CHAPITRE XIII
Fondation d'une École professionnelle. Action qu'elle y exerce (1871-1872).
En 1871, Zénaïde Fleiiriot, non contente de l'immense bien moral qu'elle fait aux âmes par ses livres, va se dévouer aussi à une œuvre apostolique qu'appellent les malheurs du temps.
Nous voulons parler de l'Ecole professionnelle de] la rue du Cherche-Midi, « réalisation dune pensée dr réA'érend père Olivaint, dont le séjour prolongé suil les bancs de l'École normale avait fait un des cham pions les plus énergiques de la liberté de l'enseigneii ment chrétien ' ».
Le Jésuite, martyr de la Commune, avait en effej une prédilection marquée pour la jeunesse, à laquell< il voua, comme on le sait, la majeure partie dsa vie :
<( C'est uniquement sur elle, disait-il avec raison! que reposent les espérances de l'avenir. »
1. M. Charles Hamel. Rapport sur l'œuvre des Écoles pî^ofessior] nelles, années ISTl-lâ.
FONOATIÛN n"[NE KCOLE PROFESSIONNELLi:. :io5
Frappé des tentations et des périls auxquels sont exposées les ouvrières, pendant le temps de leur apprentissage, dans cette période de transition où la fréquentation de l'atelier devient presque toujours si dangereuse, il avait compris que le seul remède au mal était la création de nombreuses écoles catholiques d'apprentissage . où les jeunes filles, en continuant leurs études classiques, deviendraient d'habiles ouvrières.
Le révérend père Olivaint prononça en faveur de cette œuvre un discours dont nous avons retrouvé le compte rendu, très succinct, dans les papiers de Zénaïde Fleuriot; il fut probablement imprimé dans l'un des journaux hebdomadaires où elle publiait des articles d'actualité.
« Paris. T avril ISôfi.
« Une séance, qui avait pour but de faire compren- Ire aux Dames Patronnesses delà Société d'éducation ;t d'enseignement l'importance, la nature et lopporunité des Écoles professionnelles catholiques, s'est enue mercredi 7 avril, dans la chapelle des Reli- (ieuses Auxiliatrices du Purgatoire.
« Le petit sanctuaire, étroit même pour ses relipeuses et ses fidèles, était, ce jour-là, bien insuffisant >our l'assemblée brillante et nombreuse qui écoutait vec un recueillement intelligent les explications onnées par lorateur.
« Dans un langage simple et familier, mais, comme Dujours, clair et élevé, léminent religieux a rapidelent développé son programme. Il a fort spirituellejient fait entendre qu'il ne parlait pas en « clérical ^),
3o6 ZENAIDE FLEIRIOT.
et a ajouté, plus gTavemenl, qu'il ne parlait ni en prêtre, ni en jésuite, ni même en catholique. 11 a mis la question à sa place, en dehors de toutes les croyances, de toutes les opinions, de tous les partis. Parlant de la gravité du mal social, il a dit qu'il ne s'agissait plus seulement aujourd'hui de maintenir, dans le monde, telle ou telle religion, mais les grands principes sauveurs, l'idée de Dieu, l'immortalité de l'àme. — « Les âmes sont en danger, il faut voler à « leur secours. Notre époque est bien malade: les « grands courants se dessinent; mais l'excès du mal o a ce bon résultat de garder l'accord entre les (. volontés. Il est nécessaire que ceux qui croient (( s'entendent pour défendre leurs principes et la foi <( de leurs enfants. Quand la tempête souffle, on tend (( toutes les voiles, on fait appel à tous les moyens de <( salut. ->
(( Le père Olivaint a été compris des chrétiennes' qui Técoutaient; et chacune a promis son concours à l'œuvre désirée. >-
Ce fut spécialement au Comité laïque, présidé par Mme Davillier, femme du Régent de la Banque d€ France, que le père Olivaint s'adressa pour fondei une école d'apprentissage, dans le quartier avoisinani la rue de Sèvres.
Laissons ici la parole au rapporteur du Comité M. Charles Hamel, avocat aussi distingué que zél chrétien :
« Dans une de ces causeries intimes dont le pèr Olivaint voulait bien m'honorer, il m'exprima son vi désir de voir le nombre des Ecoles professionnelle: s'accroître, et notre Conseil en fonder une nouvelle
hO.NDATiu.N D lm: kcole i»uofessionnelli:. ;jb7 ii ajouta même qu'il pourrait y intéresser, d'une manière toute spéciale, une femme d'une remarquable intelligence qui s'est fait un nom distingué [•armi les écrivains de notre littérature contemporaine. Mlle Zénaïde Fleuriot.
' Ouant au choix du personnel enseignant, ainsi que du local, il m'engagea à en conférer avec la ! 'vérende mère Marie de la Providence. )>
C'était, en elî'et. à Zénaïde Fleuriot et aux Auxilia- I lices du Purgatoire que le père Olivaint avait pensé: i! ne venait pas une fois à la Communauté sans par- \i'v du projet qui lui tenait tant au cœur. Dans le •'itrnier entrelien qu'il eut, avant son arrestation :
Vous avez, disait-il, comme pensionnaires, des I »ames pieuses, qui, tout en restant dans le monde, \t'ulent avancer de plus en plus dans la pratique de la vertu; mais ces âmes ne sont point en péril, elles -t' sauveront, n'importe où! C'est la jeunesse ouvrière qui est menacée: consacrez le local que- ces dames liabitent à une école populaire et vraiment apostolique, dont la directrice et le personnel seront laïques. mais que votre influence maintiendra essentiellement catholique. Mlle Fleuriot, ajouta-t-il. semble tout indiquée pour tenir, haut et ferme, l'étendard de 'ctte œuvre de dévouement. '^
Le père Olivaint n'avait pas eu de peine à faire passer dans le cœur de la mère de la Providence l'immense pitié et l'ardente sollicitude dont le sien était animé pour les jeunes apprenties parisiennes, fatalement exposées aux mauvais exemples et aux mauvais conseils de l'atelier.
<' J'eus, etïectivement, plusieurs entretiens à ce
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sujet avec la vénérable fondatrice, nous dit encore M. Charles Hamel dans son intéressant rapport mais la question du personnel arrêtait la réalisation de ce désir, comme celle des fonds à trouver; et malgré les instances réitérées du bon père, les choses restaient toujours à Tétat de projet. ■•
11 fallut donc atlendre que la volonté de Dieu se manifestât plus clairement; mais Zénaïde Fleuriot, dans sa noble impatience de dévouement, voulut coopérer tout de suite à Tceuvre des Écoles professionnelles déjà existantes , et s'engagea à aller, chaque semaine, faire des lectures à celle de la rue des Lions-Saint-Paul. Elle lisait merveilleusement bien, et les fdlettes. ravies, Técoutaient sans mot dire. Elle émaillait sa lecture d'observations morales, de fines saillies où son esprit vif et pénétrant tâchait de se mettre à la portée de toutes, et l'heure du départ semblait sonner trop tôt pour son jeune auditoire.
Cependant les mois s'écoulaient et la création de l'École professionnelle de la rue du Cherche-Midi ne se dessinait pas. Les fonds manquaient; le père Olivaint et la mère de la Providence ne parvenaient pas, malgré leurs efforts, à réaliser cette œuvre de sauvetage.
Les événements néfastes de 1870 les forcèrent à abandonner momentanément leurs généreux desseins.
Après les tristesses de la défaite, vinrent les honteuses atrocités de la Commune.
Mais citons encore M. Charles Hamel :
" Quelques mois plus tard, dit-il, les deux généreux protecteurs de notre œuvre nous étaient enlevés. Le 7 février 1871, la révérende mère de la Provi-
FONDATION D UNE ÉCOLE PROFESSIONNELLE. 3b0
dence répondait à l'appel de Dieu, non sans avoir pensé, encore une lois, à son projet apostolique, car, peu avant sa mort, elle dit aux religieuses qui Tenlouraient : Mes filles, vous aurez ici une École professionnelle.
« Le 24 mai suivant, le père Olivaint couronnait une vie pleine de mérites par l'auréole du martyre. Nous ne pouvions plus désormais que déplorer notre impui)>sance. Mais ce que notre faiblesse n'aurait pu entreprendre, lintercession de ces saintes âmes le rendit facile. " I En effet, comme si le sang du père Olivaint eût soudain fécondé le champ qu'il voulait défricher, sa tombe était à peine fermée que. confondant leurs larmes et leurs regrets, toutes les bonnes volontés, auxquelles, depuis deux ans, de si pressants appels étaient adressés, se groupèrent dans un chaleureux élan, pour réaliser le vœu du martyr.
Voici la lettre que reçut Zénaïde Fleuriot , de Mme Legentil. un mois, jour pour jour, après le massacre de la rue Haxo :
« 2i juin ISTl. Xéris-les-Bains (Allier).
>' Mademoiselle.
« J'ai eu de vos nouvelles et de celles de notre chère communauté, par Bruxelles, au commencement des troubles de Paris. .J'ai donc su que nos saintes religieuses et vous-même étiez en sûreté; mais plusieurs sont restées à Paris, et j aimerais à ' apprendre ce qu'elles sont devenues. Ahl que de crimes! que d'infamies et de profanations! Comme notre bonne mère de la Providence aurait souffert !
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Comme son cœur aurait été brisé! Oiielle douleur lui aurait causé le supplice du saint père Olivaint! Dieu, en la rappelant, lui a épargné de cruels déchirements I
« Mais le sang de notre martyr aura apaisé la colère de Dieu.
« Pensons, plus que jamais, à réaliser sa dernière pensée : nos Écoles professionnelles ont été bien désorganisées par la tourmente sociale; n'importe I il faut en créer une de plus.
u Mais la réussite de notre œuvre dépend absolument des Auxiliatrices et de vous.
« Nous avons besoin d'un centre religieux: et je serai si heureuse de penser que cette école sera entre leurs mains I
« Si elles consentent à s'en occuper, nous comptons toujours nous adresser au Comité Davillier. Mme Dufaure, la femme du Ministre de la justice, a promis de nous aider et de réunir les fonds nécessaires: il y a, derrière elle, un noyau de femmes d'élite, prêtes à faire assaut de zèle et de générosité.
(' Adieu, chère mademoiselle, etc., etc.
« Marie Legentil, née Marcotte. >^
La lettre suivante nous dira lardent dévouement que renfermait le cœur de Zénaïde apôtre.