jolie, et ne s'en doutait pas, je pense, car il n'y avait pas chez elle l'ombre d'une coquetterie : elle ne prenait pas le moindre souci de sa toilette, forcément très simple; mais il était une chose reconnue à la maison, c'est que, eût-elle mis une marmotte sur sa tête, elle eût été charmante encore, tant son élégance naturelle parait le moindre vêtement.

u La vie qu'elle menait au milieu de nous était une vie sérieuse; et jamais elle n'a cherché d'amusements au dehors. Elle aimait Dieu et le voyait partout ; elle le servait fidèlement sans craindre la fatigue : que de fois n'assistait-elle pas à la messe du matin dans

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la semaine, parcourant à pied le chemin qui séparait le ciiàteau de la ville!

u II n'y avait pas de bonnes promenades sans elle; du reste, Alix et moi la considérions comme une grande sœur très aimée: et en dehors des études, nous ne pouvions la quitter. Tu verras par les lettres que je te confie, combien nous lui étions chères aussi. Tu le sais, j'ai été longtemps faible et souffrante, à l'époque de mon adolescence; elle me portait alors dans ses bras, et me soignait avec tendresse; elle fut bonne, toujours bonne: et quand j'eus des enfants, je ne voulus pas permettre quils lui donnassent i d'autre nom que celui de <> Tante -^ : il me semblait impossible de les entendre lui dire : u Mademoiselle », alors que nous étions liées depuis si longtemps par une affection si tendre.

u Elle a écrit presque aussitôt son arrivée à la maison ; elle composait des comédies très spirituelles et très animées, que nous jouions à sa grande joie et à la nôtre.

« C'était le soir, lorsque les enfants étaient couchés et que mes parents faisaient leur partie de cartes, I que Zénaïde écrivait sur ses genoux, au milieu des conversations auxquelles elle prenait part, u Souvenirs d'une douairière », u Une famille bretonne », t* La vie en famille », etc., ont été ainsi composés auprès du foyer familial. Nous étions heureux de ses succès et nous préférions à tous les livres ses ouvrages au style ferme et imagé, où nous retrouvions des scènes de notre vie de tous les jours, des traits de notre enfance, des figures, des caractères que nous connaissions et qu'elle peignait avec une grande

vérité. En effet, ces enfants ces jeimes filles vivaient près d'elle, car dans ses œuvres la trame est presque toujours vraie: elle donnait seulement Tessor à sa brillante imagination pour broder sur le thème réel : c'est ce qui rendait ses personnages si vivants et si attachants.

« Notre chère Zaza ne s'occupa de notre éducation que jusqu'en 1860; à partir de ce moment, elle resta près de nous comme notre meilleure amie, employant la majeure partie de son temps à écrire; elle voyageait quelquefois et retrouvait au retour sa chambre toujours libre et notre affection toujours la même. Notre père l'aimait comme l'une de nous; notre famille était la sienne et nos amis étaient ses amis.

(' Tout lui est arrivé à la fois, la fortune et les adulations; mais elle ne nous a pas oubliés pour cela; elle savait que dans ce coin de Bretagne elle était aimée d'un amour fidèle, qu'elle nous rendait bien, du reste.

« J'arrive maintenant à son installation à Saint- Brieuc, dont tu fus la cause déterminante. Tu sais, mon cher Francis, qu'elle t'aimait d'une manière particulièrement tendre; tu avais perdu ta mère si t jeune que son cœur t'avait adopté pour son enfant; tu venais bien souvent à Château-Billy où toutes nous t'aimions; et les jours que tu passais à la maison étaient pour nous des jours de fête. C'est pour te soustraire à la camaraderie des enfants de Plouaret, presque tous d'une condition inférieure à la tienne, qu'elle demanda à ton père de te confier à elle pour te faire suivre les cours de Saint-Charles, à Saint- Brieuc : sans cela nous ne nous fussions jamais sépa-

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ri's; ni mon père, ni ma mère n'auraient voulu lui (lire, j'en suis sûre, que le moment était venu de nous (juittcr; nous l'aimions tous troj) pour cela.

^« A la tin de l'année 1806, elle avait déjà une certaine réi)utation littéraire, et ses revenus étant plus considérables, elle loua un appartement à Saint- Brieuc, et t'envoya à l'école Saint-Charles comme externe; lu sais mieux que moi avec quelle tendresse elle eut soin de toi.

u A peine installée, le choléra éclata dans la ville et les environs; il devait frapper cruellement à notre porte, en nous enlevant ma sœur Alix et ma pauvre mère. Alix était celle de nous que préférait Zéna'ide; elle était fière de son intelligence, de sa beauté; et combien Alix laimait-elle 1

- Ceux qui ont lu « Alix -> n'ont-ils pas pleuré comme moi. au récit de cetteagonie.de cette douleur qui trouvait un écho dans tant de cœurs! Ma sœur était prise d'une attaque de choléra à quatre heures du matin, et mourait le soir même, à dix heures. Zénaïde accourut à la première annonce de la maladie, et ne la quitta pas durant sa journée de martyre, lui prodiguant ses soins, la consolant . la réchauffant sans craindre l'affreuse contagion. Elle nous suivit ensuite à Chàteau-Billy, où ma mère, brisée par le chagrin, tomba frappée, elle aussi, par le même mal; pendant plusieurs jours, elle lutta avec nous contre cette terrible maladie qui devait nous enlever notre pauvre mère. La mort d'Alix brisa le cœur de Zénaïde; elle ne voulait plus croire au bonheur humain. Elle porta comme nous, avec nous, ce deuil des vêtements et du cœur; et ceux qui la voyaient

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après ce grand chagrin, avaient peine à la reconnaître.

« Voici, mon cher Francis, les détails que tu m'as demandés, et si tu en veux d'autres, dis-le-moi, je t'en prie; et je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour que ce caractère si grand, si noble, si loyal, si beau, soit bien connu. Hélas! je ne puis croire parfois que tout est fini, que nous ne la reverrons plus! elle était si forte, si vaillante, qu'il semblait que nous dussions être rappelés avant elle.

(( Adieu, mon cher Francis, use de moi, je t'en prie, comme d'une personne qui sera heureuse de faire ^ quelque chose pour la mémoire de notre chère morte, justement et tendrement aimée de nous tous, à | jamais.

« Ton amie bien afi'octionnée.

« Claire Perrigault de Keréver. »

^énaïde Fleuriot a donc quitté le toit paternel pour se rendre à Château-Billy, résidence d'été de la famille de Keréver, où elle trouve un intérieur Ijienveillant et sympathique, mais étranger.

Pour cette nature impressionnable et tendre, l'épreuve dut être douloureuse. Habituée à la plus complète indépendance, elle avait vécu jusque-là, pour ainsi dire, au milieu des fleurs, des champs et des bois, et on pouvait lui appliquer avec justesse ce qu'elle dit d'une de ses héroïnes : « Bouillante d'entrain, exubérante de vie, c'était une belle plante sauvage riche de toutes les sèves, éclatanle de toutes les couleurs, saturée de tous les parfums, mais aimant

SÉJOUR DANS LA FAMILLK DE KERÉVER. 67

à les livrer au vent : ce qui lui nuisait dans un autre monde que la i'amille. ■>

A peine installée à Chàteau-Billy, elle vient rassurer ses chers parents, dont elle pressent linquiétude, et cherche à les initier à son nouveau genre de vie^

A SA SOEUR « Chàteau-Billy. 5 septembre 1849.

« Ma chère Marie,

(« Je fenvoie cette lettre par M. l'abbé de Brémoy. frère de Mme de Keréver. qui retourne à Guingamp: je sais que vous devez être si anxieux d'avoir de mes nouvelles que je vous écris tout de suite mes premières impressions.

« Que papa ne se tourmente pas; M. et Mme de Keréver sont parfaits pour moi : non seulement d'une exquise politesse, mais encore pleins d'aiTabilité , d'attentions et de prévenances. Ils mont fait l'accueil le plus affectueux et m'ont tout de suite mise à Taise. Quant à mes élèves, je me sens un peu gênée devant elles : elles sont trop avancées.

" Marie, l'aînée, fait les problèmes les plus difficiles ; et les petites ont presque ri quand je leur ai parlé des quatre règles.

« Aussi, pour répondre à la confiance et aux bontés de M. et de Mme de Keréver, serai-je obligée de travailler sérieusement; je n'ai ni maîtres pour m'expliquer, ni livres pour apprendre; si encore je pouvais aller à Saint-Brieuc, je lâcherais de trouver des

ouvrages qui me faciliteraient l'intelligence de ces études; mais c'est imposible.

(( Donne-moi des nouvelles de tous, surtout de papa; comment est-il? Dis-lui que je suis très bien icil Ahl si javais un peu d'audace 1 mais je reconnais mon incapacité, il faudra bien que je parvienne à y remédier.

c( Je ne puis, ma chère Marie, t'en dire plus aujourd'hui. Quoique je n'aie pas commencé mes fonctions sérieusement, il faut que je m'y prépare; et je n'ose m'absenter trop longtemps du salon. Je te dis donc adieu; et je t'embrasse ainsi que mon cher père, maman et Frantz.

P.-S. ^— c( Les piqûres d'amour-propre ont déjà commencé pour moi; il y a ici des ouvrières de Saint-Brieuc qui me regardent avec une mine stupéfaite et des yeux étonnés I Qu'importe! je veux être courageuse; et cela m'est si doux de penser que je ne suis plus à la charge de nos bien -aimés parents; ne leur parle pas de ceci, surtout.

« Adresse tes lettres à l'abbé de Brémoy, il me les fera parvenir; ce sera toujours des ports de lettre économisés, il nous faut y regarder de si près. >>

Que pouvaient être ces piqûres d'amour-propre àcôté de l'immense chagrin qui allait transpercer le cœur filial de Zénaïde? Jean-Marie Fleuriot, ce père qu'elle aimait, admirait, vénérait si absolument, mourait après une très courte maladie. Il y avait à peine deux mois que Zénaïde l'avait quitté. Elle ne se consola jamais de n'avoirpu recevoir, avec ses conseils

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paloniels, sa suprême Ix'nédiction. Sous le poids de colle douleur inlense, elle éci-ivil à sa sœur.

<. Chàteau-Billy, 9 novenil)re 1849.

« Ma clière Marie.

H J'apprends à Finslanl la mort presque subile de noire malheureux père; je ne croyais pas qu'il fût si près de sa fin, et ce coup m'est d'autant plus <louloureux que je n'ai pu partager tes peines et tes fatigues. Je n'ai reçu ta lettre que trop tard. Au moment où je l'ouvrais, le service était déjà terminé.

u Hélas I je n'aurai donc pu assister à son dernier moment, recevoir sa dernière bénédiction! ni dire une prière sur sa tombe avant qu'elle se ferme pour toujours!

(c Je viens du moins mêler mes larmes aux tiennes, ma pauvre et bien-aimée sœur, et te supplier de ne pas perdre tout courage. Tu sais quelle alïection j"ai pour toi, elle augmente encore par ce nouveau malheur; ainsi donc, si tu m'aimes comme ta sœur, ton enfant ( car c'est toi qui m'as élevée et initiée aux tristes choses de la vie , modère ton chagrin, et conserve-toi pour moi et les autres. Nous sommes faits pour le malheur sous toutes les formes : il nous poursuit! Ah! que du moins nous nous aimions; je dis : nous aimer! pouvons-nous seulement nous aimer? Je m'arrête, car je sens mon cœur se briser.

« Adieu, ma bonne sœur, à toi de boire le calice jusqu'à la lie; à toi de consoler notre pauvre mère, à

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toi de rendre les derniers devoirs à celui qui n'est plus. Adieu, je t'embrasse ainsi que maman et Frantz : mais j"ai le cœur brisé. Donne-moi le plus de détails possible, je fen prie. »

A LA MEME

Chàtean-Billv. 1 1 flécembre 1S49.

a Ma chère Marie.

u Voilà longtemps déjà que je ne fai pas écrit, et je nai encore reçu de toi aucune réponse; ce silence prolongé m'étonne et m'inquiète; aussi, craignant que tu n'aies pas reçu ma lettre, je me décide à t'écrire par la poste. Je ne sais rien de ce qui est survenu, rien des affaires importantes qui se sont passées. Écris-moi donc un mot. cela ne coûte rien, puisque tu dois envoyer tes lettres chez l'abbé de Brémoy. qui se charge de les transmettre à Ghâteau- Billy. ^

i< Je brode un petit bonnet pour le bébé qu'attend Mme de Keréver, et je travaille beaucoup pour mes élèves. Il n'y a plus que les chiffres qui me gênent encore un peu: elles sont récalcitrantes à la littérature; mais je tiens bon, car elles ne l'ont jamais étudiée; et leur mère, au contraire, est très désireuse que je développe leur intelligence de ce côté.

u Adieu, ma chère Marie, parle-moi de notre bienaimé père. X'a-t-il rien dit pour moi? »

SKJOLU DANS LA KAMILLK DK KLllKVER. 71

A LA M F. ME

" Chàteau-Billy, 20 décembre 1849.

(. Ma chère Marie,

u Meix:i de ta bonne lettre I combien elle m'a émue. Je m'attendais à cette mort douce et résignée, soumise aux volontés de Dieu.

u II a été chrétien jusqu'à la dernière heure; il a compris, je le vois, combien il m'en coûtait de ne pouvoir me rendre près de lui.

u Mon cœur la bénit I Qu'elle reste à son devoir 1 •> ces dernières paroles dites pour moi, me seront comme un testament sacré, je veux qu'elles demeurent la règle de ma vie. Xe jamais compter avec ses goûts, ses attraits; rester à son devoir : ce fut le résumé de son existence; j'espère que cette devise sera le résumé de la mienne.

« Ahl ma bonne sœur, que j'ai de larmes dans les yeux, et d'amertume dans le cœur: mais je puis encore prouver mon respect et ma tendresse à ce bien-aimé père en priant pour lui: cette pensée seule m'est une consolation et un soutien.

A SA MÈRE .. Chàteau-Billy, 1" janvier 1830.

*' Ma chère maman,

(' Mme de Keréver écrivant à l'abbé de Brémoy, je profite de cette occasion pour vous envoyer quelques lignes.

u Malgré tous nos malheurs, et peut-être à cause

d'eux, je viens vous souhaiter une bonne et heureuse année. Ce vœu n*a pas le défaut d'être trop téméraire, car il me semble qu'il est impossible de subir, dans le court espace d'un an, plus de peines et de chagrins que nous ne venons d'en éprouver: aussi il ne sera pas difficile à cette année d'être meilleure ; et Dieu veuille qu'elle le soit pour vous et pour nous!

« Dites à ^larie et à Frantz que je leur souhaite aussi une bonne année, et que je les embrasse; et recevez pour vous-même, ma chère maman, les vœux et les émbrassements de votre respectueuse et afîeclionnée fdle. «

A SA SOEUR « Chàteau-Billy. mardi gras ISoO.

(c Au moment où je t'écris, ma chère Marie, les petites filles ont congé pour le mardi gras, et sont à se promener avec des amies. M. et Mme de Keréver lisent auprès du feu; et moi, je t'écris dans ma classe où je suis toute seule et soulYrant quelque peu du froid. Je vais essayer d'étudier: mais si tu savais combien c'est difficile d'apprendre ainsi seule, sans maître. Je n'ai plus goût à la lecture; et tous ces apprêts de bal m'ont déroutée. Je me voudrais à Tété, alors je pourrais sortir et je me trouverais moins triste.

(' Réponds-moi un peu plus longuement, et donnemoi des nouvelles du pays. Comment 1 mon pauvre Conservatoire de Saint-Laurent ne m'a pas survécu! toutes les chanteuses de Sainte-Cécile doivent être consternées?

SK.IOIR nV-XS LA FAMILLE DK KERÉVER. 73

M Ouavez-vous mis sur la tombe de papa? une croix, je pense. Quelle douloureuse chose qa(^ d'être pauvres et des(in(''s toujours à l'être! Je viens de brûler un de mes romans; et cependant j'étais convaincue qu'il m'aurait rapporté quelque chose ; l'autre suivra, je pense; car à quoi bon le copier pour ne même pas pouvoir tenter la fortune!

A LA MEME " Ghàteau-Billy. février ISoO.

« Ma chère Marie,

«< Ne pourrais-tu envoyer par l'abbé de Brémoy quelques jolis livres tels que «■ Souvenirs d'une mère «- de famille » et des vers? c'est un appât auquel mes élèves commencent à mordre. Envoie-moi aussi mes livres d'étude, Catéchisme de persévérance, etc. ; tout cela fait diversion aux règles d'intérêt.

c* Je vais étudier sérieusement maintenant, car les jours allongent. Ne le ferais-je qu'une heiH\' tous les matins, ce serait toujours autant.

« Mon léger pécule est presque épuisé; et cependant je n'ai rien acheté d'inutile ; j'ai été, au contraire, aussi économiquement que possible, faisant faire ma robe de deuil par une petite ouvrière; aussi ne va-t-elle pas très bien, mais qu'importe! ce n'est pas cela qui m'inquiète. C'est ma robe de tous les jours. Si tu savais dans quelles transes j'ai été! Figure-toi que cette mauvaise étofTe verte a été brûlée par la teinture, et que le bas s'est tout effilé; impossible de repriser. L'aiguille faisait des trous, tellement létotTe

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était claire; impossible aussi de rentrer, car alors ma jupe devenait trop courte. Je mourais de honte: enfin jai pu tirer un morceau du devant que cache mon tablier, et qui ma servi à raccommoder le bas : je souffre de me voir ainsi; mais il faut se résigner et attendre la fin des premiers six mois, ainsi quil a été convenu. Je ne voudrais rien demander à ces bons amis avant le terme fixé. »

A LA MEME

» Chàteaii-Billy, 2 mars 1S50.

u Mme de Keréver a mis au monde, hier à quatre heures, une belle petite fille qui aura nom Louise. La maman est bien et n"a plus maintenant que de la faiblesse.

u Libre aujourd'hui à cause de ce grand événement, je t'écris sans savoir cependant au juste quand partira M. de Brémoy; mais je ne crois pas qu'il reste très longtemps à Château-Billy.

« Je me vois forcée de rayer à l'anglaise, sur des devoirs écrits par ces demoiselles, car je n'ai plus de papier.

« J'ai lu sans discernement, me dis-tu, ma chère Marie; mais non; et je reconnais maintenant combien mes lectures me servent. Crois-tu qu'avec l'éducation négligée, tronquée, incomplète que j'ai reçue, je serais en état d'enseigner, si je n'avais parcouru ces ouvrages dont j'ai su exprimer le nécessaire et l'intéressant? Xon, ma chère sœur, et quoi qu'on dise, les bons livres instruisent toujours un peu ; je me trouve bien heureuse aujourd'hui de posséder ces connais-

SKJOUil DANS LA FAMILLE DE KEHEVER. /o

sances de pncotillc que je dois à mon ii:oût pour la lecture.

« On sétonne ici de ne pas me voir disposée à aller à Saint-Brieue, et Ton me dit quil n'est pas naturel, à mon àiie, de tant aimer la campagne et la solitude. Je ne puis cependant pas avouer que, par tempérament, j'aimais assez autrefois le monde et la ville, mais que mon cœur est à jamais fermé à la joie par notre ruine et nos malheurs : j'aime mieux passer pour sentimentale ({ue me plaindre de ma destinée.

u Ne va pas croire, ma bonne Marie, que je suis jalouse des plaisirs que prennent les autres jeunes filles: non. bien loin d-^ là: mais tu conviendras qu'il n'est pas gai, après avoir entendu parler fêtes et plaisirs, d'aller seule se creuser la tète sur des livres secs et arides, et de se retrouver pauvre institutrice, « la o bonne d'école », comme m'appellent les habitants de Ploufragan, bourg où se trouve notre paroisse. Mais qu'importe I j'éprouve une sorte de joie austère devant ma jeunesse sans bonheur, éclosant sur les ruines de notre petite fortune. Que Dieu soit béni de tout ! cette vie n'est qu'une épreuve: on n'emporte que ses actes et ses soulTrances.

*' Voici une lettre que j'ai reçue de la modiste de Saint-Brieuc : j'en ai été bien humiliée. Je te la copie :

« Mademoiselle,

« Veuillez, je vous prie, me donner l'adresse de « Mademoiselle votre sœur pour que je puisse m'en- « tendre avec elle, au sujet du paiement dune somme

« de 86 fr. 95, que Madame votre mère me redoit (« encore.

« J"ai appris les malheurs de votre famille, et mon *. intention n'est pas d'exiger un paiement immédiat : i< mais je désirerais cependant rentrer peu à peu dan^ « une créance déjà ancienne.

(c Veuillez agréer, Mademoiselle, mes salutations « empressées. »

« J"ai le cœur horriblement serré, sachant bien que nous ne pouvons payer maintenant. Que faut-il que je réponde? x\dieu. »

A LA MÊME

« Chàteau-Billy, 3 avril iSoO.

<' J'ai reçu, ma chère sœur, et ta lettre et ton pet il paquet. Je fen remercie, et je suis bien reconnaissante de ce que lu mas confectionné! Quand pourrai-je jamais m'acquitter? en tout cas, sois sûre, ma chère Marie, que ton affection et les soins que tu m'as prodigués ne s'effaceront jamais de mon cœur ni de ma mémoire.

t( J'ai dû m'acheter des gants de laine à 1 fr. :2o; je ne pouvais m'en passer, maintenant que je ne porte plus de manchon. Je les ai choisis aussi bon marché que possible. Xe prends pas ceci pour des plaintes; je sais bien que l'impuissance est ton partage, je ne fais que t'entretenir de mes petites affaires.

« La famille de Keréver ayant été au Pardon de Cesson, je me suis risquée à y aller avec eux. Le temps était affreux; aussi n"ai-je vu personne en tra-

SKJOL'R DANS LA FAMILLE DE KEREVER. / t

verNant la ville, Dieu merci I Tu me dis de demander à Mme de Keréver les petits objets qui me manquent, tels ([ue gants, brodequins, etc. ; certainement, elle ne me refuserait pas: mais cela me coûte tellement de demander, que je préfère m'en passer; et cependant je vois avec terreur que mes chaussures commencent à s'user, que la semelle ne durera plus longtemps maintenant: que vais-je faire? »

A LA MÊME « Chàteaii-Billy, i: avril 1.^50.

ù Ma chère Marie,

f Malgré le peu de temps dont je dispose, vu la nombreuse compagnie réunie à Château-Billy pour le baptême de Louise, je ne veux pas laisser partir l'abbé de Brémoy sans t'écrire quelques lignes.

^' C'est, tu le sais. Mlle Fanny de R... qui est la marraine: elle est accompagnée de ses deux nièces. Léonie et Emma de K..., qui sont bien les plus jolies personnes qu'on puisse voir. Malgré leur présence ici, mes élèves n'ont pas congé, et je donne mes leçons comme à l'ordinaire. J'ai été au baptême à Ploufragan; l'enfant a reçu les prénoms de Louise- Marie-Fernande; c'est Fernand, son frère, qui est parrain.

• J ai reçu une lettre du pauvre Jean-Marie, qui ma navrée. Bien qu'il ne se plaigne pas, on sent combien il soutire, lui aussi, de notre position; il me dit : « Si j'avais assez d'argent pour le voyage, je u demanderais quelques jours de permission, car j'ai

78 ZKNAÏDE FLEURIOT.

u parfois une envie déraisonnable de vous revoir « tous; hélas I en ce moment, je ne le puis! je suis « cependant bien économe; mais en arrivant à Luné- « ville, le régiment a dû souhaiter la bienvenue aux (' camarades et j'ai été obligé de donner comme les « autres, ce qui a épuisé mon petit avoir. » Et il ajoute : « Je vais bien, mais je suis souvent triste en « pensant à vous et à notre situation à tous ».

« Et moi donc, je n'ai pu retenir mes larmes en lisant ces lignes; et dire que nous ne pouvons ni les uns ni les autres lui envoyer la moindre pièce d'argent !

«' Avez-vous des nouvelles de Frantz? On prédit une prochaine crise à Paris.

<' Écris-moi longuement: et dis-moi comment se trouve maman. Et toi-même, vas-tu mieux? »

A LA MÊME " Chàleau-Billy. 14 mai ISoOi

(' Mme de Keréver ne paraissant avoir aucune occasion, je me décide, ma chère Marie, à t'écrire par la poste, car mon silence trop prolongé pourrait t'inquiéter. Non, je ne veux pas que tu m'achètes de robe; je porterai celle-ci tant qu'elle ira, car je sais combien vous avez besoin de compter. Je vais demain à Bringolo pour l'installation de l'abbé de Brémoy. Jai hésité, ne sachant si je devais accepter; mais comme tout le monde y va. je ne veux pas rester seule ici: d'ailleurs, mon deuil m'empêche de faire toilette, ce qui légitime la simplicité de ma mise auprès de toutes les invitées, qui seront très élégantes; »

SK.IOLK DANS LA FAMILLK DE KEIIKVER. /9

A LA ML ME

.. Chàteau-Billy. 27 juin ISoO.

« Longlemps j'ai attendu une réponse de toi, ou. au moins, quelques lignes par occasion, et je nai rien reeu. Ce silence prolongé m'inquiète, car je sais que lu as été malade et je crains que tu ne t'en ressentes. Ce qui m'a fait patienter jusqu'ici, c'est Tespoir que je conservais de voir Frantz aux courses de Saint- Brieuc; mais on ne la point aperçu, il nest donc pas venu? Je n'ai pas voulu paraître aux courses, j'ai cru que mon deuil ne me le permettait pas.

« Avez-vous des nouvelles de Théodose ; où est-il maintenant?

« Parle-moi de tout cela, écris-moi longuement; ' embrasse pour moi maman et Frantz, etc.

P.'S. — (' J'ai de détestables plumes, et ne veux pas me servir de celles de mes élèves. Marie ne prend plus que des leçons de dessin, et Claire est à Bringolo; je ne fais donc travailler qu'Alix en ce moment, et j'y arrive facilement ; elle est si intelligente I Mais ce terrible chilTre reste incompréhensible pour ma pauvre tète, et m'assomme. ^>

A LA MÊME «Chàteau-Billy. 25 juillet ISoO.

« J'ai entin de tes nouvelles, ma chère Marie: Frantz me quitte en me laissant sous limpression des choses étonnantes, absurdes et fausses, qu'on lui

80 ZENAÏDE FLEL'RIOT.

a débitées. Je vais tout te dire et tout réfuter; aprè-. tu jugeras. On maccuse défaire des vers; je t"ai déjà dit que les petites filles m'avaient pillée, alors que j'étais sans méfiance, et qu'elles avaient trouvé delambeaux de rimes: on ma plaisantée et j'ai ri la première de ces enfantillages I Mme de Keréver s'e-l rappelé à ce sujet les jours de sa jeunesse où elle composait des romances, tandis que son amie de R... faisait des vers et des romans; elle-même avoue qu c'est un passe-temps comme un autre, et un passt temps très innocent.

« Du reste, je ne quitte jamais ces dames; quand pourrais-je faire des vers? tu vois, ma chère Marie que tout cela est bien faux.

« Je ne fais pas arranger mon chapeau; je n'achèlc pas d'ombrelle, à quoi bon? je ne vais pas en ville.

« Je me lève à cinq heures tous les matins, car jai voulu essayer de faire moi-même la jupe de ma rolx' d'indienne: je me suis hardiment lancée: je crois que je réussirai.

P,-S. — « Écrivez-moi donc sans enveloppe, quand cela n'est pas indispensabhs il nous faut regarder de si près. >^

A SA MÈRE « Chàteau-Billy, 8 novembre 1851.

« \o\c\ le second anniversaire de papa, ma chère maman: je ferai dire une messe au bourg, pour le repos de son âme. J'aurais voulu satisfaire mon phiardent désir, qui est de lui voir une tombe convr-

SliJOLU DANS LA FAMILLE DE KERÉVEK. 81

nable : cela m'est absolument impossible, hélas I quant à présent.

« J'ai appris que vous aviez été à Guingamp et que vous aviez dîné avec labbé de Brémoy; il eut été .mieux dattendre patiemment de nos nouvelles, ma chère maman; Marie et moi sommes convenues de ne vous écrire que par occasion, et cela par nécessité d'économie.

« Nous ne recevons pas de nouvelles de Frantz; lui aussi est sans argent, et l'espoir ne vient pas.

« Je désire beaucoup le retour du printemps, car à cette époque nous nous concerterons, Marie et moi, pour aller vous trouver. Je serais heureuse de vous voir plus souvent; mais il faut attendre encore et surtout rester tranquille où l'on est, puisque nous y sommes forcés. Adieu, ma chère maman, je vous embrasse comme je vous aime, en espérant des jours meilleurs. »

A SA SOEUR

'• Château-Billy, 21 novembre l>;.jl.

« Je réponds à la lettre, ma chère Marie; tranquillise-toi, tout va bien. Nous nous mettons à jouer la i comédie, et voici comment cela est arrivé. Pour passer le temps, Fernand de Keréver voulut un jour organiser une petite pièce, et me pria d y assister. Il avait fait monter tous les domestiques, qui devaient donner quelques épingles pour le spectacle.

« La comédie ne commença même pas, les préparatifs n'étant pas terminés à temps; et je congédiai l'assistance, en promettant que le lendemain on

82 ZEXAIDE FLEURIOT.

serait dédommagé. Je fis en effet apprendre des fragments d'Fsther à Marie, Alix et Claire, et nous jouâmes à la satisfaction de chacun. Cela nous semble un moyen de passer quelques bonnes soirées ; et le côté utile pour moi, est de faire apprendre aux enfants presque sans travail les chefs-d'œuvre de Racine. Nous rejouâmes plusieurs fois, et on en parla à M. Tabbé de Brémoy qui me reprocha de ne pas l'avoir prévenu, et me fit promettre de lui écrire les jours de représentation. Je n'osais le faire, mais la lettre suivante m y obligea.

« Avez-vous oublié, ma bonne Zénaïde, la promesse a que vous m'avez faite à votre départ de Bringolo? (( Disposez-vous les acteurs et actrices à leurs rôles? u Préparez-vous les décorations de votre théâtre? u Hâtez-vous, car il me tarde de juger par moi-même « de votre talent d'artiste dramatique, que j'ai eu le « regret d'ignorer jusqu'à ce moment, et de celui de « mes chers neveu et nièces. Je compte, sans tarder, u vous faire une petite visite; et je vous l'avoue, il « me serait infiniment agréable de vous voir à la « tête de votre troupe, que vous devez parfaitement « diriger, et d'assister à la représentation que vous « avez bien voulu m'annoncer. Qu'on se prépare u bien vite, car je ne serai pas longtemps sans « apparaître. Laissez-moi vous dire, ma chère Zénaïde, <( combien j'ai été heureux de vos visites à Bringolo; « elles ont été bien courtes, maisjespère que plus (' tard il y aura compensation. Répondez-moi sans « tarder, je vous prie.

« Votre tout dévoué en X. S.

(' J. DE Brémoy, pr. »

SÉJOUH DANS LA FAMILLE DE KERÉVEK. 83

A SA SŒLR

« Chàteau-Billy, 15 décembre 18.j2.

Jo regois aujourcriiui le paquet et ta lettre, ma chère Marie, et à ma grande surprise, tu ne me parles pas de deux lettres que je t'ai envoyées depuis ta visite. J'ai fait parvenir la première par l'abbé de Brémoy; la seconde a dû l'arriver par la poste, puisque vous êtes toujours au Palacret.

« Xous sommes forcées de reconnaître qu'il est presque heureux que notre pauvre père ait terminé sa triste vie ; il n'eût pas résisté à ce nouveau coup. Pauvre Palacret. vendu 11050 francs! en vérité c'est dérisoire, et l'acquéreur de Robien et de Guenharic doit joliment s'enrichir. Désormais, c'est bien fini; nous n'aurons plus de déceptions, de ce côté du moins; pour être expropriés, il faut être propriétaires, et ce titre ne nous appartient plus.... Dieu l'a permis.

« \e pourrais-tu m'envoyer par labbé de Brémoy (cela ne coûterait rien ton cahier de vers? Je m'efforce toujours de donner le goût de la littérature à mes élèves, et j'emploie tous les moyens possibles. J'aurai grand soin de ton cahier; mais cependant, si tu tiens à le garder, je ne veux pas t'en priver.

« Adieu, ma chère Marie, il y a beaucoup de monde îu château et je ne puis t'en dire plus long cette fois; \ me faut secouer ma douleur et renfoncer mes larmes. Dieu m'en donne la force! >•

A LA MÊME

« Ghàteau-Billy. 2 juillet 1853.

u Je ne puis te dire, ma chère Marie, tout le bonheur que m'a causé ta lettre. Je suis si inquiète de toi depuis que je te sais en proie à cette vilaine mélancolie engendrée par les malheurs sans nombre qui ont fondu sur notre famille I

« Un de ces jours, on dira pour toi, à ma recommandation, une messe à Notre-Dame d'Espérance, et j'importunerai tant de mes prières cette bonne et puissante Mère qu'elle obtiendra ta parfaite guérison ; mais il faut que tu m'aides et que tu appelles à toi toute ton énergie d'autrefois pour chasser les papillons noirs.

Il Que veux-tu? se consumer de regrets ne sert à rien; laissons-nous aller dans la main de Dieu. Je conçois bien ta tristesse, ma pauvre et bonne sœur; que de fois, moi aussi, je suis si découragée qu'il me semble être tout à fait abandonnée et sans espoir; mais je prie, et je me relève fortifiée pour la lutte de la vie; je tache d'être gaie malgré mon chagrin, car il ne faut pas un visage triste auprès de la jeunesse.

« Tu n'as pas besoin de me le dire, ma chère Marie; c'était sûrement pour mon bien que tu me reprenais; maintenant que j'ai des enfants à diriger, je reconnais la nécessité des réprimandes. Je sais être sévère avec mes élèves pour les habituer à supporter les contrariétés et les malheurs, si l'avenir leur en réserve. Plus tard, elles me remercieront davoir contribué à

déraciner des défauts qui eussent empoisonné leur

vie.

« Adieu, ma bonne sœur, courage et confiance. »

A SA MERE

.< Chàteau-Billy, 30 juillet 1853.

u Ma chère maman,

u La tabatière que je vous envoie, n'est ni chère ni élégante, mais j'ai pensé qu'en attendant elle valait mieux qu'une empruntée. Si j'avais eu des fonds, je vous en aurais acheté une plus belle: acceptez toujours celle-ci jusqu'à l'hiver prochain.

(( Frantz ne ma pas écrit; réussira-t-il? je n'en sais rien, mais je l'espère, car il le mérite par sa parfaite bonne conduite, sa vie de privations et son travail si persévérant.

« Adieu, ma chère maman, je vous écrirai encore s'il y a du nouveau; ne me répondez pas; il nous faut tellement calculer. Offrez un souvenir respectueux à mon oncle et à ma tante. J'aurais bien voulu accompagner Marie dans le voyage qu'elle va faire à Saint- Laurent pour vous embrasser, mais j'ai dû m'acheter un peu de linge, et je me vois forcée d'attendre; car cela a épuisé mes ressources, et j'en ai le cœur bien gros, je vous assure. »

A SA SCfiUR

« Chàteau-Billy. 29 août 1853.

(- ^Lt chère Marie, « Je suis bien tourmentée de ne pas avoir une lettre

de toi; si, à mon tour, Dieu m'envoyait une maladie, il ne te suffirait pas d'avoir de mes nouvelles tous les mois, n'est-ce pas? eh bien ! fais comme tu voudrais me voir faire, et écris-moi plus souvent. Tu sais qu'on t'a défendu de t'inquiéter; aussi n"avais-je pas voulu te parler de toutes les démarches que nous faisons en ce moment pour que François puisse obtenir la place de juge qu'il désire. M. *** a exagéré les choses en disant que notre frère ne l'obtiendrait pas. Le Préfet est pour lui; tout le monde désire le voir réussir, et s'il avait voulu s'y prendre plus tôt, il serait sûr de sa nomination ; c'est ce que M. de la T..., que j'ai vu hier, m'a dit ; il a ajouté que s'il ne passait pas cette fois et que la justice de paix de Lannion devînt vacante, il la lui ferait obtenir; tu vois que cela ne serait que retardé en supposant, ce q^ui n'est pas sûr du tout, que les protections de son concurrent soient plus puissantes que les siennes.

« Sois tranquille, ma chère sœur, ton exemple me guérit des inquiétudes stériles. Je fais des démarches : j'espère voir mon frère réussir, mais je ne souffrirai nullement si tout cela est inutile. La volonté de Dieu s'accomplira; s'il veut que mon frère soit nommé, il le sera; sinon, j'adorerai les desseins de la Providence, et je ne me rendrai certainement pas l'imagination malade de regrets.

« Maman se porte à merveille; j'ai pu lui envoyer quelque argent, et elle attend, sans s'ennuyer, à Saint- Laurent, la nomination de François. D'ailleurs, tu sais que notre frère a maintenant une assez belle situation comme avocat, pour la prendre chez lui cet hiver; de toutes manières, dit notre chère mère, « je vais

SÉJOLII DANS LA FAMILLE DE KERÉVER. 87

« être très bien... •>. Fais comme elle, ma chère sœur, regarde avec calme notre position, et tu verras qu'elle s'améliore : Maman sera heureuse, quoi qu'il arrive, puisque ou François aura une bonne place, ou il conservera une clientèle qui devient, paraît-il, très jolie. Mon bonlieur à moi sera complet si tu évites de retomber dans tes idées tristes; ce sombre caractère ne t'est pas nalurel. Vois donc les choses par leur bon coté, et pense comme moi que les malheurs imaginaires sont pires que les malheurs réels. Tâche d'avoir, ainsi que nous, une confiance sans bornes dans la Providence: rien n'arrive sans sa permission; laissons-la donc agir, et vivons sans nous manger l'âme d'inutilités, et sans laisser vagabonder notre imagination.

u Mais rappelle-toi que si tu es ma meilleure amie, si j'aime à te dire mes petites alïaires, tu me dois aussi les tiennes. C'est à force de concentrer tes soulTrances réelles, que tu t'en es forgé d'imaginaires: mais quelles quelles soient, je te demande à les partager, et je veux que tu me les dises toutes.

u Adieu, ma chère et bonne sœur, ne te laisse pas ainsi aller, je fen prie: abandonne-toi à Dieu notre Père, et tu redeviendras bien vite ce que tu as toujours été. la meilleure des sœurs, nous donnant à tous l'exemple de la gaieté, du courage et de la patience. »

A LA MÊME '< Chàteau-Billy. 25 décembre 1853.

u Ma chère Marie, « Tu ne me parles pas de ta santé; dois-je supposer

qu'elle est bonne, puisque mon affection exige que tu me mettes de moitié dans toutes tes souffrances? J'ai fait ta commission au docteur Lemoine; il m'a dit qu"il t'avait soignée comme sœur d'anciens camarades, et qu'il ne voulait absolument pas accepter d'honoraires. J'ai eu beau insister, il ne veut pas entendre raison, et m'a fait promettre de venir déjeuner avec sa femme, pour me punir, dit-il, d'avoir pensé à lui payer des soins qu'il te donnait comme ami.

« On ne saurait agir avec plus de délicatesse, et je ne pourrai reconnaître ses bons procédés qu'en le prenant comme médecin; mais, Dieu merci, j'ai une santé qui ferait de moi une bien pauvre cliente.

(( Je crois que je me passerai de chapeau neuf cet hiver; si cependant François est nommé, je lui demanderai de m'en payer un ; le cher frère me doit bien cela pour toute la peine que je me suis donnée.

(( Allons I François réussira sûrement; un bonheur n'arrive jamais seul ! >i

A LA MEME « Chàleau-Billy, 18 août 1854.

t' Tu sais peut-être l'heureux événement qui nous arrive, ma chère Marie; mais, dans le doute, je dépense quatre sous de grand cœur pour te dire que François est nommé juge de paix à Plouaret. Le voilà en bon chemin, et notre mère a un asile assuré pour ses vieux jours; Plouaret est une des plus belles justices de paix du département, et tout près de Lannion, où François est très aimé. Je reçois force compli-

SÉJOUR DANS LA FAMILLK DE KERÉVER. 89

ments de nos amis qui sont enchantés de le voir parvenir à cette place, que tant d'autres désiraient.

« Quelle joie pour notre mère, chère sœur, quelle joie pour Théodose et Jean-Marie î et pour nous, quel soulagement de voir notre mère passer tranquillement et avec les aises de la vie les dernières années de son existence si éprouvée ! Sa résignation et notre courage ont leur récompense.

« Je compte me rendre dans quelques jours à Saint- Laurent, pour le déménagement: puis j'irai les installer à Plouaret; mais avant tout, je veux m'entendre avec François pour faire transporter sous le porche les restes de notre bon père et lui élever un simple, mais convenable monument, Xe regrette pas de navoir pu faire placer une croix sur sa tombe au Palacret : nous étions si pauvres que cela était impossible ; notre désir suppléait à notre impuissance, et notre bien-aimé père ne nous en protège pas moins.

« Maintenant, tu n"as plus de sujets d'inquiétudes. François est casé: moi, je suis heureuse ici, autant qu'on peut lètre loin de sa famille, car Mme de Keréver et les siens sont charmants pour moi : Théodose s'établira peut-être comme médecin, par ici. l'été prochain, et nous pourrons envoyer un peu d'argent au cher Jean-Marie.

(( Je veux te donner un exemple de la délicatesse de Mme de Keréver: j'ai bien besoin d'une robe, elle me conseille souvent d'en acheter une, alors elle regarde ses fdles, et quand je dis que mes moyens ne me le permettent pas, elles se mettent à sourire en ajoutant que je serai forcée d'en avoir une malgré moi.

90 ZÉXAÏDE FLEURIOT.

« J'ai VU en ville la robe en question; mais je veux leur laisser le plaisir de me ménager la surprise, et je feins de tout ignorer.

« Pourras-tu lire tous mes griffonnages? j'ai tant de plaisir à causer avec toi, chère bonne sœur, j'ai le cœur si joyeux, que mon papier se noircit sans que je m'en aperçoive, et je prends toujours un autre petit bout pour finir.

(f Adieu, je t'embrasse dans mon bonheur, qui n'est que le reflet du vôtre, et te dis : à bientôt! ^>

A LA MÊME « Chàteaii-Billy, o septembre 1854.

(' .J'arrive de Saint-Laurent, oii j'ai passé huit bienheureux jours avec notre mère: mais Mme de Keréver ayant, en ce moment, sa grande buée, j'ai cru que je devais revenir pour l'aider. Je retournerai à Saint-Laurent pour le déménagement de maman, qui ne peut guère s'etTectuer avant la Saint-Michel. François, désirant la maison de l'ancien juge, ne peut l'occuper que lorsc[ue celui-ci sera parti; les vieilles dames chez lesquelles il habitait à Lannion sont presque folles de chagrin, et tous ces messieurs du tribunal veulent aller Tinstaller.

« 11 a été visiter son canton et il en est enchanté, ainsi que de la manière dont on a accueilli sa nomination ; c'est un sentiment général; les visites et les lettres de félicitations l'accablent.

« Avant que les dernière- formalités soient remplies, il doit se passer quelques semaines . et il espère

obtenir du Président de Lannion la permission de terminer trois affaires qu'il a commencées, et qui doivent être très rémunératrices pour lui. Tu comprends quil n'a pas un moment de libre, car il est toujours en courses pour sa maison et ses affaires.

« Que j'ai donc été heureuse, chère Marie, du bonheur de notre chère mèrel si lu la voyais I elle est rajeunie de dix ans, elle fait tisser de la toile pour des chemises; je lui ai arrangé sa petite toilette, et elle attend gaiement le moment du départ.

« Après l'installation de François, j irai avec elle faire quelques visites, car elle connaît à Plouaret plusieurs personnes qui habitent justement la place du Vieux-Marché, où est située leur future maison. »

Zénaïde est donc maintenant quelque peu rassurée sur l'avenir des siens , et délivrée de poignantes inquiétudes à leur sujet; elle est toute à la joie.

Mais, une ombre de deuil s'appesantit encore une fois sur son cœur. Son frère Théodose succombe à l'étranger, au moment où il allait revenir en Bretagne pour s'y fixer. Aucune lettre ne nous transmet de détails sur cette nouvelle épreuve, à laquelle une consolation ne tarde pas à succéder, comme nous le dira la lettre suivante.

A SA SOEUR

« Ctiàteau-Billy, 19 mars 1857.

(( Ma chère Marie, « Je t'écris encore cette fois par la poste, sans attendre une occasion; la bonne nouvelle que j'ai à t'annoncer en vaut la peine.

« Un beau mariage se présente pour notre frère François. C'est la récompense de sa parfaite bonne conduite d'étudiant à Paris, et des si dures privations qu'il a endurées avec tant de courage. Il a été, dans toute la force du mot, « un piocheur ». et c'est pourquoi il est arrivé.

« La jeune fille qu'on lui présente a une dot fort ronde. Elle est petite, assez bien de traits, a de beaux yeux, mais pas de teint. Elle est bonne, pieuse et fort intelligente, très aimée de son père et de ses frères. Elle a vingt-six ans, et se nomme Jenny Le Xouvel. Pour me faire connaître sa parenté, on ma envoyé une lettre de part d'un deuil de famille, et j'y lis des noms bien connus dans les Côtes-du-Xord : M. et Mme Rivot des Courtils, née du Largez, M. et Mme Grimault de Lanoë, ^L et Mme Le Xepvou de Carfort, née Daniel de Kérinou, les familles Prigent de Kerallain, Duportal du Goazmeur, Le Goarant de Tromelin, etc., etc. Tu vois que cette noblesse n"a pas dédaigné le nom si honorable et si honoré que portait notre bien-aimé père. — Xotre future bellesœur est petite-nièce de Daniel de Kerbriant et petitefille de Daniel de Kérinou, procureur du roi à la cour royale de Tréguier, élu plusieurs fois aux Etats de Bretagne: en 1789, il fut nommé député; suppléant de la sénéchaussée de Lannion le 4 avril 1823, dans sa soixante-dix-huitième année; son acte de décès lui donne le titre de Doyen des avocats.

u Le futur beau- père de François s'appelle Domingue Le Nouvel; il est avocat et propriétaire à Saint-Jean Brézéhan en Ploumilliau.

« Sa femme est Marie-Anne-Eléonore de Kérinou.

u Je te donne tous ces noms, ma chère Marie, sachant combien lu aimes à connaître les détails de parenté, qui ont bien leur importance; cesl aussi pourcpioi la famille Le Nouvel s"est empressée de me les fournir.

u Voici donc, ma pauvre chère sœur, une grande aisance apportée dans le ménage de notre frère, et dont profitera notre mère. Il est probable que tu pourras vivre avec eux, et aider notre jeune belle-sœur dans les soins de son intérieur.

« C'est un bonheur inespéré, dont nous ne saurions trop remercier la Providence.

« Après de si dures et amères souffrances, cette éclaircie jette en mon cœur toute une suite de douces espérances que tu comprends.

« Mais je te laisse savourer la bonne nouvelle. Les fiançailles sont faites; on a même fixé hier le jour du mariage, qui aura lieu le :21 avril, dans la paroisse de Ploumilliau.

<c Je ne sais encore si je pourrai y assister; mais je prierai quand même, avec eux et pour eux.

« Je t'embrasse, le cœur bien dilaté cette fois. »

A SA BELLE-SOEUR MADAME FRANÇOIS FLEURIOT « Chàteau-Billy. 21 septembre ISoT.

« Ta lettre m'a causé un si vif plaisir, ma chère Jenny, que je ne veux pas remettre à plus tard une bonne et longue causerie, semblable à celle que nous faisions dernièrement à Plouaret, dans votre maison du Vieux-Marché.

*< Te voilà donc à peu près convaincue de cette espé-

94 ZÉNAÏDE FLELRIOT.

rance qui me rend tout heureuse, car tu as dû deviner que j'aime sincèrement les enfants, et que ce poupon-là est déjà à mes veux un bien cher petit personnage.

u Comme tu vas tamuser à préparer ce trousseau qui doit avoir tant de charmes pour une mère future; quel plaisir nous aurions à confectionner ensemble ces chemises longues comme le doigt, ces jolis bonnets, si petits qu'ils ne coifferaient pas le robuste poing de ton mari: mais puisque je ne puis t'aider. je m'en dédommage sur la coiffure de cérémonie : j'y emploie consciencieusement tous mes loisirs libres ; mais c'est long, très long; il est heureux que j'aie du temps devant moi; j'éprouve, du reste, un plaisir infini à broder mon petit bonnet, quand je pense que c'est pour lui ou pour elle que je travaille. J'espère que Marie a déjà reçu ta lettre; je sais quel immense plaisir cette grande nouvelle fera à son excellent cœur, et combien elle en sera joyeuse.

' François a dû te parler de mon succès littéraire : il ma beaucoup étonnée. Je ne pensais plus à cette feuille envoyée dans un moment perdu, et sans aucune idée de réussite.

u Je n'ai pas aperçu, heureusement, mon nom dans l'exemplaire qu'on m'a envoyé; et j'ai écrit aujourd'hui même à Lyon, pour prier le Directeur de le garder pour lui : je tremblais de le voir apparaître sur un journal, car si j'écris pour me distraire, je ne veux pas me poser en femme auteur. Mme de Keréver assure que c'est pour ne pas éloigner les prétendants ; j'en ris, mais ne puis lui accorder cela, d'autant moins que j'allie avec mes goûts littéraires des goûts de ménage qui sont souvent plus utiles.

SK.IOLU DANS LA FAMILLK IJK KKKKVKK. 95

u Ne moublie pas auprès de maman, chère Jenny, et parle-lui quelquefois de u Zaza » ; c'est un peu niais, tous ces surnoms, mais dans sa bouche cela me semble si affectueux.

u Je vais m'occuperdu berceau ; je vous envoie, à François et à toi, un double baiser, et fassure, ma chère sœur, de ma sincère affection. »

Notre jeune auteur parle pour la première fois d'un succès littéraire; il est vrai qu'elle le fait avec tout le dédain possible; ce succès devait pourtant décider de sa carrière. Elle avait envoyé à Lyon une nouvelle intitulée « La Fontaine du Moine-Rouge » pour un concours proposé par la France Uuéraire. Sa pièce avait remporté le premier prix malgré les nombreux concurrents masculins, et les amis de Zénaïde insistèrent alors vivement pour qu'elle utilisât au profit du public les dons de l'esprit qu'elle avait reçus en partage. Se laissant persuader, on la vit se mettre sérieusement à l'œuvre , mais en doutant toujours d'elle-même, comme le prouve la lettre suivante adressée à sa belle-sœur.

A LA MEME

« Chàteau-Billy, S juin I808.

« Ma chère Jenny, je te demande instamment de m'envoyer la lettre du général de R..., car tu ne me dis rien de la façon dont elle est écrite, ni de ses appréciations sur ma nouvelle. Ce serait un hasard si je réussissais et, bien que je n'y compte guère, je fais tout pour que le succès vienne tôt ou tard.

u Donne-moi aussi beaucoup de détails sur ton fils. Marie m'écrit quelle l'a trouvé charmant; mais c'est bien vague, et j'aurais voulu savoir de quelle couleur étaient ses cheveux et ses yeux; enfin une espèce de portrait : à quatre mois, on peut déjà voir quelque chose.

« J'espère que l'indisposition de ton père ne sera rien et que tu es déjà rassurée sur son compte.

« Je m'en rapporte à maman pour causer avec son petit-fils; s'il a de l'intelligence, comme je le pense, il en fera usage de bonne heure, et deviendra vite intéressant. »

Au concours suivant de la France littérairp, Zéna'ide Fleuriot envoya deux pièces de vers qui obtinrent encore le premier prix, et une nouvelle en prose intitulée « Une heure d'entramement », également couronnée et qui fut imprimée dans la revue avec les paroles élogieuses de son directeur, M. Peladan :

c( Mlle Anna Edianez, dit-il, est Bretonne, et ses écrits respirent le parfum du genêt, préférable assurément, dans le voisinage des bruyères vertes, aux odeurs musquées de la grande ville. Les récits de notre conteuse ont l'austérité, mais aussi l'originalité des paysages de sa contrée, où bien des âmes ont inscrit sur leur blason la devise énergique du Breton : « Potius mori quam fœdari ! » ^ Plutôt mourir que de se souiller! ; 11 y a dans les compositions de Mlle Anna Edianez une qualité rare aujourd'hui : c'est la .sobriété. Nous lui en tenons compte d'autant plus

SKJOL'll DANS LA FA.MILLK J)K KKKÊVKIl. 97

que nous ne voudrions pas lui demander pour ses récits, des ornements de plus qui rendraient les descriptions topographiques moins rapides.

u Dans « Une heure d'entraînement n les caractères sont exactement profilés; ils ne se démentent pas jusqu'à la fin. »

Après une analyse de la nouvelle, M. Péladan ajoute :

u Tout cela forme un thème excellent dont la moralité n"a rien dapprèté. Xous en témoignons notre satisfaction à Mlle Anna Edianez, qui n"a qu'à persévérer dans cette voie pour arriver à un terme qui l'honorera et la placera au nombre de ces femmes délite, faites pour le labeur de la pensée, et qui, nous n'en doutons pas, ont une mission à remplir dans l'œuvre réparatrice de notre société finissante. >^

On le voit, Zénaïde avait pris un pseudonyme pour écrire; elle signait : u Anna Edianez » ; ce dernier nom, très transparent du reste, n'était que celui de Zénaïde renversé. Elle le conserva pour ses premiers ouvrages publiés à Paris. Les deux pièces de vers couronnées à ce même concours de la France littéraire étaient les suivantes : une poésie intitulée u Premier chagrin », dédiée à Mlle Louise de K..., et un sonnet que nous citons, parce que, comme le dit M. Péladan, « si la richesse des rimes laisse un peu à désirer dans les vers de notre spirituel lauréat, d'un autre côté ce sonnet a de l'énergie; et c'est là ce qui a vraiment du mérite dans une femme auteur. »

ZEXAIDE FLELRIOÏ.

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