A SA MÈRE, A SA SŒUR
« Paris, 25 juillet 1871.
*' Je viens, quoique un peu à la hâte, vous souhaiter à toutes deux, en l'honneur de sainte Anne, la meil-
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l.Mire do^ letcs; car, ces jours-ci, je suis très séricu- - 'inent occupée.
La chaleur est insoulenable, c'est une véritable -••utTrance à offrir à Dieu. Je vous assure quil faut rendre son courage à deux mains, pour se mouvoir et pour sortir. Mais il y a i<-i, en ce monuMit. une armée de gens héroïques, qui préparent, à la sueur de leur front, des, institutions destinées à sauver ce malheureux peuple, malade d'envie et de vanité, ('/est un désordre général dans les idées. Ils ont cependant vu que brûler une maison ne donnait aucun droit à la possession de cette maison. Mais on les a rendus stupides. et ils se croient tous des hommes de génie : ce serait bien bouffon si ce n'était si triste. 11 y a dans tout cela de grandes leçons. Hélas! qui nous donnera l'intelligence?
(' Je mets aujourd'hui à la poste ce que j'ai de journaux pour les enfants. Qu'il m'en coûte de ne pas les voir! mais les grands intérêts généraux qui m'occupent me demandent le sacrifice de rester dans ce four à chaux de Paris; je suis un petit ouvrier du bon Dieu, il m'a donné un outil, il a béni mon travail, je dois servir mon Créateur et mon Maître, avant de satisfaire mes goûts. Donc je supporte de mon mieux les incommodités de cette saison et les mortifications qui attendent une Bretonne pur sang. transplantée, après trente ans, hors de son pays. Une de mes amies de Nantes m'a envoyé du cidre. Je donnerais, bien souvent, tout mon dîner pour un peu de gros pain beurré.
« Les Bretons ont vraiment des entêtements à part, et règle, générale, sont faits pour leur pays.
O liant à moi, ce sont bien les circonstances providentielles qui m'ont amenée à tracer mon sillon au loin; mais ce que jai. je lai re^u, et il faut que jeu fasse le meilleur usage possible. »
Enfin la révérende mère .Marie du Sacré-Cœur, première compagne de la vénérée fondatrice, élue Supérieure générale, accepte la création de l'Ecole professionnelle. La lettre suivante nous montre le bonheur de Mme Legentil à cette nouvelle :
'■ 17 août IsTl.
" Quelle joie ma causée votre lettre, chère Mademoiselle ! une vraie joie d'enfant. La révérende mère du Sacré-Coeur a accepté; elle s'intéressera à cette nouvelle œuvre, elle l'aimera! Dieu soit loué, car maintenant nous pouvons répondre du succès.
" Je n'aurais rien voulu entreprendre sans les Auxiliatrices. Vous voyez, chère Mademoiselle, que la tâche est noble et élevée: elle est délicate et difficile; mais maintenant, avec elles, je ne crains plus rien, j'ai pleine confiance.
(• Mme Dufaure a vu Mgr Guibert qui est on ne peut mieux disposé pour nous. Il est probable que la maréchale de Mac-Mahon sera Présidente générale; Monseigneur l'a désignée, et c'est un bien bon choix; mais il faut qu'elle y consente.
u Croyez-moi... etc.
« Marie Lege.ntil. »
On était au mois d'août, et l'ouverture de l'Ecole professionnelle de la rue du Cherche-Midi avait été
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décidée pour la rentrée d'octobre; Zénaide Fleuriot, dans une lettre à la princesse Wiltgenstein, va nous dire au prix de quels ellorts on put y arriver.
A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
« Pari>, n octobre InTI.
«- ( Ihère Princesse,
(• Je /ne sais si \ous devinez que je suis, en ce moment, la femme la plus occupée du monde; je n"ai plus seulement la plume à la main, je suis aussi un ouvrier apostolique actif, dans une œuvre de salut social, à laquelle se dévouent actuellement tant d'àmes sublimes.
« Je vous ai dit. dans ma dernière lettre, comment la nouvelle Supérieure générale des Auxiliatrices avait consenti à réaliser le projet accepté depuis si longtemps par la mère de la Providence, d'après le vœu du révérend père Olivaint. La mère du Sacré- Cœur a été la compagne de la vénérée fondatrice depuis les premiers jours de la fondation; ses rares qualités la firent désigner pour aller gouverner le premier essaim échappé à la ruche : la maison de Nantes; et, trois ans plus tard, elle parlait pour jeter les bases de la mission de Chine, dont elle était encore Supérieure il y a deux mois.
M Bien qu'une instruction assez rare chez une femme ait singulièrement développé sa haute intelligence, elle a toujours recherché de préférence les humbles et les petits; aussi a-t-elle accepté avec joie.
« 11 a fallu ensuite songer au personnel laïque. La
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Providence nous a envoyé une <- première » de la maison Félix, femme de talent et de goût, pour l'atelier de modes; une couturière de la rue Royale pour diriger les ateliers de robes; une très bonne fleuriste pour l'atelier de fleurs, cette charmante industrie parisienne qui touche vraiment à larl. Xous avons un excellent professeur de comptabilité pour le cours de commerce: une Anglaise, aussi dévouée que distinguée, pour le cours d'anglais, et enfin une artiste de talent pour l'atelier de dessin et de peinture sur porcelaine.
(' Pour réunir les jeunes fdles auxquelles nous voulons nous dévouer, nous avons pris le moyen le plus simple : ma chère mère Marie de *** et moi avons battu le quartier, parcouru les rues et les boulevards avoisinants, demandant à Dieu de mettre sur notre chemin les petites âmes qu'il nous avait destinées. Quand nous voyions une fillette de douze à quatorze ans flâner sur le trottoir, le nez le plus souvent collé à la devanture des marchands de journaux ou aux vitres des magasins, je l'interpellais sans cérémonie et j'entrais en conversation : « Ma « petite fille, quel est votre âge? Avez-vous fait « votre première communion? Continuez-vous d'aller « à l'école? Êtes-vous en apprentissage? » A cette dernière question, lorsque l'enfant me disait qu'elle devait y aller, mais que ses parents ne savaient où l'envoyer, je l'invitais à venir, avec sa mère, rue du Cherche-Midi, 116, pour y choisir un atelier selon son goût.
« Dieu a béni nos courses apostoliques, car nous ouvrons dans huit jours, avec vingt-cinq élèves. Vous
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allez crier au miracle el avec raison, car v'en esl bien un que la divine Providence a fait pour cet établissement, né du concours de tant de généreux t'iTorts. Les femmes du monde les plus distinguées rivalisent de zèle et de dévouement avcp ]o< reli- L:ieuses.
i( La franc-maçonnerie et lathéisme ont créé à Paris beaucoup d'Ecoles professionnelles où s'enseigne ^« cette morale sans dogme » cpii a été appelée avec raison : « une justice sans tribunaux >>.
« Hélas! les derniers événements prouvent ce que peuvent ces mots de dignité, d'honneur et de patriotisme sur de malheureux êtres condamnés à la souffrance et au travail, lorsqu'on leur enlève la croyance à une justice suprême et à une vie meilleure. Comment veut-on que l'intérêt, l'attrait du bien-être, l'impérieux besoin de jouir, la voix de la nature enfin n'étoufl'ent pas chez eux les sentiments d'abnégation et de sacrifice qu'il leur faudrait pour marcher dans la voie rude et austère du devoir?
M Dans leur implacable haine de Dieu, les libres penseurs redoublent leurs efforts; ils s'en vantent, du reste, franchement : Ferry n'a-t-il pas dit, dans une conférence faite, en avril 1870, à la Société d'instruction élémentaire : " Celui qui tient la femme tient « tout : l'enfant, et même le mari. C'est pour cela «que l'Eglise veut retenir la femme, c'est pour « cela aussi qu'il faut que la démocratie choisisse. « sous peine de mort, et que la femme appartienne « à la Science ou à l'Eglise. »
« Mais les catholiques ont serré leurs rangs; et pour répondre à cette provocation, nous appelons à
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nous toutes ces pauvres petites déshéritées dont nous tâcherons de faire de solides chrétiennes, de bonnes mères de famille et d'habiles ouvrières.
(( Je ne puis malheureusement pas aider Toeuvro de mes aumônes; j'ai de trop lourdes charges de famille, qui ne feront qu'augmenter à mesure que mes neveux grandiront; mais je serai d'autant plus prodigue de ma personne, et me fatiguerai sans compter.
« Adieu, chère Princesse, vous voyez qu'après bien des théories, me voici la main à la pâte; ce que, j'espère, vous ne condamnerez pas du haut de votre aristocratique tribunal. »
A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER
«' Paris. 2 novembre 1811.
« Ma chère Claire,
u Tu m'as écrit un bien gentil billet, trop court cependant.
a Je voudrais te donner l'exemple d'une bonne petite conversation intime; et quoique pour moi, désormais, le temps soit une eau qui fuit, je vais te donner des détails sur l'œuvre à laquelle je me dévoue.
« Je suis installée au-dessus des salons de vente, et mon nouvel appartement est riant, vaste et bien commode. Enfin, je suis à un premier, dans une maison neuve. Mon salon, ma chambre et mon cabinet de toilette se tiennent. Mon salon a deux fenêtres immenses garnies de rideaux impalpables, et ouvrant sur les jardins; vue de ciel et d'arbres. Un Christ par '
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Raphaël, saint Augustin d'Arv Scheffer. une très grande gravure de la Vierge de Dresde, ma chère Alix, les sibylles de Raphaël, en ornent les murs. Un très majestueux bureau d'acajou se prélasse au milieu: mon petit ameublement bleu garnit le reste. Et j"ai une jolie cheminée de marbre gris, où je brûle du bois. Ma chambre donne sur la rue du Cherche- Midi; j'y ai introduit une armoire à glace: étant obligée de tant paraître, il me fallait un conseiller véridique pour ma toilette.
[« .J'aime beaucoup ces pauvres jeunes filles, déjà pétries de mille délicatesses, de mille illusions, et qui ont une vie si dure en perspective. Et les déchues I quelle classe tyrannisée et digne de compassion!
:< Toutes ces dames luttent de zèle et de dévouement pour l'œuvre. Elles viennent commander robes et chapeaux, parler, professer: c'est vraiment édifiant 1 En tète, quoique sa modestie lui fasse toujours chercher le dernier rang, se voit Mme Legentil, la >ieuse instigatrice de notre école.
« Tu n'ignores pas, ma chère Claire, puisque je t'en ai déjà parlé, ce nom si connu dans le monde des bonnes œuvres, porté par deux chrétiens éminents. Vf. et Mme Legentil. n'ayant pas d'enfant, ont adopté es pauvres, et consacrent leur vie à la charité sous toutes les formes. La Providence leur a donné la ichesse; mais contrairement à tant d'heureux d'ici- )as, qui, ne pensant qu'à leur propre bonheur, insulent par leur luxe à la misère des malheureux , i^eux-là se refusent toute jouissance superflue. Ils -e condamnent à la simplicité, pour donner, selon 'axiome de la générosité chrétienne, la plus grande
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