‹ Zénaide FleuriotChapitre 23 sur 79 · MORT D'ALIX DE KEREVER · texte numérisé non relu

MORT D'ALIX DE KEREVER

(. Elle m'attire à elle.

« Je crois que je suis sauvée! » me dit-elle.

i« Je Tembrasse avec transport, je lui réponds :

u Oui; tu es sauvée I ■>

« Lespoir détend tous les cœurs ; on son^^e à essuyer ses larmes, on échange à voix basse des paroles émues. Je m'accoude au pied de son lit pour la mieux voir; et je lui jette un regard qui veut dire : « Ne crains rien, nous te sauverons, nous te retien- (( drons, tu es encore à nous! ■♦

(( Son regard devient inetTablement triste. Elle ne sourit pas ; elle reste morne, elle se sent bien mal.

(( Elle éprouve des sensations d'étouffement, de vide dans le cerveau, et elle me le dit.

« Pas une plainte ne lui échappe. Elle semble penser à la douleur que nous éprouvons de la voir ! mourir; elle concentre par amour ses émotions suprêmes. Son père lui porte de la tisane, elle boit, et le rappelle du geste ; c'est pour l'embrasser en remerciement.

« A quoi pensions-nous d'espérer toujours devant ces adieux muets qu'elle adresse à chacun de nous!

« On la change ; et bien qu'elle perde visiblement ses forces, elle fait des efforts pour nous aider. Xous Tentourons. Je réchauffe sous mes lèvres ses bras et ses mains toujours glacés. L'oppression continue, grandit; les yeux se creusent d'une manière effrayante, et se vitrent par intervalles. Le curé arrive, on parle d'extrème-onction. Je lui demande si elle veut la recevoir.

« Elle répond avec une douceur d'ange :

« — Je ferai tout ce qu'on voudra. »

lijh ZKNAlDt: FLELKIUT.

« Elle, si résolue, si vive, elle se fait obéissante ; elle ne veut plu< avoir de volonté. On lui donne rextrême-onction: nous sommes à genoux, éperdus, doutant, espérant, espérant surtout. Elle se meurt et nous ne le voyons pas. Alix mourir! Xous trouvons que c'est impossible, absolument impossible. Je lui porte un peu d'eau. Ses paupières restent fermées, ses yeux ne voient plus; mais sa main qui vacille cherche la cuiller pour se servir elle-même, et je ne puis pas croire encore que tout soit fini et qu'elle va mourir. Cependant sa respiration devient de plus en plus pressée, sans fatigue. Serait-ce l'agonie? Mais les enfants seuls meurent aussi doucement. Il faut prier. Je saisis un livre, je ne trouve que le Magnificat, et je lis les strophes dune voix étranglée.

(( Un chant de gloire! Désolation! notre bien-aimée partirait pour le Paradis?

« La douleur éclate avec violence; des cris, des sanglots retentissent. Dans ce moment, je ne sais ce que j'éprouve : c'est comme du désespoir.

u Elle s'est éteinte! elle est bien morte!

« Elle est partie! Tout est fini pour elle ici-bas. A elle la paix, le bonheur du ciel; à moi. pour un peu de temps encore, les misères, les souffrances, les agitations de la terre! Oh! maintenant je puis crier, pleurer, gémir, sangloter. Celle qui m'aimait si tendrement et que j'aimais par-dessus tout, est là sans vie! Elle ne m'entendra pas. Je lui ferme les yeux! je lui noue un mouchoir autour de la figure pour que ce beau visage conserve ses formes harmonieuses. Je prie, je crie, je souffre horriblement ; mais je ne sais quelle résignation empêche tout murmure.

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u Cette chère figure a un calme, une tranquillité sereine qui me causent une consolation vraiment surnaturelle.

« La sœur arrivée, je coupe ces beaux cheveux que j'ai maniés tant de fois. Elle avait des manières enfantines avec moi ; elle aimait à s'asseoir à mes pieds, sur un siège bas, et à poser sa tête sur mes genoux en disant : « Lissez-moi. » Et pour la satisfaire, je passais doucement la main sur ses cheveux.

« Nous l'ensevelissons....

u Quelles larmes tombèrent alors de mes yeux sur cette chère enveloppe! Ah! ces larmes de plomb auront, je lespère, leur poids dans les balances divines. Cette chambre est, pour nos cœurs déchirés, une sorte de lieu d'expiation.

(( La voilà sur l'autre lit, avec son visage serein: ses belles mains jointes sur un crucifix retiennent un chapelet de corail, celui de sa première communion. Entre ses doigts raidis, je place un brin de verdure; tout n'est pas flétri: son âme est bien vivante: et la branche verte, entre ses mains glacées, me paraît un symbole.

u Ses épais cheveux châtains ne sont plus le splendide ornement de son beau front devenu d'ivoire : ce I ne sont plus le datura éclatant, l'œillet orgueilleux que j'y pose : une emblématique couronne de roses blanches est son diadème d'éternité, sa parure de vierge pour la résurrection.

I « Et je reste assise, immobile, la regardant, lui parlant, priant, me relevant pour la contempler, embrassant cette chère dépouille, le cœur rempli de

foi, d'espérance, mais parfois aussi envahi par le désespoir, ne sachant si je dors, si je veille....

« 0 douleur! amère douleur! Elle est toujours calme et belle; c'est vrai, mais où est la vie, où sont la voix, le souffle, le regard? Mon Dieu! Mon Dieu! où est son cœur aimant, où est son intelligence ouverte à toutes les nobles idées?

« Eh! quoi! le temps a fait un pas, un seul; et l'éternité a commencé pour celle qui semblait pleine de jours! Hier, vivante et heureuse, aimante et aimée, mon Dieu! vous savez à quel point! Aujourd'hui morte! 0 mystère, mystère douloureux et terrible!

« Le cercueil arrive. Je dépose un baiser, le dernier, sur le front glacé de mon Alix.

« Je n'aurai plus le déchirant bonheur de me rassasier de ses traits chéris.

« On ne meurt pas de douleur!

« Je me demande parfois avec angoisse si je ne fais pas un rêve, un rêve alfreux! Hélas! hélas non! je n'ai pas rêvé, j'ai vu son cercueil couvert de draperies blanches, porté au cimetière.

'< Oh! notre jeunesse, notre jeunesse insouciante et heureuse, vous avez fui le jour où se sont fermés ces yeux, qui étaient une lumière, le jour où s'est éteint le battement terrestre de ce cœur qui réglait le battement de tant de cœurs.... Adieu notre cher passé!

u Et cependant, ô douleur! à tout instant, ce passé m'apparaît et me saisit : je la revois enfant, la première fois qu'elle^ m'est apparue dans son sarrau noir qui enveloppait sa taille sans souplesse encore, mais haute et svelte. Qu'elle était déjà belle avec son

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teint blanc et uni, son front charmant, son nez aristocratique, ses yeux clairs et bruns, qui paraissaient très grands, tant ils s'ouvraient franchement sous d'admirables sourcils châtains. Ses lèvres, d'un dessin un peu mou, étaient fraîches et gracieuses: le contour de son visage avait une grâce et une harmonie qui adoucissaient, dans une parfaite mesure, ce qu'on eût pu appeler la sévérité des grandes Hgnes, dans ce visage de dix ans, encadré de grosses nattes plusieurs fois repliées sur elles-mêmes.

« Que dirai-jede lenfant devenue jeune fille? Alix. à quinze ans, n'était pas une àme ordinaire. Mais une âme se décrit-elle? Non, la sienne était belle, naturellement portée au bien, éprise du vrai et du beau. Son cœur était tendre et profondément bon; ce n'était point un cœur passionné, c'était un cœur aimant. Son esprit n'avait pas ce brillant factice produit par l'imagination, il était sérieux, d'une trempe solide: toutes ses facultés étaient, chose rare et précieuse, parfaitement équilibrées, et de cet équilibre harmonieux naissait un jugement sain, presque trop hâtivement développé. Elle fût devenue une femme supérieure, car son esprit comprenait tout, rétléchis- -ait tout, s'assimilait tout. C'est ce qui expliquait la nature parfaitement intime de notre tendresse, malgré les quelques années qui nous séparaient. Alix, à quinze ans. en avait vingt-cinq pour la raison.

'< Le tact, qui est. on peut le dire, la délicatesse et la mesure appliquées à tous les actes de la vie. était instinctif chez elle : c'était une àme loyale, limpide, énergique, un peu absolue, très jalouse de sa dignité. mais exempte de petitesses et de lâchetés.

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« Aussi, combien l'ai-je aimée 1 elle était la confidente de mes joies, de mes peines et de mes espérances. Elle a grandi auprès de moi et est devenue à mes côtés une femme, sans que je m'en sois, pour ainsi dire, aperçue. L'amie avait remplacé la sœur, ou plutôt s'était surajoutée à la sœur.

(( Elle dédaignait la coquetterie, et les flatteries les plus délicates la laissaient incrédule, car elle ignorait sa beauté. Xous la comparions souvent à un lis, et c'était bien le nom qui convenait à cette femme blanche, svelte et brune, chez laquelle se rencontraient une distinction de reine et un naturel d'enfant. Son port noble, son expression chaste, sa démarche libre et élégamment fière, faisaient penser d'elle ce qu'on disait de sainte Françoise de Chantai : « Elle (( a, dans ce je ne sais quoi de noble et de bien fait c< qu'on admire, de quoi éblouir les autres, et s'aveu- M gler soi-même. »

« La maturité précoce de son jugement m'effrayait parfois. La vie, la vie réelle, ses espérances, ses vicissitudes, ses revirements, ses souffrances, le passé, le présent, l'avenir, l'éternité, la terre, le ciel, formaient le fond des conversations que nous aimions à tenir sous les grands sapins, et qui étaient notre plus doux délassement.

« Elle était l'intérêt, la joie, le bonheur de notre vie. Véritable souveraine par le cœur, elle conduisait tout un petit peuple avec des sourires et des mots charmants.

« Six jours après qu'elle nous eut quittés, on disait une messe pour elle. Les chantres, occupés d'un /ndmnn. entonnaient \e Lauda/e au commencement de

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cette messe, et continuaient de magnifiques chants de triomphe. J'ai senti d'immenses espérances germer au fond de mon cœur. Ce même jour, le ciel était bleu et je regardais le ciel : le mot de patrie se formulait dans mon intelligence ; je voyais son âme dans cet azur, et je croyais fermement à la réunion. u La terre, je le sentais bien, était le lieu de l'exil, et je le chantai :

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