ESPOIR
« Il est par delà cette vie.
Ses deuils, ses pleurs, ses longs tourments,
II est une belle patrie
Où se retrouvent les absents.
Là, tout amour pur s'éternise;
Là, le lien que la mort brise
Se renoue et devient plus fort....
Laissons passer le drame sombre :
Le diamant se fait dans l'ombre,
L'immortalité, dans la mort. •>
La douleur de Zénaïde Fleuriot était de celles qu'on tie console pas par des distractions humaines, ainsi qu'en témoignent les lettres qu'elle écrivit après ce coup de foudre, qui l'avait frappée en plein cœur.
A SA SltUR
« Saint-Brieuc, lo février 186"?.
u Ma chère Marie,
« Nous sommes plongés dans la désolation Pour 1 moi, c'est une douleur unique. Alix m'aimait tanti et quelle nature délicate, intelligente et distinguée!
a Tout Saint-Brieuc est consterné. Chacun tremble pour soi et les siens.
u Je ne me consolerai jamais de cette perte, quoique je sois assurée qu'elle est bien heureuse, plus heureuse qu'elle n'eût pu Tètre sur cette terre, que rÉglise appelle, avec tant de raison, une vallée de larmes.
u J"ai pris le parti de vous renvoyer Francis, car je pensais que aous deviez être inquiets, et cette affreuse épidémie me faisait trembler pour lui. Comme il a été décidé que la huitième exigerait un travail que je craignais trop fort, sans transition pour le cerveau de l'enfant, ces quelques jours n'auront pas d'importance. Fais-le cependant travaillera des heures régulières.
a Mme de Keréver est bien triste et bien faible; mais elle paraît satisfaite des IcUres de condoléance qu'elle reçoit; vous pouvez donc lui écrire, elle y sera sensible.
« Nous i^artons tous pour Ghâteau-Billy; car nous avons hâte de fuir Saint-Brieuc et les lieux qui nous rappellent notre malheur. S'il n'y avait pas besoin de moi ici, je serais partie à Plouaret ; mais je ne puis laisser mes amis de Keréver : nous sommes si malheureux tous, et de la même peine. J'irai sans doutet chercher Francis que je te prie de bien embrasser i pour moi; dis-lui de ma part d'être très sage.
« Je n'ai pas entendu parler d'autre cas de choléra ; , le bon Dieu voulait Alix, il la prise, hélas! J'accepte, avec résignation et foi, Timmense chagrin que Dieu m'envoie, mais je souffre beaucoup.
M Je vous embrasse tous; je suis très forte, mais aussi désolée qu'on peut l'être. »
MORT D'ALIX DE KEiltVEK. 163
A LA MEME
Chàteaii-Billv. 22 février 180'
« Je te le répète, ma chère Marie, j"ai un immense thagrin, mais ma loi me soutient. La vie est un tissu i'épreuves, et Dieu est si bon. si miséricordieux, Ju'il accorde toutes les forces, quand on a la raison le se résigner. On soutïre et Ton est cependant en >aix.
• « Je m'applaudis de vous avoir renvoyé Francis:
in enfant est mort, et Mme de Keréver a eu une
ttaque de choléra à Chàteau-Billy. Son état d'épui-
ement rend son cas d'autant plus inquiétant ; il y a
[n peu de mieux, mais le danger existe encore.
I « J'éprouve une indéfinissable sensation de douleur
n me retrouvant dans cette maison d"où 'je suis
artie le cœur plein de riantes images. Hélas I qui
ait! la mère va peut-être suivre la fille!
i « Je suis très prudente, ainsi ne vous alarmez pas.
" Le chagrin que j'ai éprouvé pèsera certainement
ar ma vie tout entière : je m'y attends; mais ce sont
es chagrins-là qui sont méritoires devant Dieu; or
n arrive toujours au bout de la vie, jeune ou vieux.
Recommande à Francis de dire chaque soir une
■lite prière pour Alix qui l'aimait tant; elle me répé-
lit souvent d'un air heureux : « Francis sera votre
• nsolation dans l'avenir. > Qu'il prie donc pour elle
ui fut toujours si bonne pour lui.
I « Faites-le travailler: qu'il se fortifie par l'exercice,
îîndant ce temps d'arrêt. Le choléra est trop dans la
lie pour que j'aille le chercher. Ma jeune servante
est une vraie perle de bonté: j"ai cette petite compensation. •>
Et la mort, en effet, frappe une seconde fois la famille de Keréver; la tombe de la mère se creuse auprès de la tombe à peine refermée de sa fdle.
A SA sœuR
j " Chàteau-Billy, T' mars 1S6T.
<' Ma chère .Marie,
« Nous sommes atterrés! Mme de Keréver a suc combé au terrible mal (]ui a emporté notre bien-airaè Alix. M. de Keréver fait peine à voir; en quinze jours perdre sa femme et son enfant, cest vraiment alTreux Pour moi, je regrette sincèrement lamie avec laquell j"ai vécu côte à côte pendant dix-huit ans, la mèr dévouée, qui non seulement m'a confié le cœur ( lintelligence de ses filles pour les former, mais encor a permis que son toit devint le mien, que sa lamill lut la mienne.
« Je n'ai pas le courage de fécrire plus longue ment. Priez pour elle et pour nous. »
Après avoir rendu les derniers devoirs à Mme ( Keréver, Zénaïde rentre à Saint-Brieuc et y res seule, anéantie sous le poids de sa douleur, comn en témoignent ces quelques mots envoyés à Chàteai Billv.