‹ Zénaide FleuriotChapitre 50 sur 79 · Entre ahsenls. LecofTre. édileur · texte numérisé non relu

Entre ahsenls. LecofTre. édileur

SIÈGE DE l'AUIS. 343

u 28 iiovcmbiH'. — Vn journal insère aujourd'hui Une très noble lellre signée de la mobile bretonne.

«' Les Brelons osent dire la vérité, et défendent la justice à Paris. Comme ils se battent, et beaucoup le l'ont volontairement, ils en ont le devoir et le droit. Cette lettre nous apprend qu'on les appelle des « Priards ». A la bonne heure I En elïet, ces vaillants sont des hommes de prière: ils se reconnaissent une .âme immortelle capable d'entrer en communication avec Dieu. Comme cette foi grandit le plus humble d'entre eux, et le place au-dessus de ces êtres qui ne savent que flairer le sol!

u En approfondissant cette pensée, j'en viens à constater ce que produisent les circonstances sur la portée des jugements humains. Ou' un simple gamin de Paris appelle ^' Priard », en temps de paix, un brave garçon qui n'a pas encore versé dans l'ornière parisienne, ou un doux jeune homme, clerc ou létudiant , encore tout pénétré des enseignements maternels : le sarcasme irritera l'épiderme et le fera peut-être rougir. Aujourd'hui, le brave garçon et le doux jeune homme portent un fusil sur leur épaule. un revolver à la ceinture; et. à la barbe hérissée des beaux parleurs des boulevards et des tribuns ies Clubs, ils entrent à Notre-Dame des Victoires, :omme des Priards qu'ils sont et qu'ils veulent être.

« C'est ce que dit intrépidement l'officier, auteur iela lettre : « Quand on est prêt à mourir mille fois

pour la défense de son pays, il me semble qu'on a

le droit d'être et de se montrer chrétiens, et aussi

d'émettre sa pensée. »

344 ZÉNAÏDE FLELRIOT.

« Encore une fois, bravo! La timidité ne conduitelle pas parfois à la lâcheté? Tout Paris aujourd'hui crie volontiers : " Vivent les Priardsl » Et moi dans mon coin, je les chante. •>

A SA FAMILLE i par ballon mo7ité).

'■ Pari?. ["' janvier 18" 1.

" Chers parents.

i« J'espère que vous recevez les billets qu'à tout hasard je jette à la poste de Paris. Celui-ci vous portera mes vœux de nouvel an. Après de telles épreuves, il est bon de se souhaiter de meilleurs jours. Croyons-le fermement. Dieu aura enfin pitié de la France. A Paris, les yeux commencent à se lever; la prière se généralise. Les intelligences font des Mea culpa de leurs égoïsmes et de leurs fautes; mais le malheureux peuple a été bien gâté. Gest comme un enfant dont on a caressé tous les mauvais penchants. L'énergie et même l'intelligence de son propre mal lui font défaut. En attendant, il souffre; nous souffrons aussi, avec beaucoup de courage.

«' Je ne me suis jamais mieux portée, je travaille beaucoup, je m'emploie près des malades, des pauvres, que ce froid tue; je ne suis pas inutile. Il y a de grandes misères, des courages à relever, des épreuves à consoler.

u Je suis de cœur au milieu de vous; et par la grâce de Dieu, j'espère ne pas me tromper en disant : au revoir ! »

SIÈGE Dt l'AKlS. 34o

Reprenons le livre de noies.

' Aujourdlini. cent cinquième journée du siège, le beurre est coté 40 francs la livre: un lapin, 37 francs: on peut dire que le spectre de la faim s'agite sous le couvercle de ce vulgaire instrument de ménage qui s'appelle : une marmite.

« 1" janvier 1871. — C'est à la voix sourde et brève des canons bombardant Paris que 1870 disparaît, en laissant traîner sur la France les pans souillés et sanglants de son manteau.

M Sur toi, ô terrible année I tomberait l'unanime malédiction, si te maudire n'était attaquer le souverain arbitre de toutes choses, le suprême dispensateur des biens et des maux.

« Qu'es-tu en elïet? Quelle responsabilité assumestu dans ces événements qui se sont si fatalement î enchaînés: accusons-nous le ruisseau de se changer en torrent? faisons-nous un procès au nuage qui a recelé la foudre? Disparais donc, ô sombre et mystérieuse année, et sois à la fois maudite et acceptée.

« Tu n'as été peut-être que le soc de fer, déchirant les entrailles d'une terre qui, sous son apparente fécondité, devenait stérile? Tu as ouvert le sol en instrument aveugle, sans pressentir la moisson qui sortira de ses sillons, fécondés par tant de larmes. Va! nos yeux humides se lèvent vers les montagnes éternelles: et derrière ta silhouette sinistre, nous voyons apparaître l'espérance du pardon. ■> 1 u Du 8 au 9. — Xuit effroyable I II semble que les 'puissances des ténèbres se sont déchaînées, et veulent réduire en poudre la splendide cité. Comment rendre , ce bruit épouvantable?

« On dirait que l'atmosphère, devenue solide, est percée par une vrille gigantesque maniée par des mains de Titans: d'autres fois, le projectile meurtrier s'abat en silence, et l'on entend soudain un écroulement formidable. Sur le boulevard Montparnasse, deux gamins parlaient avec animation de l'obus tombé dans le cimetière. *< En l'air, disait l'un, ça « ronfle comme une toupie d'Allemagne. »

« C'en était une, hélas I Ce sont des joujoux de fer que l'Allemagne nous envoie cette année. »

A SA SCCL'R {par ballon monté)^

- Le 10 janvier isTl.

" Ma chère Marie,

« Je vais bien. Dieu me garde ; mais la plainte, aujourd'hui, vibre dans l'air de la fastueuse capitale. Xous sommes rationnés depuis quelque temps déjà, et les privations commencent à exercer durement la patience des Parisiens.

" Les événements infligent à Paris les deux choses catholiques qu'il a toujours fait profession d'avoir en horreur : une retraite et un carême.

« Pour le carême, il est bien et dûment commencé; le rationnement, devenu de jour en jour plus sévère, ne tardera pas à dégénérer en abstinence complète. La retraite aussi va devenir inévitable: plus de théâtres, plus de concerts, plus de festins: le silence, l'austère et éloquent silence, rompu par le canon qui tonne, et devant ce recueillement obligé, un spectre se lève, comme dans la retraite : la Mort.

u Cette nuit, les détonations se succédaient sans.

SlKGt UL i'AKlS. 347

intervalle ni trêve: mon appartement devenant dangereux à habiter à cause des obus qui tombent dans le quartier, je me suis installée depuis plusieurs jours au rez-de-chaussée, dont j'ai* fait calfeutrer les fenêtres avec des matelas, et je dors là sous la garde de Dieu.

u Le froid a fait, depuis quelque temps, son apparition, et augmente encore pour nous les souffrances de ce terrible siège. Le peuple parisien, habitué à faire queue à la porte des théâtres, semble malheureux et même humilié de faire queue à la porte des boucheries municipales.

« L'orgueil, qui a été tellement développé parmi ces travailleurs, les fait grandement souffrir. Hélas 1 en ce temps, pourquoi rougir d'être pauvres? nous sommes tous à la veille de l'être.

«' Ma vie est très occupée; chaque jour, je sors avec ma chère mère Marie de *** pour visiter nos malades: en dépit des obus qui passent au-dessus de nos têtes, nous montons dans les mansardes où ils gémissent, nous leur portons des liqueurs pour les soutenir, du chocolat, du riz, du saucisson de cheval; mais que de misères navrantes! Nous revenons chaque jour le cœur déchiré.

« Une ambulance est aussi installée au Couvent. Comme la souffrance et la religion s'harmonisent ensemble 1

« Adieu, ma chère Marie, je vous embrasse tous, petits et grands, et vous recommande à Dieu.

« Avez-vous envoyé mes poésies à la Princesse?

« Combien je regrette de ne pouvoir lui écrire: mais actuellement cela est impossible. »

348 ZENAIDE FLEL'RIOT.

« 28 janvier. — C'est crime main tremblante que j'écris aujourd'hui : lutté en vain, souffert en vain, hélas! On se refuse à croire à cette paix désolante; certes, en France, et à Paris surtout, on conservait un certain espoir dans la résistance. Malheureusement le spectre de la faim est venu poser son doigt décharné dans la balance, et elle a penché en faveur de l'ennemi. Qu'il passe donc, le fléau de Dieul Mais on entendra sortir de toutes les poitrines françaises ces deux mots : résurrection, vengeance. Je vois des héroïsmes et d'affreuses lâchetés; l'océan des sacrifices entraînera toutes les fanges. L'ouragan soufflait évidemment d'en haut; quelle puissance humaine pouvait s'interposer entre lui et nous? Par delà les ruines, les deuils, les bouleversements, regardons poindre l'aurore d'une régénération. »

A LA PRINCESSE WIT T GE NST EIN

■• Paris, 14 février 1871 « Chère Princesse,

« Avez-vous reçu les quelques lettres que je vous ai écrites, pendant les mois affreux que nous venons de traverser? J'en doute; et puisque les missives pour rétranger ont maintenant chance de parvenir, je me hâte de vous donner de mes nouvelles. Hélas! hélas! chère Princesse, notre pauvre patrie! comme Dieu la cruellement châtiée !

o Mon cœur saigne d'autant plus que je suis encore sous le coup du grand chagrin intime que je viens d'éprouver.

« La révérende mère Marie de la Providence, fon-

SIÈGE ni: PAiiis. 349

datricc des Auxiliatrices des Aines du Purgatoire, n'est plus: elle est morte, il y a huit jours, le mardi de la Septuagésime, 7 février, épuisée par la maladie, les inquiétudes, les souffrances du siège. Quoiqu'elle fût atteinte, depuis longtemps, d'un mal qui ne pardonne pas, sa mort m'a causé un véritable ébranlement. Elle s'était toujours montrée si bonne, si compatissante pour moi, permettant à ma chère mère Marie de *** de me soutenir, de m'instruire et de me guider.

« Le révérend père Olivaint a bien voulu choisir luimême l'épitaphe de cette grande religieuse. C'est un passage des Machahées, qui résume en effet toute sa vie : -' Elle avait un grand cœur et elle savait vou- « loir*. »

li Adieu, chère Princesse, j'espère que vous compatirez à ma peine et que vous allez m'écrire ce que vous êtes devenue. J'ai tant besoin d'une de vos lettres, lumineuses et soutenantes, pour me consoler des scènes de deuil et de désolation dont j'ai si douloureusement pris ma part depuis huit jours. »

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