CHAPITRE VIII
Retour en Bretagne. — Correspondances diverses (1867-1868),
« Plûuaret, 2o août 1867.
« Chère et bonne Princesse.
« Je reçois avec bonheur tout ce que vous menvoyez de Rome : conseils, témoignages d'affection, compliments. Je ne vous ai pas répondu plus tôt parce que je ne voulais pas jeter à la poste un mot écrit à la hâte. Si vous le voulez bien, je vais retourner à Paris pour vous raconter ma vie depuis que je vous ai quittée. La chère marquise de Blocqueville s'v trouvait encore et je lai revue. Elle est vraiment remplie d'esprit, et j'ai pu lui parler de vous. Je vous assure que vous êtes un grand intérêt dans lexistence de cette femme qui, ayant tout pour être heureuse, a souffert si cruellement.
« Au bout de quelques jours, j"ai disparu dans mon couvent. Disparaître est le mot. Je ne sortais pas, je ne voyais personne, je ne recevais pas de lettres, je n'en écrivais pas, je vivais avec moi-même, devant
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Dieu, ce qui ne serait pas agréable pour tout le monde, mais ce qui m'a été très doux et très bienfaisant. Je me plongeais dans un bain de repos et de résignation chrétienne. J'en suis sortie bien fortifiée.
« Cela m'avait pris huit grands jours, et j'ai dû rester encore une semaine à Paris, pour revoir un ouvrage qu'on met sous presse; j'étais chargée de mille et une commissions, et j'arrive seulement. Je pense souvent à vous; je me reporte au temps passé à Rome, et je voudrais être sûre que je vous reverrai. Nous nous sommes liées si vite et si bien, n'est-ce pas, madame? Ah! comme j'aurais besoin de votre esprit profond et de vos yeux lumineux, pour avancer hardiment dans la voie littéraire, où j'ai marché un peu à l'aventure. Vos encouragements porteront leurs fruits si je continue à écrire. Mais je crains qu'en fait de talent, comme en autres choses, vous ne me voyiez en beau. Dans tous les cas, j'essaierai ; et je suis irrévocablement décidée à demeurer aussi irréprochable que possible dans mes écrits, sous tous rapports. Il faut bien vous le dire; j'ai eu quelquefois des tentations de m'essayer dans le roman de passion. La vogue et l'argent suivent ces succès faciles; et j'avais souvent, pour ma famille, un tel besoin d'argent I J'ai résisté; j'ai fui cette dangereuse et irrésistible Mme Sand qui avait demandé à me voir, et qui aurait pu prendre sur moi une immense et fâcheuse influence. J'aime bien mieux vous suivre, chère Princesse. On me la dit : vous êtes un grand caractère, une grande foi, une intelligence des plus hautes. Xe me ménagez donc pas les vérités; soutenez-moi par vos conseils qui emprunteront, de
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votre alTection et de votre génie, la plus imposante des autorités.
<■ Je suis toujours dans une incertitude profonde. Ma délicatesse, un peu outrée en cette occasion, ma fait manquer lalTaire du Journal \ il a été vendu et je ne passerai probablement pas l'hiver à Paris. J'en avais à peu près formé la résolution: mais j'ai revu mon petit neveu que jaime maternellement, et jai reconnu que ma société lui était vraiment nécessaire: sa nature délicate m'a toujours été très sympathique : et puis je le trouve si malheureux de n'avoir plus de mère! Je le regarde parfois avec attendrissement en y pensant.
{' Mon voyage de Rome, et surtout ma retraite chez les Auxiliatrices, mont d'ailleurs donné une telle force que je prends de bonne grâce tout ce que le bon L)ieu m'envoie. Ma foi est devenue plus vivante. Il est vrai qu'en Bretagne, nous sommes cathohques traditionnellement; mais si vous saviez comme notre foi se traduit mal dans les actes I La routine est notre grande ennemie.
«' Voulez-vous me permettre de faire reproduire sans signature, par les journaux, quelques-unes de vos lignes sur mes ouvrages? Elles valent tout un long compte rendu. Il est très doux d'être appréciée ainsi, et surtout de voir ses œuvres signalées en un tel langage.
• Me voici logée au fond de la Bretagne, à Plouaret; j'ai devant moi une grande place sur laquelle passent des j>oules effarées, des vaches rêveuses et des enfanté à demi nus. L'église, le cimetière, sont à ma porte, entourés de marronniers si calmes qu'ils
ont vraiment, oux aussi, je ne sais (piel air de inorl,
u Dans le monde des âmes, je vis au milieu de personnes qui me tiennent par le sang et qui ont des qualités diverses; mais au fond je suis seule.
M Rien ne vibre à l'unisson; c'est l'isolement moral. Il faut bien en prendre son parti; et je le prends, chère Princesse, en me rejetant sur les enfants: de jolis enfants frais et gais, dont j'aime à m'entourer, des âmes à peine éveillées, auxquelles je parle un langage sérieux et grave qui les étonne. On m'entoure d'un grand respect, et on se compose de petites physionomies quand on approche de la table où j'écris. J'espère entamer ici l'ouvrage sur lequel je tracerai votre nom; mais je me sens rouUlée. J'écrivais tant, si facilement, si vite autrefois: ces huit mois de jeûne mont, je le crois du moins, affaiblie. Je voulais vous envoyer ma photographie. En pensant à rimperfection de celle que je vous ai laissée, j'ai eu pour vous la patience de reposer. L'essai n'a pas été beaucoup plus heureux. Dans tous les cas, vous tiendrez compte de ma bonne volonté. Je crois en votre atïection et vous embrasse de cœur. ^)
A LA MEME '< IM.uuuvl. -J'-j >c|it.'iiilirL' ISijT.
« C'est en effet maintenant au lin fond de la Bretagne que vos lettres viennent me trouver, chère Princesse. Ces belles et charmantes lettres ne com-
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hlent pas Taffreiix vide que me fait le silence de celle qui est partie pour le Ciel; mais elles sont pour moi une distraction puissante, et elles contiennent pour mon travail des encouragements précieux.
« La marquise de Blocqueville, de son côté, me crie : Courage, dans son style chaud et poétique; de saintes amies me suivent du cœur et de Tesprit, et soutiennent ma foi et ma volonté.
(' Je me vois souvent à Rome, chère Princesse, dans ce salon bien fermé que vos yeux éclairaient, et dans cette voiture où vous causiez si bien. Quand je pense longtemps à ces heures si agréables, je me sens encore une grande puissance de regrets.
u Ainsi donc vous me vouliez en Bretagne ; j'y suis : mais y demeurerai-je? Cette question est toujours douteuse. Je croyais aimer mon pays à ne pouvoir vivre ailleurs, et voici que je pense à me fixer à Paris. Jy ai goûté de si grandes consolations! Mais comme je me suis promis à moi-même de ne prendre aucune décision irrévocable pendant cette fatale année, je retourne à Saint-Brieuc avec mon neveu Francis, et je resterai dans mon indécision jusqu'à sa première communion. Après, j'interrogerai Dieu dans une retraite, et je suivrai sa volonté. Mon chagrin ma tout à fait livrée à lui.
(f Puisque je ne vous ennuie pas, chère Prin- <'esse, j'entrerai dans les détails que vous désirez connaître.
<' Depuis que j'ai quitté Paris, je suis chez mon frère, à dix-huit lieues de Saint-Brieuc. Je me lève à six heures; je vais à l'église, une jolie église bré-, tonne, où un sacristain mélomane psalmodie, d'une
voix raiiqiie. roffice des morls. J'entends la messe, en compagnie de deux ou trois décrépits qui ont l'air d'avoir passé cent ans, et de deux idiotes, qui disent tout haut leurs prières à (lelui qui ne repousse personne.
« De retour à la maison, je me mêle à la famille, j'écoute les enfants, de beaux petits garçons, chanter leurs bonjours; et après ces flâneries, je vais écrire dans le salon, où ma belle-sœur, une aimable femme que mon frère a épousée en secondes noces, m'a fait placer une table.
u Quand je suis lasse, je prends mon aiguille et je vais me mêler à ces dames. Nous nous promenons aux alentours; on reçoit des visites, et de bien curieux originaux me passent sous les yeux. Le soir, mon frère, qui est très instruit, nous lit des pages prises au hasard: nous sommes entourés de poupons ({ui dorment du sommeil de la plus parfaite innocence; et les jours se suivent et se ressemblent.
<i Mais la rentrée du collège a lieu le A octobre. Je vais partir avec Francis pour Ouintin, petite ville type, où habite une de mes meilleures amies, Mme de Kérigant. Je passerai quelques jours intelligents chez elle. Son mari est un actif, le fils d'une jChouanne intrépide. Là. nous causons politique, agriculture, économie sociale, littérature. Il vient. envers et contre tous, de se faire nommer conseiller général. C'est un caractère très énergique, un vrai lutteur, un homme à gouvernement. Ces bons amis me feront reconduire à Saint-Brieuc, où j'irai passer quelques mois bien austères, protégée contre les
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visites par mon deuil, et uniquement occupée de Francis.
(( J'attends Tenvoi de vos livres, que vous dites « ennuyeux comme la pluie ». Vous pouvez traiter des sujets ennuyeux en eux-mêmes; mais, bon gré mal gré, l'éclair brille, et vous avez des phrases qui valent des volumes. Pour moi, je collectionnerai avec soin vos jugements sur mes livres, et je les servirai au public, à la place de ces longs comptes rendus qui racontent si maladroitement l'histoire elle-même. Quel gain!
« Je pensais qu Au hasard vous aurait intéressée. C'est le seul de mes ouvrages qui me plaise un peu; j'y ai logé tant de souvenirs! A Vichy, n'avezvous point remarqué que sous les arbres du parc, je fais une rencontre qui m'émeut? « Cette Carmen », c'était Elle!
(( J'écris, en ce moment, un livre où je veux la nommer. M. Alfred Nettement m'a dit que ce serait pour moi un soulagement. Mais je n'avance pas, c'est trop récent; je souffre beaucoup, et je finis par jeter ma plume et par aller coudre.
« Vous me parlez de la douleur, chère Princesse, comme une personne qui a souffert, d'une façon ou d'une autre. Vous pensez vrai; mais hélas! par quel chagrin s'inaugure cette phase plus virile de ma vie!
« Vos lettres ont sur moi le même pouvoir que votre conversation: elles me font sortir des regrets qui m'énervent.
« J'ai fait envoyer trois photographies par la . librairie de Saint-Brieuc, vous choisirez. Des livres
COIIRESPONDANCES DIVERSES. 2ii
les accompagnont. Je suis très heureuse de vous lr< otlVir.
Il est temps que je finisse cette interminable
pitre. Oue ne puis-je la faire passer à travers- le
j.nri'um de mon humble bouquet de Bé.srda. que la
poste a dû vous porter ces jours derniers, si mes
ordres ont été suivis.
Recevez-le tel quil est; et ne tardez pas à m écrire de ces belles pages qui me font vivre à vos ^•ùtés.
Je vous embrasse, chère et illustre amie. .
LA PRINCESSE ^- 1 TT GE N S TE I X A ZÉNAIDE " Rome, lo octobre 1S67.
Je ne voulais pas vous répondre, chère bruyère ' Bretagne, avant d'avoir reçu vos touchantes photo- - iphies. avant d'avoir lu vos trois charmants volumes. Parlons d'abord des premières, elles m'ont iUe.
Quel contraste entre la belle personne droite et tière, au front radieux, au fin sourire de 1865, et la iM'rsonne brisée, vraiment brisée, affaissée sur elleiième de 1867. Non: je ne choisis pas, je les garde inutes deux, car il y a tout un poème de douleur dans -^ contraste. Pauvre cœur éprouvé! le Seigneur vous 1 tordu comme un linge mouillé, pour me servir 'lune image de l'Ecriture. Vous avez été pénétrée '1 outre en outre, la flèche aiguë du fer rouge vous '-l entrée au plus profond du cœur; je ne puis vous dire combien j'eusse désiré vous avoir encore devant
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moi, pour vous embrasser et vous dire qu File doit être heureuse. On n'a point été aussi tendrement aimée sans être une très belle âme, et les belles âmes vont droit à Dieu ; il ne faut pas attrister leur bonheur par le spectacle de nos larmes, TEcriture Sainte le dit quelque part. Si vous voulez, je vous chercherai l'endroit. Le Saint-Esprit nous apprend que les âmes qui sont dans le repos des justes éprouvent de la peine à voir les larmes que leur départ fait verser, tandis qu'elles sont mieux qu'ici-bas.
« Je vous remercie de ces éloquentes photographies! elles m'ont vraiment remué l'âme.
« Et vous voilà de nouveau à Saint-Brieuc, Saint- Brieuc si joliment, si gracieusement dépeint par vou!= dans Les Prévalonnais, jusqu'à donner envie d"\ aller, pour voir la mer et la maison de Mlle Colette et de sa touchante sœur Fiacrine. Le dialogue des deux sœurs, auxquelles Joseph rappelle des souvenirs si différents, est un petit chef-d'œuvre; cet ouvrage abonde en tableaux ravissants; il y a une finesse de pinceau rare, l'entrée en scène est des plus heureuses Ce mariage qui, en se défaisant, ne brouille pas le;^ familles, c'est pur, c'est frais, c'est naturel. Si le cri tique parlait, il pourrait dire que le rôle de Valentim est peut-être trop effacé ; il manque de relief en pro portion du premier plan; cela tient, non plus au sentiment, au talent, mais à l'art de la composition qu demanele une certaine harmonie entre les diver groupes du tableau général. Du moment qu'un coi est très détaillé, il faut que le reste soit en équilibre et que l'ombre d'effacement n'arrive pas trop subi tement. Il ne faut surtout pas préparer certain-
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effets, puis escamoter, en quelque sorte, les grandes scènes, se tenant quitte pour quelques coups de crayon.
a L'enfance et son charme d'ingénuité, le naïf du faire, ne pouvant pas plus toujours durer que celui de l'esprit, il faut remplacer certaines qualités, qui se perdent nécessairement avec le temps, par d'autres qui ne s'acquièrent qu'avec le temps; il faut que Tart remplace la première fraîcheur. Ce que je dis uniquement parce que vous avez écrit une trentaine de volumes, et que cela compte pour tout auteur, car la fraîcheur ne disparaît encore guère chez vous. Loin d'apercevoir de la lassitude, on rencontre un peu de hâte turbulente. On voit une imagination déjà pleine d'un autre sujet avant d'avoir épuisé 'celui qu'elle tient, ^'otre avare est excellent, c'est votre meilleur personnage, celui dont le portrait s'élève au-dessus du croquis, de l'esquisse.
' u Courage, ma chère bruyère, etc. »
A LA PRINCESSE W IT T GENSTEIN
« Saint-Brieiic. 9 novembre 1867.
[ M Chère Princesse,
' « Combien vos comparaisons photographiques m'ont touchée! Il me semble que vous m'avez pressente un miroir où je me suis vue avant et après; moralement, le même changement s'est opéré en 'moi; je ne me reconnais plus.
« J'étais restée très jeune, trop jeune; et malgré tous les malheurs de famille qui assombrissaient mon avenir, et me faisaient une vie insupportable,
j'avais une force de résistance que rien ne pouvait ébranler.
« Il a fallu que je fusse visée au cœur, pour tomber.
(( Que de fois j'ai lu les pages 180, 181, 182 de votre livre ennurjeux. Je connais le trop-plein des forces vitales et ses inconvénients.
« Je vous assure que la pluie est autrement ennuyeuse que ce beau livre ! Depuis que je le possède, je m'y plonge et je vous admire beaucoup. Ce n'est pas du gâteau que vous offrez à vos lecteurs, ce ne sont certes pas des friandises, mais c'est du pain de pur froment, dont chaque parcelle nourrit. Non! chère Princesse, il faut que je vous le dise sincèrement, je ne veux pas lire iout Balzac, comme vous me le conseillez; mais j'ai lu Les chouans, et je comprends que cet homme ait pris sa place parmi les géants. Seulement, il ose tout dire; il fouille jusqu'au fond, et le fond est si étrange!...
« Si je vous avais connue, il y a trois ans, j'aurais certainement grandi intellectuellement. Tout ce que vous me dites sur mes ouvrages est d'une vérité qui me saisit. J'avais pensé que ces défauts existaient, j'avais trouvé que ces scènes, que vous voulez bien louer, étaient réussies.
« Jamais personne n'a mis ainsi le doigt sur la plaie de l'imperfection ou sur la corde qui a résonné juste.
« Mes lecteurs m'ont beaucoup louée en masse; mais cela ne m'apprenait rien sur lart ni sur moimême. Tandis que vous voyez tout : ensemble et détails; et aussi vous devinez tout. Ces mots : <( hâte
turbulente » m'ont surprise. C'est bien cela; et encore : « limagination déjà pleine d'un autre sujet
I« avant d'avoir épuisé celui quelle tient >^ « Et vous avez deviné ces vérités! Pour raisons,
I je vous donnerai celles-ci : d'une part, le trop-plein
, des forces vitales: de l'autre, l'abominable question d'argent.
« Je relisais à peine mes pages, ce qui est très mauvais. Je n'ai pas composé un de mes volumes en accordant huit jours de réflexion à la conception, à l'arrangement. Tout naissait d'inspiration et se développait au hasard.
(( ^'otre conseil m'est arrivé un peu tard. La première partie de mon livre d'Atir est brochée. Je lai tellement isolée de son milieu, que j'oublie presque
i de qui il s'agit. Quand je la dépeins, je la baptise d'un autre nom, je souftre quelque temps, et cela marche. Dans la prévision des décisions que je pourrais prendre l'été prochain, après la première com-
, munion de mon neveu, j'ai voulu écrire, bien ou mal, un livre qui portât son nom: et j'ai surmonté mes défaillances.
« Maintenant, que je vous donne une idée de ma vie à Saint-Brieuc, chère Princesse, puisque cela vous intéresse. Par un hasard curieux, mon appartement se trouve dans la rue Xotre-Dame. Je l'ai choisi pour la vue; c'est absolument la maison « Le Bigot », que j'ai décrite dans Les Prêvalonnais, et il y a un an, je m'y trouvais très bien.
« Le matin, j'entends la messe dans la chapelle de Montbareil qui me touche, où il n'y a que les religieuses que je ne vois pas, étant derrière leur
grille, deux ou trois pauvres, une sœur converse et moi.
« En revenant, je m'occupe de mon petit neveu. Dès huit heures, je le conduis au collège, à un quart d'heure de chez moi. A onze heures, je vais le chercher; il préfère naturellement ma société à celle de la servante. Nous causons dans le trajet, et sa conversation m'est une véritable distraction. Nous dînons à midi. Je vais le reconduire; je fais une halte à l'église pour dire mon Office des morts, et je reviens travailler, coudre, lire ou écrire, quand je n'ai pas de visite. A la nuit, je retourne à ma chapelle; je vais chercher Francis pour l'envelopper, à cette heure froide, dans mon grand manteau; nous passons la soirée ensemble, et les heures coulent vite.
« Chaque jour, il en est ainsi. Je ne fais aucune visite à cause de mon deuil, ce qui me donne plus de temps que je n'en ai jamais eu.
« Ne puis-je savoir par vous, chère Princesse, s'il est vrai qu'il y ait à Rome des dames qui se joignent aux sœurs de charité pour soigner les blessés? J'irais de grand cœur me dépenser un peu là, s'il y avait encore besoin et danger? Mais il faudrait que le besoin fût pressant et le danger réel ; ce qu'on m'en a dit me semble bien vague.
u J'ai été heureuse de l'accueil fait par Paris à François-Joseph. Il a eu toutes les sympathies; et lui, du moins, s'est conduit en roi, et s'est gardé de '< la grande-duchesse de Gérolslein ». L'Autriche, si j'en crois mes lettres particulières, est maintenant tout à fait en vogue à Paris.
« Je garde précieusement vos conseils, je ne vous
COHUESPONDANCES DIVERSES. 217
trouve pas trop sévère, jaime la vérité el vous êtes vraie: je comprends maintenant, hélas! la nécessité du travail: et si je dois servir Dieu par ma plume, je travaillerai,
u ^'ous ai-jc dit à quel point vos belles sibylles me tenaient compagnie? Je n'aurais pas cru qu'une gravure eût cette puissance de distraction. Merci I »
A LA MÊME '
" Saint -B rie uc. 12 décembre 1861.
(^ La promptitude de votre réponse m'a profondément touchée, chère Princesse, elle contient un véritable baume. Hélas! non. je ne suis pas aussi résignée que vous le croyez, et que je voudrais l'être. J'ai des crises, de violentes crises de chagrin. Il y a des moments où la séparation me pèse lourdement, la prière seule me soulève. J'ai un certain bonheur à m'occuper de mon petit neveu, mais il ne faut pas que je m'y attache trop. Son père, d'un jour à l'autre, peut être nommé dans une viUe où il y aura un collège, et alors il me le reprendra. Je jette quelques bonnes semences; mais, le champ ne mappartenant pas, je ne puis espérer le cultiver jusqu'à la moisson.
f< J'ai enfin rencontré monseigneur de Saint-Brieuc. 'Il désire vivement recevoir votre livre : La vie chrétienne au milieu du monde. Il m'a dit que vous étiez un des premiers esprits de notre siècle. Il m'a ensuite parlé de mes ouvrages de façon à seconder votre
1. A notre grand regrel nous n'avons retrouvé de lettres de la princesse Wittgenstein qu'à partir de 1873.
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action. Il m'a grondée, encouragée, par de très profondes paroles. Monseigneur veut que j'étudie, et il semble, ainsi que vous, regarder comme un instrument à la gloire de Dieu cette pauvre plume que je maniais par pur attrait. Mais personne n'admet les grands brisements et Ton s'étonne de la persistance des regrets. D'après ce que je vois, il faut marcher sur son cœur et servir, les yeux secs, ce qu'on appelle la société.
« Oui, chère Princesse, j"ai appris à être seule, et cela m'a peu coûté dans l'état actuel de mon esprit; le banal et le faux m'ennuient maintenant plus que jamais.
(( Seulement, je dois vous l'avouer, cette claustration me mène au cloître. Il me prend une sérieuse envie d'abandonner le monde et de prendre le joug d'une règle. Mon cœur a une vie qu'il faudra bien occuper; et si Dieu s'en empare, pourquoi rester majestueusement isolée, vivant dans le monde et n'en étant plus? Il est donc probable que ma destinée se fixera définitivement avant peu.
u Les mariages dont on me parle ne me conviennent pas. En ce moment, on me propose un gentilhomme pauvre, encore assez jeune, officier de marine. J'aurais pu accepter gaiement cette vie à vingt ans, et la supporter vaillamment; mais maintenant! Je prie de mon mieux, et j'attends dans le plus grand calme, me préparant simplement à suivre la volonté de Dieu clairement manifestée.
« Je travaille la fin de mon livre d'Alix: mais je n'ai pas osé vous le dédier, il me semble qu'il sera très imparfait. Je le continuerai en Normandie, chez
Mlle de Servigny, que j'ai connue à Rome. Quelles rencontres providentielles j'ai faites là! J'en suis tout attendrie et toute reconnaissante envers Dieu.
u Paule de Servigny, qui s'appelle Paméla, mais que j'ai rebaptisée, me témoigne en effet l'amitié la plus tendre. Elle oublie, pour me distraire, sa vie sérieuse consacrée aux bonnes œuvres. Je lui ai donc promis solennellement de m'arrèter à son château du Bois-Roger. Ensuite, je me rendrai à Paris, pour le séjour que je compte faire dans mon cher couvent, à l'époque de mon triste anniversaire.
« Je crois que, si je ne me cloître pas, vos conseils ne seront point perdus; j'aurai le courage d'être patiente et d'écrire à tète et à main reposées. La douleur m'emmaillote encore, mais je sens que la vie est en dessous, et qu'elle se remontrera tôt ou tard, quand le sang de ma blessure aura fini de couler.
« Je pense partir pour Paris dans la première quinzaine de février, et y rester deux mois environ.
« Je retrouverai avec plaisir notre aimable marquise. Sa maison sera ma seule distraction un peu mondaine, car je ne compte pas changer de vie, ni mettre le pied cette fois dans le tourbillon parisien. Tout cela est d'un vide atîreux pour mon cœur.
(( Chère Princesse, je voudrais savoir si Mme Craven a pris ses quartiers d'hiver au palais Colonna, ainsi qu'elle en avait l'intention? Vous savez que son ouvrage très sympathique Récit d'une sœur a un immense succès. Ce livre se rattache étroitement à mes plus navrants souvenirs. Le dernier volume, tout empreint d'immortalité, est, je puis le dire.
tombé des mains d"Alix. Elle le lisait chez moi, ravant-veille de sa mort; il a fourni notre dernier sujet de conversation intime, elle me disait : Jenvie le sort de ces héros qui sont tous morts jeunes!... hélas! 0
On le voit. Zénaïde travaillait à son touchant ouvrage intitulé Alix, dernière fleur jetée, comme elle le dit elle-même, sur la tombe de sa bien-aimée morte.
Cette œuvre commença à paraître dans la Semaine des familles, le 28 décembre 1867: et malgré toutes ses hésitations, l'auteur la dédia en ces termes à son amie romaine :