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CHAPITRE XII

Siège de Paris (1870-1871)

En mai 1870, après deux mois de séjour à Rome, Zénaïde Fleuriot rentre à Paris à Tombre de son cher 'Duvent, où rattachent des Hens de plus en plus forts. Elle loue un appartement dans les bâtiments attenant a la communauté, rue du Cherche-Midi, IIG; elle y habitera jusqu'à sa mort.

Des bruits inquiétants commencent à circuler dans le public ; mais personne ne croit encore à la guerre, rt elle peut écrire à ses amies, à sa sœur, les lettres qui suivent.

A LA PRINCESSE WITTGENSÏEIX

« Paris, 6 mai ISTO.

(' Cette lettre n"est pas. comme bien vous le pensez, 1'' premier souvenir que je vous envoie de France; mais en arrivant à Paris, je suis entrée en retraite, • est-à-dire dans le silence absolu.

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« Aujourd'hui je reprends mon travail; et aux lettres d'affaires en succèdent d'autres plus douces à écrire.

« Je reviendrai longtemps, je reviendrai toujours sur ce rêve qui s'est appelé : mon second voyage de Rome. J'ai vraiment là une gerbe de souvenirs; et vous êtes au premier rang, chère Princesse.

u Le jour même de mon arrivée, j'ai porté vos tendres souvenirs et votre petit paquet à la marquise. Ses belles coitïures. étaient remplacées par de la mousseline blanche; elle n'est pas entièrement remise de son accident. Mais toutes les misères physiques n'allèrent pas sa charmante humeur; décidément , c'est un type acquis de grande et aimable femme.

u A Paris, ce ne sont pas les c Matriarches •> qui passionnent l'opinon publique ; les bombes sont le fond général des conversations. La peur est en hausse. « J'ai reçu dernièrement des lettres de Mme de Trémaudan. Elle éiait tout heureuse de vous avoir vue chez elle; j'ai éprouvé un vrai regret de manquer cette réunion.

<' Croyez bien, chère Princesse, que je n'oublie aucune de vos maternelles recommandations. Dans mon humble coin, je vais sculpter ma petite pierre de mon mieux, et sans craindre que la sueur me mouille le front. Que cette image est saisissante de vérité, surtout en ce grand moment où chacun de nous apporte sa pierre ou dépose sa bombe. Tous les mauvais romans, dont le peuple s'est librement nourri, sont bien pour quelque chose dans son goût actuel pour le picrate de potasse.

SIKGt: DE l'ARIS. 315

H Dans quelque temps, jespère vous donner un tableau de mon inslallation définitive à Paris. Elle n'aura pas le plus léger point de ressemblance avec relie de la marquise, au quai Malaquais. Son nou- \ eau logement est la plus charmante des fantaisies : la vie court sous ses fenêtres, et elle la voit passer sans lever la tète. C'est une distraction : mais je vous confie que je regrette en artiste quelle ait laissé ce cadre un peu antique, mais beau, pour se glisser dans celte dorure beaucoup plus banale. Il faut que tout change autour de nous.

« Adieu, chère et illustre amie, je vous ai quittée avec un sincère et profond regret , et je ne sais même si j'ai pensé à vous remercier de toutes vos exquises bienveillances. .Je ne m'en excuse pas. Vous avez compris, senti, que j'en conservais le souvenir, ^t que, cette fois, je me séparais de vous avec un redoublement de tendre et admirative afl'ection.

<( Je fais rechercher par TAdmistration générale la précieuse lettre que vous m'avez écrite à propos du « Pauvre vieux », rien ne se retrouve.

A LA MEME

. Paris, 2S mai 18:o.

« Le projet dont vous a parlé Mme de *** n'était que l'ombre d'un projet, chère Princesse. Si même j'avais trouvé moins d'irrésolution chez elle, je vous '■n aurais certainement parlé; mais ce rien, ce vague, «lait si peu de chose. El puis, tout était subordonné à ma retraite, et aussi aux conseils du révérend

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père Olivaint. J"ai Tespérance davoir un appartement dans une maison dépendante de mon cher couvent; ce serait de beaucoup la meilleure des solutions.

« Si je navals pas ce projet en vue, j'aurais essayé de réaliser une sorte de vie commune et indépendante avec Mme de ***; elle a le caractère aimable; je crois que nous aurions fait bon ménage. La confection de ses livres eût peut-être été un sujet délicat. Après avoir reconnu qu'elle écrivait avec intérêt, et lui en avoir fait sincèrement compliment, j'apprends que monseigneur de *** et un certain chanoine lui viennent en aide.

« Un jour, elle prend une page, me prie de lui dire mon sentiment, et la corrige sous ma critique. Dans cette page-là, il n'y avait plus un mot d'elle. Et tout en souriant, je me disais que cette manière d'écrire pourrait bien amener quelques nuages entre nous. Mon verre est bien petit et de matière commune, mais je bois dans mon verre.

« A part ces riens, qui ne seraient qu'un léger ennui, c'est la personne avec laquelle je consentirais le plus volontiers à vivre. Seulement je veux maintenant, autant que possible, poser mes pauvres pieds sur une terre ferme ; et où serai-je mieux que près de mon couvent?

« .Je n'ai pas encore reçu votre livre, et je ne sais si ma Mère le lira ; elle est accablée d'ouvrage. Je lui ai tant parlé de vous qu'elle me dit avec son humilité si vraie : « Je ne sais plus rien, ma fille, et ne veux rien savoir; je suis tout à fait incapable de juger ce beau livre ». Je la pousserai un peu, et si elle vous en écrit, chère Princesse, ce sera avec cette absolue

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siiK'tM'ilr dont elle no pourrait ^^e déparlir. Klle se (ait souvent, mais elle parle toujours \rai.

u Jai vu plusieurs fois la mar(|uise. L'autre soir elle était tout en jaune; les portières éclatantes de son petit salon étaient fermées, les rideaux abaissés; je lui ai .fait amende honorable; c'était un coin féerique sous la lumière. Je dois dîner chez elle, avec plusieurs grands personnat^es ; et je m'empresserai de vous raconter ce diner-là.

u J'écris, non sans tremblement, mon voyage de Rome, chère Princesse, biffant sans pitié les oh! et les ah! que votre amitié m'a signalés. Parler de ces choses dont tout le monde parle, bien ou mal. est difficile ; mais certaines personnes m'encouragent cependant. Ce qu'il y a de positif, c'est que j'écris simplement mes impressions, et qu'à défaut d'autre mérite elles auront celui de la vérité. Je mets ce que j'ai pensé, absolument, sans savoir ce qu'ont pu penser les autres.

M Nous verrons bien ; et maintenant il me semble qu'après avoir reçu vos chers encouragements, vous pourrez, sans me décourager, me dire, dans un petit coin de lettre, mes vraies vérités.

« Adieu, illustre et chère amie; vous ne sauriez croire à quel point vous êtes vivante dans ma mémoire et dans mon cœiu'. ■•

A L.\ MÊME

. •• Paris, Penleeôlc 1870.

*' N'avez-vous pas reçu ma lettre, chère Princesse? elle répondait à la vC»lre Ce que j'attends avec impa-

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tience, c'est votre beau livre sur V Oraison. Il a été confié, me dit Mme de Trémaudan, à sa femme de chambre, qui, étant une personne fort docte, aura peut-être eu la tentation dy jeter les yeux? Javais une cuisinière qui faisait ses délices des Confessions de saint Augustin.

(' Je soignerai mon livre * ; je comprends de plus en plus ce qu'est le travail. Je ne puis pas faire que ma pensée ait la profondeur d'élévation, l'éclat de la vôtre : mais je puis la compléter, la mieux habiller, et ne la présenter au public que quand je n'ai plus rien à lui donner. J'ai commencé mon essai de vie réglée, laborieuse; j'ai enfin une adresse : 116, rue du Cherche-Midi. J'avais donné celle de M. Lecoffre en attendant: tout ce qui était porté là m'est parvenu. Le nom de ma rue est bizarre, et Ton se trompe souvent. Mon cadre actuel est charmant, mon appartement est riant. J'ai des arbres pour vis-à-vis. une terrasse ombragée, de laquelle j'aperçois si bien le jardin du couvent, que je distingue le très calme visage de ma Mère, parmi ses sœurs, durant les récréations.

« D'un autre côté, en même temps que l'apostolat de ma petite plume, je vais continuer sur une assez grande échelle l'apostolat de la parole. Mme Legentil m'a entraînée dans son École professionnelle catholique de la rue des Lions-Saint-Paul. Ces adolescentes s'imaginent de me trouver éloquente; et je vais, non sans tremblement, comn:iencer une série de commentaires sur 1 Évangile. Il y a là un grand bien à faire, et

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