‹ Zénaide FleuriotChapitre 45 sur 79 · A LA RÉVÉRENDE MÈRE GÉNÉRALE MARIE DE LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

A LA RÉVÉRENDE MÈRE GÉNÉRALE MARIE DE LA PROVIDENCE

« Rome, r^ avril 1870.

« Ma bien chère Révérende Mère,

« Aujourd'hui j'ai eu le plaisir de m'occuper de Vous une partie de la journée. Je suis sur la piste d'une excellente occasion pour la précieuse Relique;

«' ^"oici l'explication des paroles du père Piccirillo. Il avait entendu parler de l'ordre donné par le Saint Père d'enlever une parcelle de la table de la Cène pour donner à je ne sais quelle basilique étrangère. Il a couru chez la personne qui en avait été chargée,

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et, après avoir longuement supplié, il a obtenu deux morceaux. Celui cpi'il vous envoie est un de ceux-là.

« Je ferai tout ce que vous me dites, ma Révérende ^lère; j'irai voir Mgr P'orcade et la marcpiise di Rende. Je ne me sens plus en disposition décrire, et mon journal finira comme il pourra.

u J'ai acheté pour ma Mère, une petite sonnette de Lorelte, et je n'ai pas eu à aller à Lorette même pour ela. Je n'ai dailleurs que le désir de revoler vers Paris.

« X'oubliez pas dans vos prières votre fille tendrement et respectueusement dévouée.

M P. S. — C'est Mgr Lequéte, évèque d'Arras, qui 'ous portera la Relique. J'ai eu une vraie consolation ^ le connaître et à lui parler de vous: son aspect m'a 'ait du bien : apôtre et père, saint et paternel.

(' J'ai commencé une semaine de la Passion. A Rome, ;omme ailleurs, on passe par là. Paule vous écrit; e ne la perds pas encore, et il se pourrait que je juittasse Rome la première.

« Ma chère Révérende Mère, adieu: et à l'occasion, ^n filial respect au R. P. Olivaint.

A LA MÊME

Rome, 2 avril ISTO.

(( Ma chère Révérende Mère,

« Paule vous a écrit le succès du père Piccirillo. )uel bonheur qu'il ait su à temps l'ordre que donnait e Saint Père! Je lai remercié avec elTusion, sachant )ien que vous serez très heureuse de posséder

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cette Relique insigne. Il ma dit qu'il ne m'était pas possible de partir avant la Semaine sainte, et il rit de bon cœur en m'entendant dire que je crains d'être malade loin de la rue Barouillère. Ma mine lui paraît si rassurante! Il est très doux, mais très malin. Je lui énumérais, l'autre jour, mes motifs pour ne pas suivre Paule- à Jérusalem, et ce qu'il me faudrait de raisons sérieuses pour prendre une aussi grande: résolution. « Ajoutez : un peu de cheveux blancs ». a-t-il ajouté en souriant.

« J'ai communié, dans la chambre de saint Ignace, de la main du Révérend Père général des Jésuites. J'étais sincèrement émue de me trouver dans If chambre d'un saint, et de voir à l'autel un auin saint. C'était le cas de s'envelopper de poussière J'étais attendrie aux larmes; et en me mettant genoux devant lui, j'ai baisé, bon gré mal gré, sî main diaphane.

« Ma chère Révérende Mère, je voudrais vous rapporter de Rome quelque chose qui vous fît réellement plaisir; je pensais aux reliques, mais le pèn Piccirillo s'en est si heureusement chargé que je n( saurais faire aussi bien.

(( Je vis ici parmi les souvenirs des saints, je m'ei abreuve, espérant y puiser un peu de ce qu'il mfaut ; mais ces héroïsmes me découragent, en faisan' trop ressortir à mes yeux ma propre lâcheté.

« Quant à ma chère Mère, il n'y a pas un bienheu reux à Rome qui n'en entende parler par ma bouche

« Hélas I c'est comme pour vous, ma chère Rêvé rende Mère, plus zélé qu'efficace, mais cela me fai beaucoup prier, n

I>i;i XIK.MI. \nVA(,i; A Kn.Mi;. ;{t)7

A LA Ml": RE MAHIK DE ***

'■ Honu'. i avril ISTO.

« Rassurez-vous, ma Mère; je puis le dire, rien ne m'entame; tout glisse sur la cuirasse de foi et d'amour que je porte. J'ai refusé bien des choses tentantes, par respect pour lopinion du révérend pèr^^ Olivaint.

<( Comme .Mgr Forcade, je trouve absurdes les ^emmes qui se mêlent de prêcher les évèques; mais ci tout est en fièvre. On pourrait bien attendre, i^ependant, que l'Eglise ait décidé. Les femmes vraiment distinguées restent chez elles pour faire leur propagande, les autres discutent sur les marches de Saint-Pierre; j'en ai été bien attristée.

« Je refuse net de m'instruire sur des questions lu-dessus de ma portée. Je ne m'élève point orgueileusement contre les orgueilleux. Je visite Rome en thrétienne, en artiste; n'est-ce point là le vrai bon ens? Ne craignez donc rien pour moi du bel esprit; le le connais, c'est un joujou, pas davantage.

a Je ne fais pas fi des plus brillants dons de Dieu: e crois vraiment navoir pas le caractère porté aux alousies mesquines, et j'aime à admirer: mais mon dmiration a maintenant ses limites et ses bornes. Je

Il admire plus que la sainteté, qu'elle se montre à moi ous une coitfe de religieuse ou sous un diadème de oi. Là où je la vois, là où je vois l'humilité, je suis lirise, dominée, je m'agenouille: le reste m'est profondément indiffèrent. >^

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« Rome, G avril 1S"0.

« Oui. ma chère Mère, je vais prendre mes mesures Je vous aurais parlé de ces ennuis de restaurant si j( navais craint de vous inquiéter. Ces Italiens sont s ardents et si étranges 1 Et moi. je suis vraiment pa trop naïve I Mes amis de Saint-Maclou m'emmènen chaque jour, pour déjeuner avec eux; mais coram après le repas ils restent longtemps à causer de ce qu'il ont vu et de ce qu'ils vont voir, la conversation s'anime et votre pauvre fille aussi. Elle a bien remarqué que. dans la salle, on faisait parfois silence pour lécoutei ce qui l'agaçait un peu: mais comment l'éviter? L, pièce est petite ; y passer inaperçue est impossible. Ah si j'avais un père, une mère, un frère avec moi. c remarqué les flatterait, et personne n'en parlerait mon genre est très aimé quand il anime une familh

« Je trouve étrange ce qu'on vous a écrit ; je ne sa même pas comment la chose a pu être traduite; ma je vous assure que ces étrangers sont parfaitemei respectueux. Je pense que cette attention prêtée mes récits vient surtout d'un air national très accus» En me voyant . en m'entendant, on dit : Une Français( Une Italienne fort ordinaire, mais parfaitement it lienne, produirait la même impression dans un restai rant français. Néanmoins, comme je ne puis, dura: les repas, baisser mon voile et me taire, je vais prend mes précautions; et si les échos redisent encore r ces aimables récits, je repars aussitôt.

« Que votre lettre m'a fait de peine ! Je l'ai pourta"; baisée avec amour, car cette épine, avant d'entr,

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ans mon C(eur, avait traversé le votre. Peut-être ae lallail-il cette souiTrance? car ce voyage avait u son prestige, par toules les admirations et les Duanges qui m'étaient prodiguées. Désormais je éjeunerai chez moi, avec du pain sec et des figues, »our ne pas sortir. Le bon père Laurencot ma onné certaines permissions qui me mettent à Taise our les quinze derniers jours du Carême. Je vais !ie préparer à mes Pâques: celte petite épreuve sera n bon commencement. Hier soir, j'ai assisté à la bénédiction de la Villa Lante: jai présenté à Xotreîeigneur ma pauvre vie, sans aucun bonheur que elui que vous me donnez, et j"ai prié pour que vous oyez bien rassurée. Non, ma Mère, je n'ai jamais iensé que lEsprit-Saint eût besoin de conseils: mais e chaque camp, il en pleut.

« Je serais curieuse de connaître la bonne personne ui vous a fait ces pénibles rapports. Je ne me rappelle as avoir énoncé, à Rome, une idée qui ne fut orthooxe: aussi, aujourdhui même, d'autres échos apporfeiient-ils sur votre fille un jugement bien ditîerent.

« Dans une lettre adressée à Paule. il était dit : - On

n'en revient pas de l'attitude calme de Mlle Fleuriot,

dans cette fiévreuse Rome -.

« Je viens de vénérer la colonne de la flagellation : i. j'étais honteuse de tant soutlrir pour des égrati- ^nures. Mon Dieul qui, sur cette terre, où je n'avais encontre que des épines, m'avez fait trouver un sile, un cœur parfaitement sincère, parfaitement évoué, parce qu'il est parfaitement à vous, écartez e lui toute la malignité humaine, et donnez-moi de e le blesser jamais!

« Je me doute bien d'où peut venir le reproche de me mêler aux personnes de toutes les opinions; mais je ne puis vraiment pas partager absolument les orgueilleuses et folles exagérations des partis. •

« Enfin, ma Mère, écoutez : Si. après avoir reçu avec amour la bénédiction du Saint Père, je ne restais pas à examiner ses chevaux, les dorures de sor carrosse et les livrées de ses cochers, je n'étais pa^ orthodoxe; si je ne désirais pas renaître pour être soi valet de chambre, je n'étais pas orthodoxe. Si M. d( Montalembert n'était pas à tout jamais envelopp» d'opprobre, je n'étais pas orthodoxe. Et qui pari ainsi? Ce sont des gens pleins de vertus domestiques nul ne le conteste: mais quand il s'agit de certaine questions, ici. on perd la tète.

" Me voyez-vous proclamant l'Infaillibilité, sans rien comprendre? elles font cela: elles vont pro clamant et déchirant tous ceux qui ne s'exaltent pa Peut-on croire à la vérité absolue de pareils échos NonI je ne puis accepter ces critiques inacceptables Je n'ai jamais renié mon Maître. Je n'ai pas eu d respect humain: jamais je n'ai commis une làchet* J'ai dit à Mme Craven elle-même que la lettre t M. de Montalembert était une grande faute, qi j'en étais désolée. Croyez que la grâce m'a encore bit gardée, car la foi court ici. en ce moment, des dange tout particuliers. Je m'en expliquerai avec le révérer père (31ivaint. qui me comprendra pleinement.

« Relativement, j'ai vécu très cachée, je puis dire: mais impossible de voir sans être vue. Je rabs trai sur ma tête le capuchon qui glissait peut-êt un peu dans cette vie de liberté.

DEUXIÈME VOYAGE A ROME. ^M l

u J'envoie à ma Mère toute ma vénération, ma endresse. et je lui dis avec élan : A bientôt. >^

A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER

■■ Paris, vemlrodi ±2 avril [i<'{).

I « Ma chère Claire,

« J'arrive. Je n'en puis plus, mais je veux vous annoncer mon retour à Paris. Mes dernières semaines À Rome ont été si remplies, si fatigantes, si splen- Jides, que je navais pas un instant à moi. J"ai été bien heureuse d'apprendre que tu allais mieux et que ton état ne présentait absolument aucun danger. Mais il faut te soigner sérieusement.

*. Oue je voudrais que tu réalisasses le projet dont tu me parles. Louise a, en effet, besoin d'une étude 1 mesurée. Xe peux-tu te procurer quelques beaux et î bons livres : la vie de sainte Chantai, de sainte ); Monique, de sainte Paule. ou encore les livres de e monseigneur Landriot. que jai vu souvent à Rome? ( Tu en ferais des dictées, tu les corrigerais: et ainsi p| votre travail aurait une double valeur, un double (intérêt. Que chacune de vous prenne le courage de H commencer. Faites passer cette heure, cette demi- ,i(j heure, avant tout ce qui n'est qu'agréable. Vous ne .fjtvous en repentirez pas. Mais il faut le vouloir. Après "lia prière, il n'y a rien de plus doux et de plus fortifiant qu'une lecture intéressante!

« Tu as beaucoup mûri, ma Claire: il ne faut pas

Ijjle fatiguer, mais l'occuper suavement, le cœur en

^^haut, en Dieu et en Jésus-Christ, Dieu fait homme et

Pain eucharistique, par amour. La paix, la sérénité.

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la joie sont là. D'en bas nous arrivent les agitations, les appréhensions, les désirs insensés, le goût de ce qui passe. Et tout passe si vite!

(< Je m'unirai par la prière et par le cœur à mes filles chéries. Un jour ou l'autre, il y aura, je lespère, con:imunauté d'aspiration et de pensées entre nous.

« Donne-moi de tes nouvelles, ma chère Claire. Dis à Louise et à Marie que je leur écrirai au sortir de la retraite que je vais faire.

« Tu veux savoir ce que je pense de Chateaubriand? Il peut être dangereux. Atala, lieué, les Nalchez^ les Martyrs, sont pour toi impossibles.

(( Le Génie du christianisme est une œuvre superbe, mais vieillie, dont tu pourras lire des fragments. La, religion a sa poésie; mais, bien étudiée, bien comprise, elle entre dans la réalité, elle se mêle à la pratique de notre vie. L'étudier dans Chateaubriand, cest risquer de rester dans le vague. Défie-toi du vague. Tout est réel : la vie, la mort, l'éternité, le bonheur à venir. Une fois l'esprit placé sur la vérité, sur ce roc ferme de la vérité, qui est Xotre-Seigneur Jésus- Christ connu, aimé, servi, on peut lire ces Ijelles choses, mais comme récréation.

u J'aimerais à te voir prendre goût aux lectures qui sont une vie pour l'esprit, une force pour le cœur. Une fois que tu les auras goûtées, tu les aimeras. Je te recommande Y Imitation : c'est un trésor. Il n'y a pas à dire, tous nos bonheurs sont en espérances, et cette terre est et doit être la vallée de larmes. Mais, au delà, c'est la vie en Dieu, notre Père, le Créateur i des merveilles qui nous entourent. »

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