‹ Zénaide FleuriotChapitre 49 sur 79 · A SON FRÈRE · texte numérisé non relu

A SON FRÈRE

'. Pari<. ï-2 août 1870.

' Mon cher ami,

« .Je veux técrire un mot sur la physionomie de iris. Le moment est vraiment sérieux. .Jai voyagé ■ec une armée de paysans ({ui hurlaient et dansaient, tant gaiement se faire tuer pour la France. Il y ait des adieux à toutes les gares, de vraies scènes

guerre.

« A Paris, cest bien pis: il n'y a presque plus pernne dans les rues, les visages sont mornes et probdément soucieux. Les ateliers se dégarnissent, le mmerce chôme complètement. J'ai retiré mon muscrit à Brunet, qui, en eiïet, ne pourrait le blier, mais je n'ai point trouvé M. Lecotïre; il est à

on, et ses caisses sont closes. Pendant ce temps, ! les éditeurs n'acceptent plus rien, je vais travailler f livre qui me tient fort au cœur, dont je voudrais *re un chef-d'œuvre, et que je ne publierai qu'à la

de ma carrière littéraire, pour en être comme le 'ironnement.

Au revoir, je lespère, mon cher Frantz. On

lonce une bataille décisive. Il paraît que TEmpe-

324 ZÉNAÏDE FLELRIOT.

reur s'est laissé grossièrement tromper. Les fu^il portés sur les registres du Ministère de la guerre ne > trouvent pas dans les arsenaux; on a, pour ainsi din préparé cette déroute. Je te dis ceci à loreille.

« Dieu nous préserve de plus grandes calamit» - Le pays est véritablement en deuil.

« Ta sœur affectionnée. »

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Paris. 1:^ août llSTO.

« Vous me croyez en Bretagne, chère Princesse, c'est de Paris que je vous écris. J "étais bien partie Ouimperlé, avec l'intention d'y passer tout l'été, î milieu de ma famille, et d'y respirer pendant dei grands mois l'air vivifiant qui a passé sur les vagu( sur les sapinières, sur les haies fleuries. Mais de ter blés nouvelles sont venues me saisir dans ma vei oasis: et je lai quittée soudainement pour venir vo de mes yeux, la physionomie de Paris, qui est mai| tenant plus que jamais la tète, sinon le cceur de France.

(. Quelle fantasmagorie militaire (jue mon voyaj chère Princesse! De chaque gare s'élancent ( bataillons de conscrits. Les wagons à bestiaux s( pleins dhommes; et, à travers le grillage de bois est étrange d'apercevoir ces figures riantes, ces g ébouriffés se hélant d'un wagon à l'autre, par ' cris qui font pâlir les femmes nerveuses : « A bas Pruchens ^^ crient-ils en chœur dans leur jarg u Les Pruchens n' gagneront pas. »

SIKGE DE PART>. {2:.

Et essayanl de saisir l'air de la Marseillaise, ils en Imposent un plus sauvage, dont ils accommodent ;ps paroles à leur prononciation celtique :

Marchons, marchons jusqu'à Berlin, Etrangler les Pruchens.

« Mais le départ de ceux qui nont pas encore fait pas dtM'isif hors 'de leur pays est vraiment touchant. L la gare d'Hennebont, c était un vrai tableau. Les eunes hommes, debout, attendaient, silencieux et .Taves, l'arrivée du train: contre les barrières staionnaient les paysannes, muettes et tristes, conternées mais calmes, comme il convient à des Breoiines. et coiffées de Télégante capeline d'indienne laire.

' « Dans le fond, le joH clocher gris et dentelé s'éleait au-dessus d'une masse superbe de feuillage. Les ilus âgées des femmes étaient à genoux. Au sifflet u départ, les gars ont agité leurs chapeaux, en poussant de formidables hurrahs. et le biniou a fait ntendre son chant d'adieu, ou plutôt son lai guerier. Il a vraiment des accents émouvants, pour nos reilles bretonnes, cet instrument rustique qui sapelle un biniou. Aujourd'hui, hélas 1 ce n'est pas à la anse qu'il convie, c'est au combat,

« Il v a eu chano:ement de train à Redon, et les I '

'onscrits se sont mis à danser un élégant passe-pied

ur l'asphalte. Avec cet amour du chnquant qui dis-

ingue le peuple. les uns avaient enfoncé dans leur

bauvais chapeau de feutre de longues plumes des

* orbeaux tués aux dernières semailles, les autres y

valent attaché une branche de genêt fleuri, quelques-

326 ZÉ.XAÏnF. FLEFRIOT.

uns y avaient enroulé des rubans éclatants et multicolores qui, naguère, ceignaient, sous la coiffe de tulle, la tête de leur mère ou de leur fiancée. Précédé^ par un drapeau tricolore, sous la conduite du sousofficier qui les recrutait, ils se sont calmés sou dain ; assis par terre sur leurs talons, comme ils s'asseyent d'habitude sur le revers des sillons, ils ont étah leurs provisions de route : un morceau de pain dt seigle beurré, enserré dans un mouchoir de coton l carreaux, et suspendu à leur penbas; une bouteilh d'eau claire puisée à la source voisine de leur cabane Les gamins aux cheveux blonds, aux pieds nus, qu errent toujours par les gares, sont venus les consi dérer avec admiration, et prendre, près deux, de; leçons de patriotisme. Les voyageurs eux-mêmes s\^ sont intéressés ; plus d'un étranger a fait une distri bution de cio^ares. Les vieillards reo:ardaient, avec une tristesse profonde, cette rustique jeunesse arraché» violemment à la terre, à son foyer. Il est certaii que la vue de cette double rangée de jeunes homme donnait l'idée d'une coupe faite en plein tailH humain. J'ai voulu conserver le souvenir de cett scène terrible et touchante, et sur mes genoux je Ta décrite *.

« Je vous envoie mes vers, chère Princesse; vou me direz si j'ai perdu mon temps pendant la halte d Redon. Au bout d'une heure, nous sommes reparti pour Rennes. Nos soldats, en veste brodée et e: bonnet de laine, mettaient sans doute la tête à la por tière. car le long du chemin, hommes et femme

i. Erwan, dans Les mauvais jours. Gauthier, é.litoiir.

STKGE DF. PARIS. 327

saluaient les futurs défenseurs de la patrie. A chaque station, le même décor qu'à Hennebont: la foule pittoresque se détache sur le fond vert et riant des arbres : paysans, gentilshommes, religieux, soldats, enfants, toujours, ici et là, un vénérable prêtre, et des vieilles femmes à genoux.

« A Rennes, nos deux locomotives traînaient près ide cent wagons. Les femmes se faisaient de plus en plus rares: il en est cependant entré quelques-unes dans mon compartiment ; et leurs yeux, qui avaient pleuré, leurs visages défaits et désolés racontaient bien éloquemment les déchirements d'une récente séparation.

(' Pour augmenter mes dispositions mélancoliques, nous avons repris notre route à la tombée du jour. alors que la nature porte le deuil de la journée qui finit. Aux stations, j'entendais mes braves gars dire, au fond de leurs obscurs wagons à bestiaux, que bienheureux étaient ceux qui avaient de la chanidelle. En Bretagne, la chandelle, la vulgaire chandelle, est encore en honneur. Heureusement, le plus beau clair de lune est venu tout illuminer: mais les femmes désolées du wagon avaient des enfants nerveux, impressionnables, déjà fatigués, et il a fallu fermer les stores pour que ces pauvres petits pussent dormir.

i <« Quelle étrange physionomie j'ai trouvée à Paris en arrivant I Après la fièvre est venu rabattement: à l'abattement succède la prostration. Paris morne, c'est, il me semble, bien mauvais signe : aussi le traverser met la tristesse dans l'àme. Les groupes s'amassent silencieusement autour des marchandes

328 ZKNAÏOE FLEIRTOT.

de journaux, les visages assombris proclament notre défaite. Aujourd'hui, dans létroite et encombrée rue du Bac, je suis rlemeurée seule un quart d'heure, ne voyant passer que l'omnibus, dont rien n'arrête la course fatidique: ce silence était véritablement extraordinaire et singulièrement émouvant : maintenant que je suis revenue, chère Princesse, en ce pauvre Paris, je pense vous intéresser en vous écrivant quelques nouvelles. .Je suis sure que tout ce qui touche notre chère France rie saurait être sans intérêt pour vous. »

A SON NEVEU

« Paris. 31 août 1870.

« .Je t'ai promis une réponse plus longue, et je tiens ma promesse. Parlons d'abord des événements qui intéressent tout le monde : car le sort de notre patrie est en jeu. Si le bon Dieu ne protège la France, elle est perdue. Une nation est perdue quand la guerre la décime, quand l'invasion l'appauvrit et que. la voyant s'affaiblir, les autres nations lui font la loi. Il faut voir ces tristes choses de près, ces pauvres soldats mutilés, ces familles de l'Est dont les maisons brûlent, qui passent par Paris, avec les petits enfants mourant de faim, et ce qu'ils ont pu arracher de leur mobilier.

« Hier j'ai visité les fortifications: on creuse des fossés, on place des ponts, c'est un tableau de guerre, Toutes les familles renvoyées de chez elles délogent; on dirait les habitants d'une ville incendiée. Ce monde ne sait où aller: mais on abat à coups de canon

SIKGE DE PARIS. 320

les liahitalions qui généraient les manœuvres de lartillorie, et il n'y a plus de propriétaires, l'État lu-end ee qui lui eonvient, il le faut bien. Les intérêts ijt'néraux l'emportent sur les intérêts de chacun. Les nombreux Parisiens qui se figuraient que la vie nous c-t donnée pour nous amuser sont, bon gré mal gré, obligés de comprendre le sacrifice, et surtout de le pratiquer.

. On met à labri en ce moment les beaux tableaux du Louvre : La Cène, par Léonard de Mnci, un chefdiçuvre, a demandé le concours de trois cents emballeurs, et huit heures seulement pour le mettre dans -,) caisse. Ton papa t'en parlera.

' La chapelle de Notre-Dame des Victoires ne désemplit pas. Quand le bon Dieu envoie ses fléaux, les hommes pensent à lui. Hier j'ai cousu une médaille dans la veste d'un brave artilleur. ^ Je n'en reviendrai pa<, m'a-t-ildit. mais je pars avec mes comptes bien réglés. Ma conscience ne me gène pas; envoyez cette nouvelle à ma mère, elle en sera consolée. »

■ Au Champ de Mars, il y a un véritable camp. Les lentes sont dressées, on fait la soupe en plein air, on manœuvre. C'est une rude vie que la vie de soldat. Un vieil invalide tout éclopé me parlait des guerres de son temps : « C'est triste, me disait-il, de voir tom- >^ ber les hommes autour de soi, il faut y avoir été. « Quand on pense qu'il faut vingt ans pour faire un « homme et une seconde seulement pour le tuer! •> 1 <( Maintenant, le chapitre des recommandations, • mon cher Francis, car tu sais qu'il faut conduire au bien ceux que l'on aime. Les petits arbres ont besoin de tuteur pour monter droit, donner de bons fruits.

330 ZENAinF. FLEIRIOT.

et non pas du mauvais fruit gâté; donc 1° il faut m'écrire de la même encre et de la même écriture; l'ordre, c'est la paix; Tordre, c'est le bonheur: 2° être toujours bien soigné dans sa tenue, par respect pour soi-même; 3" prier sérieusement, en créature intelligente qui parle à son Créateur; 4^ faire son devoir par volonté personnelle et se dire : pendant ce temps, je dois travailler, je veux travailler: toujours l'ordre à la place du caprice égoïste qui n'est jamais satisfait,et qui mène au désordre, au gaspillage de la vie; h'' être toujours respectueux et poli avec ses parents, pour le devenir naturellement avec tout le monde, donner le bon exemple.

« Embrasse mon petit filleul pour moi, mon cher Francis; mille amitiés à chacun, en commençant par grand'mère. Oue Dieu te garde! je le prie bien souvent pour toi, mon enfant, car je t'aime tendrement. »

A LA PRINCESSE WITT G E NSTEIN

" Paris. 4 r^eptembre 1870. « J'ai vu, cette semaine, la marquise de Blocquevilie en présence de plusieurs amis, feuilletant un bouquin d'un aspect étrange : le Livre des prophéties de Henri Heine. Elle nous a lu des fragments de ces visions; et une discussion des plus amusantes s'est engagée avec l'abbé ***, qui est l'homme incrédule par excellence, en fait de seconde vue. Puis nous sommes montées toutes deux en coupé, pour faire quelques emplettes.

i< Elle voulait changer des billets de banque et nous

SIKGE DE PART>;. X\\

avons longtemps couru on vain , personne ne les acceptant. Les demoiselles de magasin avaient patriotiquement et coquettement planté, dans leurs cheveux, une cocarde tricolore; mais le caissier était devenu un cerbère tombé en arrêt devant ses tiroirs.

u Au Bon Marché, on a refusé net de vendre les objets que nous désirions, parce que nous proposions des billets de banque pour les payer. Ces étrangetés causent une sorte detïarement à Paris, où d'ordinaire tout semble devoir marcher sur des roulettes.

« Notre biillante capitale est devenue méconnaissable. Naguère, pour voir les Parisiens faire queue, il fallait se transporter vers les lieux de plaisir; aujourd'hui c'est aux environs de la Banque, et surtout à l'hôtel de la Préfecture de la Seine, que se déploient leurs masses onduleuses.

u L'argent et les passeports : telles sont les préoccupations du moment. Il est à la fois triste et très singulier d'être mêlé à ces foules. Comme les cœurs s'ouvrent ! comme les esprits s'animent ! comme les langues se délient I

« J'observe et j'écoute: il me semble que si Paris était assiégé, tous ces hommes descendraient et courraient aux remparts.

<> .Je le dis avec conviction : la lâcheté n'est pas française.

« Hélas! chère Princesse, je n'ai pas le courage d'achever ma lettre: la terrible nouvelle de Sedan vient de m'être apportée. Je me sens frappée en plein cœur. Dieu nous châtie, mais combien nous l'avons

332 ZKXAÏDE FLEIRTOT.

mérité! Ceux qui savent encore prier prient pour la France. »

?Vouvelles batailles, nouveaux revers: les Parisiens commencent à quitter en foule la capitale: que va faire Zénaïde Fleuriot?

La lettre suivante nous le dira.

A LA MÊME

" Paris. 7 septembre 1870.

" Chère Princesse,

« Je réponds de suite à votre lettre si tendre et si inquiète: oui. (-"est vrai; un à un, tous les chemins de fer sont coupés ; un à un, tous les fds télégraphiques se rompent: la mer houleuse, menaçante, enroule, arrondit ses flots autour de Paris. Les gares tumultueuses se ferment, la vie intellectuelle et commerciale s'arrête.

« En prévision de ce qui peut arriver, Paris s'arme; Paris se taille une formidable armure: Paris n'a plus de théâtres, mais des remparts: Paris n'a plus de flâneurs, mais des soldats. Les départs continuent: il y en a qui sont des lâchetés, comme il y a des retours qui sont des héroïsmes. Les femmes les plus résolues se déterminent à partir; nous commençons à nous compter; et vous avez deviné juste, chère Princesse : je reste, car il me semble que je puis être utile.

« C'est à la suite d'une conversation avec le père Olivaint que j'ai pris cette grave résolution. Harcelée par les instances de tous les miens, je me sentais ébranlée, et ie voulais lui demander conseil.

MK(.K Dt: l'AEilS. A.ii

^'olcl lexUiellement notre entretien :

Mon père, il est arrêté que je pars après-demain pour la Bretagne.

— Très bien; bon voyage! mon enfant.

• — Pardon, mon père; avant de partir, il me faut

Nolreavis sur lélal actuel de Paris: jentends mille

u opinions contradictoires, la vôtre me décidera;

« un siège avec toutes ses horreurs est-il vraiment à

«' craindre?

" — Vous voulez mon avis là-dessus?

(- — Votre avis vrai.

« — Tout est à craindre : la lamine, les obus, l'incendie: il y a certainement danger, donc il vous est temps de partir : voilà mon avis.

M — Merci, mon père, je reste.

V — \'ous restez?

«' — Oui; sil y a danger, je ne partirai pas, car je <■ puis être utile.

> — Vous êtes une vraie Bretonne, une enfant du u bon Dieu. >

Puis il m'a bénie

«' Et voilà comment Dieu lui-même, clière Princesse, a décidé de mon sort, en ce moment de troubles et d'angoisses.

c- J'ai été hier chez la marquise; était-elle partie, était-elle restée?.. La vaillante, grande dame n'avait pas quitté son poste, logeant des mobiles dans son palais doré. Pouvant fuir, elle ne l'a pas fait. Elle était donc là, avec sa belle robe jaune garnie de guipures, sa fanchon de dentelle noire maintenue par des épin-

i. Ce fut la dernière bénédiction que Zénaïde reçut du saint jnartyr, quelle ne devait plu= revoir.

gles d'or, sur ses cheveux; parée, souriante, résolue, au milieu de tous ces objets d'art qu'elle a dédaigné de sauver. Avec son air gracieux, elle nous a parlé de ses résolutions définitives : rester quoi qu'il arrive; faire tailler des pièces de un franc dans ses plats d'argent, afin de ne refuser l'aumône à aucun pauvre : loger quinze mobiles et attendre des blessés. Bon sang ne peut mentir : elle se montre bien la digne fille du général Davout, prince d'Eckmiihl, issue de cette vaillante famille dont on disait en Bourgogne, à chaque fils qui venait au monde : C'est une épée qui sort du fourreau.

(( Très bien, madame, ai-je dit ; sachons être hé- ^« roïques. ->

« Deux ou trois personnes sont arrivées. Nous avons parlé des événements, pleuré sur notre patrie, flétri les lâchetés passées, présentes et futures. Les femmes qui étaient là avaient leur mari ou leurs enfants sur la brèche, et s'étaient refusées à les quitter.

« Afin de nous dénoircir un peu l'âme, nous avons imaginé d'énumérer nos moyens de sauvetage, en les prenant sous un aspect comique. Comment échapperions-nous aux Prussiens d'abord , aux rouges ensuite ? Chacun de nous avait naturellement choisi le déguisement qui lui convenait. L'abbé***, qui parlait auvergnat, deviendrait porteur d'eau: ma voisine, une très jolie femme, se voyait déjà en marmotte.

u Et vous^ chère marquise? ^> avons-nous dit. - Elle à souri.

^' Xous la regardions; et la même pensée nous est venue à chacun. Tout déguisement lui serait inutile.

siKGi: DE PAïus. :335

Coniineiil teindre avec cette peau veloutée, celte pliysionomie d'arijrtocrate pur sang, ces mains, cette tournure, ce regard?

" La beauté est de tous les rangs dans l'extrême jeunesse, la distinction aussi; mais, à un certain moment de la vie, on a pris 'son cachet, sa marque en quelque sorte indélébile. En haillons, la marjuise serait marquise à ameuter la populace : le plus aveugle ne prend pas un cactus pour une giroflée.

«' Il nous l'ut donc impossiljle de trouver un déguisement populaire qui lui convînt, de la transformer même en une simple l)Ourgeoise.

" Nen parlons plus, a-t-elle dit avec un inimitable sourire: je suis, je le vois, destinée à mourir poudrée, frisée et en robe à queue. -^ u Aussitôt rentrée, chère Princesse, je me suis :Tiise à vous écrire: des chœurs de voix fraîches et célestes se sont élevés tout à coup. Les religieuses iemon béni couvent chantaient le J'eni Creator. Cette 3elle hymne avait retenti souvent à mes oreilles aux ours où rien ne troublait ma pensée, à l'heure où la France était honorée, puissante et prospère. Maintenant e canon tonne, des rumeurs sanglantes bourdonnent ians l'air, les plus paisibles familles sont bouleversées, des souffles ardents soulèvent les places publijiies: les familles religieuses seides vivent dans leur nexprimable sérénité. Tant qu'il y aura un dîner, il sonnera à la même heure: tant qu'il y aura un espace )ù se mettre à genoux, l'office se dira. Les autres ^'agitent : elles se pacifient ; leurs voix montent vers le -iél aussi calmes: leurs yeux, aussi sereins, regardent a terre. « Oùe la volonté de Dieu Vaccomplisse! >

336 ZÉNAÏDE FLELKlOf.

murmurent-elles. Tout est là pour le chrétien; et c'est ce qui le rend invincible devant la mort même.

i' Chère Princesse, vous le voyez, je n"ai rien à craindre au milieu de ces âmes délite si fortes et si pures. Dieu me gardera, j'en suis certaine, et j'ai la conscience de faire en ce moment sa volonté. »

A SA SOEUR

'. Paris, 10 septembre 1810.

M Ma chère Marie,

« Les papiers que je confie à Frantz vous ont montré que je reste à Paris. C'est sur place que Ton juge la situation; il y a péril, mais, comme beaucoup de monde s'en va, je puis être utile. Si je partais sans sujet, j'aurais pu bien parler, mais j'aurais lâchement agi. En l'ail de femmes, il n'y a plus guère ici que les religieuses, montrant, une fois de plus, où se prend le courage des actes ou bien celles qui sont retenues par devoir, dans leur petit centre.

« Si on me chasse comme bouche inutile, je m'en irai avec joie, je ne le cache pas; autrement, je reste jusqu'au bout. Ceci n'exclut pas la prudence. Je sui? éloignée des quartiers dangereux: j'ai une bonne santé, bon pied, bon œil, et, dans une bagarre, je sais et je puis me sauver; ainsi, à la garde de Dieu Il est tellement le maître des nations et des viesî I le prouve clairement, c'est son châtiment qui passe

u II ne s'agit plus de s'amuser, de pérorer dans ïei cabarets ; il faut prendre la pioche et le fusil, jeûner et cela ne va pas à tout le monde. Beaucoup commencent à geindre, bien qu'en se vantant toujours

SIKGE DE PARIS. 3:11

L(» moins intolli^ent de nos paysans ressent plus vivement les douleurs de la patrie que les voyous parisiens, qui ont reçu une dose d'instruction, mais liez lesquels une dépravation précoce a éteint le sens moral.

« Un journal avait annoncé une arrivée de Bas- Bretons, musique en tête c'est-à-dire biniou en tête , dans la capitale, par la place du Château-d'Eau et les boulevards. .J'ai voulu entendre la note ai^ruë et mélancolique du vieil instrument campagnard, et j'ai té les attendre sur le parcours qu'ils devaient suivre. « Quel spectacle m'attendait à la Madeleine I Les egrés du beau temple sont couverts.de gardesïiobiles bretons. C'est comme à l'église de leur vilage. Ils se sont réfugiés auprès de leur Dieu. Les >ins sont assis, les autres restent debout: quelquesins sont étendus tout du long, et se reposent de leurs atigues. en attendant l'heure du combat.

« 0 rustiques et vigoureux gars, certains Parisiens "ous regardent avec étonnement dans le lieu de repos \ue vous avez choisi: ceux-là ne savent plus le hemin de leur église et ne s'abritent plus sous son oit. Les Bretons , au contraire, arrivant dans la rande ville en temps de guerre . et n'étant pas ntraînés vers les lieux de plaisir, vont naturellement ù leur cœur les porte. Après avoir prié à deux enoux dans le temple, ils se reposent sur ses degrés e pierre.

« Il m'a fallu rimer cette scène : du reste, il se publie i peu de prose en ce moment que je me mets à brire en vers.

« Gardez précieusement toutes mes lettres: je vous

338 ZÉNAÏDE FLELRIOT.

les redemanderai si j'écris, un jour, mes impressions sur la terrible épreuve que Dieu impose à la France.

« Je tâche d'obtenir de mes éditeurs un peu de l'argent qu'ils me doivent; mais ils ont fermé leur caisse. Cette guerre amène des malheurs de toutes sortes.

<( Soyez très rassurés sur mon compte; mais priez pour moi, et faites de petits actes 'de sacrifice pour moi. L'amour ne se prouve que par le sacrifice; autrement, c'est un égoisme déguisé.

(' .J'ai un peu vu tous les événements; je vous en reparlerai plus tard. Ne vous inquiétez de rien. Quand les blessés vont abonder, je serai probablement aux ambulances. Je ne ferai pas de forfanteries et ne m'exposerai pas inutilement.

« Il y a des moments où. quand on est, par le fait des circonstances, demeuré indépendant, il est nécessaire de se dévouer. Je suis entourée de personnes qui sont aussi résolues que moi, et qui attendent le cœur ferme.

u Je suis très heureuse que dans votre Kérampoix vous n'ayez rien à craindre.

« Donc, bon espoir, ma bonne sœur, et un peu de patience. Je vous embrasse tous, en vous disant : au revoir. Que les chers enfants soient bien sages. »

Le 19 septembre, les portes de Paris s'étaient fermées; Fennemi, continuant son œuvre d'investissement , avait complètement isolé la capitale de hj province. Les lettres de Zénaïde, écrites sur papie] pelure, envoyées par ballon, vont se faire de plus er| plus rares. Heureusement, pour les compléter, nous

S|K(1K l)K l»AIUS. .{30

iNoiis l'olrouvé le cahier de iiotesi, où, suivant M>n habitude, elle a consigné, pendant ces tristes ours, les événements les plus marquants de sa vie juotidienne : il nous sera ainsi permis de la suivre luiant les quatre mois du siège de Paris.

1" septembre. — Paris devient guerrier de jour n jour; ou ne s'entretient que de canons et de nitrailleuses. Aujourd'hui, les enrôlements se font ur une grande échelle. En traversant la place Saint- 5ulpice, j'ai aperçu au fronton delà Mairie ces mots :

La patrie en danger ». Beaucoup de jeunes gens scaladaient les degrés pour se faire inscrire.

« 23 septembre. — C'est aujourd'hui que part le prelier ballon pour la province: nous sommes bloqués, t l'ennemi resserre chaque jour autour de nous ceinture de fer et de feu. Certes nous voulons voir tous les courages; mais ce supplice moral ;être sans nouvelles de nos chers absents de proince est une des plus douloureuses conséquences ja siège. Heureusement que les ballons et les pigeons bus restent.

« Je viens de lire des placards tellement rouges lie j'en ai vraiment comme des voiles sanglants sur

s yeux.

« Nous! » disent-ils toujours : u nous ». Eh! mes-

purs les forcenés, et nous?

« Les maires provisoires affichent, affichent, affi-

I. Ce sont ce cahier de noies. les leUres à sa famille et à la [ncesse W'ittgenstein, qui ont fourni la trame de l'ouvrage 'elle publia en 18~2, dans la Semaine des familles, sous le titre ' « Notes d'un bourru ». — Ce volume, un des plus élevés et s plus intéressants qu'elle ait écrits, a paru sous je titre de Les luvais jours (Gautier, édit.).

340 ZÉXAÏDE FLEURIOT.

client, composent, composent, composent; et, à la porte des misérables Ijoucheries municipales, les épouses et les mères du peuple souverain grelottent et bleuissent. Oue ne suis-je une de ces souveraines? Je me dresserais devant mon frère le citoyen maire, et lui dirais m : Citoyen, tu nous as enseigné la haine « des abus; te plaît-il de faire cesser celui-ci? Tu i a nous as appris le mépris de lautorité, est-ce pour' (* qu'on respecte la tienne? Avise bien vite à faire « servir le pot-au-feu de ton souverain, ou nous (' nous ruons sur ta boucherie, que ton écharpe ne « protégera pas. Xous avons juré haine à tous les « tyrans, qu'ils portent une couronne ou un bonne! (i de coton. »

« Ce matin, une petite voiture m*a fascinée; elle' regorgeait de beaux choux aux feuilles crépues.

a Je me suis approchée de la marchande.

<( Combien ce chou, madame?

«. — Dix francs. ^)

0 J'avais, une fois de plus, oublié notre situation et je me suis retirée en murmurant :

« Si les choux de mon pays savaient celai «>

« Le maire de Paris, en ces temps de désastre] inouïs, ouvre des crédits, et augmente d'un trait d plume celui des écoles de plusieurs millions. L nation typique, pour eux, est la nation école. L'utopil ne se discute pas ; mais ne s"élèvera-t-il pas une voi en faveur de l'agriculture, cette reine dédaignée sacrifiée?

« L'œuvre divine va être décidément refaite p.| ces messieurs.

« L'enfant de la campagne devra viser à passer

SlKGE l)K PAKl>. .Ut

vie entre les plâtres des grandes vilk's ; et Tentant des grandes villes devra, dans son corps denfant, porter un cerveau d'homme.

i Ne reviendra-t-on jamais, pour le peuple, à la vie saine et fortitiante des champs? Ne rétablirat-on jamais pour tous l'harmonie magnifique qui pxiste entre les forces physiques et les forces intellectuelles de Ihoiiime? Enfoncera-t-on toujours à coups

le marteau la pensée dans une intelligence qui n'est pas encore formée pour produire la pensée?

On ne peut mieux s'y prendre pour amoindrir

'humanité, et pour déprécier la science.

« Oui nous rendra l'enfance et ses saines ignorances : l'adolescence et ses fleurs délicatement »ntr"ouvertes; la jeunesse avec son éclatant développement et ses ardeurs généreuses: la maturité, ses

econdités et ses puissances, se répandant à larges lots après s'être prudemment concentrées? Il faut jue la fleur s'épanouisse librement, il faut que je fruit mûrisse lentement : c'est la loi éternelle des îhoses.

« 10 novembre. — Les pauvres pigeons voyageurs. |ui portent, sous le duvet de leurs ailes, un souvenir lUX chers absents, sont, dit-on. pris à parti par nos

nnemis. Ils lancent sur eux d'avides éperviers. Nous

erons donc poursuivis jusque dans l'air, le plus libre

les domaines.

« Cette poste ailée m'a longtemps occupé la pensée.

lélas ! que d'absents ont été consolés par ce petit

iseau au vol capricieux. Tous les jours quelque cœur

lessé s'ouvre à moi: les séparations ont été si

ruelles I

342 ZENAIDE FLEIRIOT.

« Je vais faire un peu rindiscrèle el mettre en vers | une double lettre, qui m*a été communiquée, et que ' j'intitulerai « Le bachelier soldat* ».

A SES PARENTS {par ballon moulé).

'- Paris, n novembre 1S70.

<- Mes chers parents,

(( Je confie au ballon ce nouveau mot. Je ne cherche plus à savoir si vous avez reçu mes autres ]' billets; mais j'espèra toujours que la Providence en aura dirigé quelqu'un vers Kérampoix.

« Ici les événements se succèdent, imprévus, foudroyants; l'histoire du siège de Paris sera étrange. Là où la loi de Dieu s'oublie avec son cortège de respect, il n'y a plus d'ordre possible. L'irréhgion les rend extravagants; il leur faut la statue du vieux chenapan de Voltaire, dont ils ne connaissent ni la vilaine vie, ni les œuvres. D'un autre côté, ces terribles épreuves préparent une génération; bon gré, mal gré, les yeux s'ouvrent , et je lis des imprimés bien faits pour étonner.

« Qu'il est pénible pour moi de ne pas savoir ce qu'on fait dans ma chère province, ce que vous devenez tous. J'ai reçu la visite de l'abbé du Marchallah, aumônier du Finistère: je vois d'autres compatriotes, et nous naus encourageons mutuellement.

a Ma santé est excellente, et je ne suis pas inutile.

« Adieu, etc. »

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