‹ Zénaide FleuriotChapitre 54 sur 79 · partie de leurs biens à des frères moins privilégiés · texte numérisé non relu

partie de leurs biens à des frères moins privilégiés

(c M. Legentil, un de ces rares millionnaires qu'on ne voit ni au club, ni aux courses, est un homme dune intelligence élevée, d'un esprit cultivé, dune conversation souvent brillante, toujours intéressante. Il portera certainement dans l'histoire le nom d'initiateur du \œu national au Sacré Cœur de Jésus, car c'est dans son âme que naquit, en 1870. au plus fort de nos revers, la pensée d'une suprême réparation de la France envers le Cœur de Jésus; à lui revient la première idée du grand mouvement religieux qui s'accentue en ce moment, et de la vaste basilique qui doit s'élever sur la colline de Montmartre', Il a, comme sa noble femme, la passion de la charité; et on peut dire que jamais une souffrance n'a fait appel en vain à leur miséricordieuse compassion.

« C'est à l'École de la rue des Lions-Saint-Paul que je vis pour la première fois Mme Legentil; et je ne saurais dire quel respect elle m'inspira soudain.

i< Grande et mince, toujours simplement vêtue de gris ou de noir, son exquise distinction n'était jamais rehaussée par une fleur, une dentelle ou un bijou.

u Je m'aperçus bientôt du grand ascendant moral qu'elle exerçait sur les enfants, leur lisant des livrer qu'elle et son mari avaient soigneusement annotés sans que les plus turbulentes et les plus dissi'

1. M. Legentil était fils de M. Charles Legentil, régent de l Banque de France ; ce fut en mémoire de son père qiril dépens.environ 400 000 francs pour la création du patronage qu'i voulut appeler, en ce souvenir, Patronage Saint-Charles. (Yoi l'admirable Vie de M. Legentil, par le P. Bony, V. Retaux éditeur.)

luNDATiuN it im: kcoli; I'K{)Ii;>->I().\m;li.i;. ;j6'J s î^oii^eassoul seulemciil à iiiaij(|U('r (raUciilion. A côlé de Mme Loij^enlil, Mme iJufauie. (|ui joint à une inlelligence el à une sûreté de juij:ement reniaiquables une eharité ([ui n"a dégale que son humilité : c'est une de ces belles Ames qui aiment à faire le I>ienet à rester ol>scurément cacliées: Mme Oudot. que son activité et son dévouement ont fait nommer présidente: l'excellente Mme Mestayer. qui a voulu absolument cumuler différentes fonctions: juges-en plutôt, ma chère Claire : cette charitable chrétienne s'est chargée de la classe des arriérées, d'un cours d'ancrlais dans les ateliers, et dirige en second celui de peinture. Possédant un très réel talent d'amateur. ■ décore une quantité de jolis objets en porcelaine et en faïence, qui figureront aux ventes de charité organisées au profit de l'École. Enfin son concours [lous est assuré pour les réunions du dimanche. Très oonne musicienne, elle y apprendra le chant aux Mifants. leur fournira la musique: et il lui sera permis le récompenser leur assiduitt''. en leur offrant des goûters où elle les comblera de gâteries. Il est édiiant de voir cette femme riche, inbdligente, du meileur monde, rapporter tous le< deux jours, sous son )ras. après les avoir corrigés, les devoirs de ses )etites élèves. Elle ne ce^se de répéter qu'après ses grands chagrins, elle n"a pas trouvé d'autre consolaon (pie de se donner corps et Ame à notre belle euvre.

Non moins active et charitable que Mme Mesayer, Mme Guyot fait des lectures et se prèle à fous 3s dévouements. Je l'ai vue faire exécuter de 'çharlantes toilettes, et les laisser exposées plusieurs

o70 ZÉXAÏDE FLLLHIUT.

mois sur les mannequins, afin de servir de modèles pour les commandes. Il va, paraît-il, un certain héroïsme dans ce fait.

<• Du reste, les Parisiennes ont vraiment mille talents, et savent les faire valoir: celle qui ne sait pas parler sait peindre, celle qui ne sait pas peindre est musicienne, etc. Elles vont, elles viennent, elles agissent; tout leur semble faisable et facile. .

(« Adieu, ma Claire, jaimerais à te voir prendre part à des œuvres si utiles et si intéressantes. Soyons au moins unies de cœur dans la prière. •>

La modestie de Zénaïde Fleuriot l'empêche de dire à son amie que c'est en grande partie à elle-même quêtaient dus les heureux résultats obtenus Elle s'était dévouée avec une abnégation que peuvent seules donner la foi et l'ardente charité qui étaient les siennes.

Elle réservait ses matinées pour écrire; mais dès qu'à onze heures et demie la cloche annonçait le dîner de? enfants, elle descendait et surveillait leur installation. Tout on imposant silence aux petites bavardes, son œil vigilant inspectait sans en avoir l'air le menu, par trop sommaire quelquefois, de certaines d'entre elles, plus déshéritées que les autres. Quand cette frugalité se prolongeait trop longtemps, elle en conférait avec la mère Marie de **', et il se produisait alors un de ces actes de délicate bonté auxquels fait allusion ce fragment d\me lettre écrite à une religieuse, par une ancienne élève, en 189i, après la mort de Mlle Fleuriot :

<( Je me rappellerai toujours que lorsque j'étais

ciicore toute nouvelle à TEcolc, ma mère, ne pouvant taire mieux, mettait presque cliaque matin, clans mon panier, du pain et un peu de beurre qui composaient iniit mon déjeuner. Je me réfugiais et pour cause j lans le réfectoire du fond : nous y étions peu nomlireuses, on pouvait donc s'isoler les unes des autres.

' Mlle Fleuriot, qui allait et venait dans les salles, lavait sans doute remarqué, bien quelle ne parût jamais faire attention à ce que rous apportions. Un lour, elle vint directement à moi, et me demanda lit' quoi se composait mon repas: force me fut donc 'le lui montrer ce que contenait mon panier.

' Il est inutile de vous dire que cela m'avait causé un véritable chagrin, car, si j'étais malheureuse, je N' supportais avec résignation et sans jeter un regard l'envie sur les provisions de mes compagnes.

Mais ce fut à partir de ce jour que je déjeunai i\ ec un bon bol de bouillon et un morceau de viande {ue je trouvais chaque matin à ma place: aussi amais, non jamais je n'oublierai l'Ecole et la bonté pu- l'on m'y a témoignée en toutes façons...

Nous n'en revenions pas de voir tant de sinq)li-

il('' dans cette demoiselle, dont le nom était si connu

[u'il se lisait chez tous les marchands de livres et de

iiirnaux. Nous ne la regardions pas comme uneper-

'l'ie ordinaire. •

Lorsqu'on sortait du réfectoire, bien quelle neùt - encore déjeuné , Zénaïde suivait les enfants acheminant deux par deux vers la cour de récréaion. Elles s'y rangeaient en grand cercle, et atténuent, dans le plus profond silence, que sa main,

372 ZÉXAÏDE FLELRIOT. ;

dun geste bien connu, eût donné le signal qui leur permettait de s'éparpiller et de jeter leurs cris joyeux.

A midi et à quatre heures, elle se trouvait là, par tous les temps, ne craignant ni la chaleur, ni la poussière, ni le vent, ni la pluie; « rien ne l'arrêtait ». L'hiver même, quand la terre était trop détrempée, elle ne dédaignait pas de mettre des sabots, au grand étonnement de ces adolescentes , leur apprenani ainsi cette rare vertu de simplicité, presque toujour méprisée des esprits vulgaires. Plusieurs femmes de sa connaissance avaient grand'peine à com prendre qu'une personne d'un tel mérite se fît s^ petite et si humble, avec des enfants du peuple.

Zénaïde appréciait beaucoup les exercices physi que s, et obligeait petites et grandes àjouer, organisani des rondes chantées, et s'y mêlant avec un entrain e une bonne grâce parfaits, qui se communiquaien aux plus molles et aux plus poseuses.

Cette surveillance des récréations n'était certes pa le moment de la journée où son apostolat s"exei'çâ| de la manière la moins efficace. Grâce à elle, on peu, dire que les conversations malsaines, ou même siir. plement frivoles, étaient inconnues à T École de la ruj du Cherche-Midi. Elle avait coutume de tomber rimproviste au milieu des causeries les plusaniméeSj u Que disiez-vous, ma chère fille? » demandail-ellj alors, en passant alTectueusement son bras sous celi de la péroreuse. Et tel était le respect qu'elle savaj inspirer pour la vérité , que pas une n'eût voul, mentir, quelque confusion qu'elle éprouvât sous resard scrutateur de ces veux bleus si sincères et pénétrants.

FONDATION D'LNE KCOLE PROFESSIONNKLLK. 37 if

Rien n'était plus édifiant que de voir eette iemme distini^uée par ses talents et sa remarquable intelligence passer de groupe en groupe, encourageant les unes, redressant d'un mot vif le jugement erroné des autres, flagellant sans pitié légoïsme, la paresse, cherchant -enfin à insuffler dans toutes ces âmes neuves la pure foi chrétienne, les idées saines et •levées qui remplissaient la sienne. Plus dune nou- ,elle venue, après les fines remarques de leur chariable surveillante, s'exécutaient sur l'heure, détachant le clinquant de leur toilette, enlevant le collier le verroterie qui s'étalait vaniteusement sur le tablier l'uniforme en cotonnade bleue, faisant disparaître lans leur poche le bracelet porte-bonheur qui descenlait du bras, sur despetites mains plus ou moins nettes. Zénaïde faisait régulièrement des catéchismes pleins le vie et d'originalité, où elle expliquait les sublimes eautés du christianisme dans un langage familier, pproprié à l'âge et à la condition de son jeune audi- Dire. Xulle mieux qu'elle ne s'entendait à développer e grand principe auquel son existence fut consarée : « la fidélité au devoir ».

Chaque dimanche, on la voyait prendre part à la union joyeuse des apprenties, jouant, chantant vec elles, aidant ainsi les Dames patronnesses à 'ur faire passer des heures agréables.

Elle composa des chansons, charmantes de fraîleur et de vivacité, que l'on redisait chaque jour, ins les ateliers, avec un nouvel entrain; puis aussi î fervents cantiques et d'amusantes comédies pour s distributions de prix.

Cette sollicitude de Zénaïde Fleuriot pour le l>ien

374 ZKNAÏDE FLEIRIOT.

moral que se proposait Fœuvre ne lui en faisait pas oublier les intérêts pratiques. Elle apportait le concours le plus actif aux ventes de charité faites au profit du Comité Davillier. Ces ventes avaient lieu au Ministère de la justice, sous le patronage de Thumble et dévouée Mme Dufaure ; et, comme elles étaient annoncées par les journaux, bon nombre de ses lecteurs et lectrices s'empressaient de saisir cette o<<a sion de faire connaissance avec l'auteur qui les avaii charmés.

Elle était toujours assiégée à son comptoir dt livres, où l'on n'achetait guère que les siens. Là ayant revêtu sa plus élégante toilette, son intelligen regard illuminant son visage d'une aimable gaieté, ell s'amusait en vérité, à la marchande, et jouait ave une naïveté joyeuse, qui trahissait la pureté de se cœur. Elle choisissait, pour les acheteurs et ach( teuses. ceux de ses ouvrages qui convenaient le mien à leur âge et à leurs goûts. Seulement, comme el avait conservé la même incapacité pour le chiffre 1 le calcul, les dames chargées de la direction du comjtoir se plaignaient souvent de sa générosité et surveillaient de près. Zénaïde ne pouvait admetti en effet, que des livres donnés ne dussent pas et vendus presque sans gain.

Le plus grand nombre lui étaient aimableme offerts par la maison Hachette, toujours si bienvf lante et généreuse pour les ventes de charité.

Zénaïde Fleuriot avait aussi compris que les appr» ties ne pouvaient se former le goût que sur un t vail sérieux, suivant la mode, et renouvelé par i clientèle distinguée. Aussi cherchait-elle à l'accroît

F(1M)AT10X 1)1 m: KCOLK IMIOFKSSIONNELLK. 375

tantôt en attirant ses brillantes relations, tantôt en écrivant des articles dont nous retrouvons un spécimen dans In Semaine di's familles du 22 avril i87.'i sous le titre : «« Une carte-poste ».

Une l'ois l'œuvre vraiment fondée, Zénaïde Fleuriot voulut faire descendre sur elle la bénédiction de Dieu même, par les mains de son Vicaire, et adressa à Sa Sainteté Pie IX la supplique suivante :

t - Paris, 1"» août i^'rl.

" En la fétf de VAssoirqjfion do S.-D.

<« Très Saint Père.

' Humblement prosternée aux pieds de Votre Sainteté, Zénaïde Fleuriot, directrice générale de l'École professionnelle catholique de la rue du Cherche-Midi, la supplie de laisser tomber sa bénédiction apostolique sur cette œuvre de régénération religieuse et sociale, afin qu'elle procure de plus en plus la gloire de Dieu, par la connaissance et lamour de Notre- Seigneur Jésus-Christ. »

Et Pie IX écrivit de sa main :

Benedicat vos, Deus, et dirigat opus et operarios.

Son Éminence le cardinal Guibert ajouta :

(' Je joins mon humble bénédiction à celle de Pie IX, dont je reconnais parfaitement l'écriture. »

« Y J. Hipp.. Archevêque de Paris. ■.

Selon la prière de Pie IX. Dieu a béni et dirigé l'œuvre à laquelle se dévoua Zénaïde Fleuriot. pendant près de vingt ans. avec tant de persévérance, de foi et d'humilité.

Page 1