Récit de son second vovage en Italie (Pion édit
394 ZKNAÏOE FLEirUOT.
but déloigner par là les hommes de la lecture des livres impies et de jeter dans leurs cœurs, en quelque sorte à leur insu, des semences de piété.
<( Nous vous félicitons, chère fille en J.-C. de l'avoir fait aussi, dans les nombreux volumes que vous avez publiés. C'est pourquoi nous avons reçu avec plaisir le dernier de ces ouvrages, où vous faites la description de notre ville de Rome, que vous venez de visiter.
c' Dans ce travail, vous vous êtes proposé d'amener les esprits à considérer la majesté et la sainteté de ses monuments, à contempler la splendeur de ses cérémonies sacrées, et à admirer la noblesse de la ville elle-même.
« Cette Rome, qui autrefois dominait au loin par la puissance des armes, étend aujourd'hui, par la religion, son empire jusqu'aux extrémités du monde; elle est devenue la patrie commune des chrétiens, par l'éclat que lui donne la chaire glorieuse du vicaire de Jésus-Christ, et elle attire à elle tous les esprits et tous les cœurs.
c. Xous appelons, sur votre pieux dessein, tout le succès que vous souhaitez; et, comme présage de la faveur d'en haut et comme gage de notre bienveillance paternelle. Xous vous accordons aujourd'hui et du plus profond de Notre cœur, très chère fdle en Jésus-Christ, la bénédiction apostolique.
'< Donné à Rome, à Saint-Pierre, le trentième jour du mois de décembre de l'année 187:>. de Notre Pontificat la vingt-septième.
" Pie IX. Pape. »
CORIIESPONOANCK. iJO:".
xVu mois do juin de cette même année, Zénaïde s'associe à l'immense élan de réparation qui entraîne la France aux pieds du Sacré Cœur de Jésus. Elle entreprend, avec quelques amis, le pèlerinage raconté dans son charmant opuscule Aller et vetourK
A la date du 28 janvier 1873, nous retrouvons une lettre signée « Templier », introduisant Zénaïde Fleuriot dans cette grande et importante librairie Hachette et 0\ qui devait publier et illustrer pendant dix-sept ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, bon nombre de ses meilleures œuvres.
M. Templier lui écrit donc :
" Nous sommes heureux, mademoiselle, d'avoir votre collaboration pour nos bibliothèques. Vos ouvrages pourront paraître tout d'abord dans notre Journal de la Jeunesse , et formeront ensuite des volumes in-8'' illtistrés.
<' J'ai lu votre manuscrit, et je crois que nous pourrons très bien le publier dans la u Bibliothèque « rose ') lorsqu'il sera fini : n"eiit-il pas été fâcheux que vous l'eussiez remporté l'autre jour, en renonçant à tout jamais à la librairie Hachette, à son journal et à ses bibliothèques?... »
Nous pouvons dire, en etfet, qu'il eût été bien fâcheux pour notre auteur d'être privée de ces excellents rapports avec les chefs de la maison Hachette. Elle avait rencontré dans le Directeur du Journal de la Jeunesse, M. René Fouret, un critique aussi bienveillant que sévère, à qui elle aimait à soumettre
\. L.'c.iïr.'. é.Iit.
390 ZENAIDE FLEIRIOT.
SOS ouvrages, sachant à Tavance que bien des observations judicieuses lui seraient faites, ce qui la rassurait sur la facilité avec laquelle courait sa plume. A peine si elle se relisait. Jamais elle ne faisait copier son manuscrit, et c'est ce premier jet qu'elle soumettait à son éditeur. «• Il connaît son public, disaitelle, et je sens que j'ai en lui un critique, mais mieux encore, un amil "
En eflet, Zénaide, avec sa nature si droite, si simple, si reconnaissante, se faisait de vrais amis de ceux qui pouvaient apprécier, plus encore que son talent, son noble caractère, sa sincérité et ses vertus aimables.
Xous l'avons vu déjà par les familles Bray, Nettement, Lecoffre, etc.
Les premiers ouvrages publiés par la librairie Hachette furent : Le petit chef de famillp, que beaucoup jugent son chef-d'œuvre, En congé, Bigarrette.
Continuons, par ordre de date, la vie de notre auteur à l'aide de sa correspondance.
A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
<. Paris. 16 juillet 1873.
« Chère Princesse,
« J'ai été bien heureuse d'apprendre la guérison de vos yeux: et les sachant redevenus puissants, j'ai préparé de suite l'envoi de mes Pieds d'argile. J'ai soudé les feuillets avec de la colle ; mon travail a été fait inhabilement, et je suis fâchée de vous envoyer quelque rhose de lisible, mais de si mal collé. Excusez
COUHKSl'UNDA.NCI::. o'jT
iluin- la mauvaise tournure de ce cahier: laissez aussi passer le style, il fourmille de négligences en certains endroits, mais, pour le livre, je vais prendre la serpe et le cordeau, et travailler de mon mieux. Je ne vous dirai rien de letï'et produit par l'ouvrage en journal, je désire votre jugement absolument personnel: ce nest pas même le journal que je vous envoie; ce sont les épreuves qui nonl reçu aucune correction. J*ai choisi la plus lisible: je me hûte de vous dire que les Pieds d'argile auront une suite indépendante : Une Idoh' ou Armelle l^raher. .Je n"ai pas voulu finir par une conversion.
- .le ne vous parlerai ni du Schali. ni des letes splendides données à son intention; je n'ai vu ni l'un ni les autres. Les journaux vous auront apporté cet écho parisien.
• .Je vis dans un fromage de Hollande, racontant un tas d'histoires, et suivant ma pente, selon votre conseil. .J'ai une pente un peu trop accentuée peutêtre: mais je suis de pure race bretonne, et je n'assouplis pas même ce que j'ai de talent: c'est pourquoi j'ai toujours peur de perdre l'équilibre entre le banal et l'original. L'originalité plaît aux masses, c'est certain, mais je ne voudrais rien exagérer.
• .Je passerai le mois d'août à Locmariaker. menant une vie de pêcheuse de crevettes, admirant Dieu dans ses vagues, ses nuages, ses petits mondes, et l'adorant dans son Tabernacle logé entre des piliers druidiques. Dans mon ouvrage illustré pour le Journal de la Jeunesse, En congé, je dessinerai les galets géants antédiluviens. Je vous aurais voulu devant ces monstres de pierre, chère Princesse: je vous
:{98 ZÉNAÏDE FLELRIOT.
entends dici sur un sujet digne de vous : le déluge. Il est là présent: le doute nest plus possible. Que ne puis-je parler votre langue pour raconter ces impressions!
" Ma Mère est très bien. Dieu merci 1 L'École professionnelle marche et se développe. Je vis le nez en lair et la plume à la main, dans une oasis où je pense souvent à vous. etc. »>
•• Paris, le l'^'auùl 1«73.
' (!hère Princ<'sse,
'■ La dernière page dépreuve a tardé . et mes Pieds d'arri lie ne se mettront en route pour Rome (]ue la semaine prochaine. Je vous assure que je ne voudrais, pour rien au monde, fatiguer votre précieuse vue. et que je ne compte pas recevoir votre critique aussi vite que celle d'Aigle et colombe.
« Seulement, si vous avez le loisir de lire les Pieds d'argile, vous m'en parlerez et j'en profiterai : 1° pour la seconde édition: 2'^ pour la suite indépendante que je vais composer.
' J'apprends l'angolais, et très facilement: je pourrai donc lire dans lorioinal ces romans que je trouve si attachants. J'ai été de nouveau sollicitée pour la traduction des miens, par la Miss de Mme de ***. et lui ai donné 'carte blanche.
« Elle m'écrit pour quatre volumes, qu'elle qualifie de Contes exceptionnels.
(c Avant-hier, je visitais une déchue, encore bien jeune, bien jolie et bien exaltée, dont mes livres
(.OltKESPUMJA.\«:K. 30'.»
calinenl un peu les dangereuses lièvres. Du fond de ses maladies physiques, elle enviait ce trésor fragile de la santé qui m'a été donné, et ne comprenait pas ma vie. Il m'a fallu lui dire mon secret, et lui avouer que la foi seule produit les vies irréprochables, chez la plupart des êtres.
<■ En quittant cette pauvre dévorée, mon chef de gouvernement, mon moi religieux, se frottait les mains.
« Ma Mère me parle souvent de vous, et je ne puis vous dire combien jai été touchée de vos paroles ^nr le bonheur de notre céleste et éternelle affection. Je me laisse trainer par elle vers le Ciel. C'est un papillon ({ui entraîne un hanneton: mais le hanneton fait ce quil peut.
A bientôt les Pieds d\irgUe\ à toujours, ma reconnaissance. ^)
DE LA l'RINCESSE \V ITT (, E N ST E l N
" Ixome. 7 août 1873.
- Ma chère Bruyère,
J'ai reçu les Pieds d'argile et les ai lus tout l'un trait. Progrès 1 Progrès ! Progrès 1 Je veux jue ces trois mots vous portent immédiatement au ;œur un rayon de ces joies toutes spéciales que le )on Dieu réserve aux vocations d'artiste, qui ont leurs >eines spéciales aussi; joies et peines inconnues, ncompréhensibles à d'autres I
« Oui, ma chère Zénaïde, vous marchez d'un pas srme vers un but que vous atteindrez, si vous contiuez à travailler vos œuvres avec la même intelligence
400 ZE.NAIDE FLELIUUT.
des qualités qu'il faut acquérir pour compléter celles dont la nature vous a douée. Décidément, vous me faites honneur, si vous me permettez ce mot de maternité littéraire.
« Votre dernier tableau a vraiment une touche virile entre tous; vous ne perdez pas le souffle en arrivant à la fin.
«' Vos dernières pages ne décèlent pas une main fatiguée, elles sont écrites avec la même énergie et la même finesse que les premières. Rien de faux, rien de manqué, ni dans les situations ni dans les caractères. Les incrédules ne sont point caricaturés: les croyants ne sont point apothéoses. C'est bien pourtant la nature humaine, avec ses forces et ses faiblesses diversement réparties. Faiblesses fortifiées par la Foi. forces affaiblies par l'incroyance; c'est on ne peut mieux conçu
'( Ouant au choix de l'étoffe dramatique, non seule ment je la trouve des plus heureuses, mais tout à fail sympathique, pour moi personnellement: car je mt suis presque reconnue dans cette passion filiak s'écriant ; ^ Me voilà seule au monde ! >> J'ai éprouva une joie tout égoïste, en me souvenant de ce que vou avez peut-être oublié, qu'il y a cinq ans enviroi c'était au moment oii la voiture découverte rasai une linio en fleurs, je ne sais pins où), je vous disaii qu'on se trompait fort en croyant que les passion: nées de l'amour étaient les plus poignantes de toute» et que, si vous ne vous sentiez pas le goût de l repeindre pour une cent-millionième fois , sans ; mettre rien de nouveau, vous deviez chercher d'autre fdons dans le cœur humain, qui renferme encore tan d'éléments volcaniques aux explosions terribles. Voii
CORRESHONDANCE. 401
semblioz n'y rien comprendre, en me regardant avec de grands yeux étonnés; et peut-être ne compreniezvous pas? Mais il est des semences oubliées dans l'ame, comme il y en a qui s'ouljlient en terre, et qui, après bien des années, apparaissent, fleurissent et donnent leurs fruits. Le mélange, si heureusement indiqué, de la passion fdiale et de la passion du propriétaire dans le cœur d'Armelle, est quelque chose de neuf en littérature. Ce qui est mieux encore, c'est que ce thème si neuf, vous le modulez sans une note fausse ou criarde. J'irais, de ce pas. huit pages de suite; mais je ne veux pas vous faire attendre. Je vous ai donné deux matinées de mon travail, ne pouvant lire une impression si fine, ni le soir, ni en voiture. J'ai les yeux très fatigués, et je réserve pour une autre lettre tout ce que j'avais encore à vous faire d'éloges. L'épisode du tailleur, touché de main de maître, est profondément émouvant, sans une seule exagération ; la messe de Pâques, si naturellement mposante dans son effet et si simple dans son iction. tout cela est parfait.
u Vous me pardonnerez d'avoir efl'acé la phrase de < Nabuchodonosor - vers la fin? ^L Trahec ne paraît m colosse qu'à son entourage; hors de là, c'est un i)on propriétaire à son aise.
■ (« Encore une petite remarque : si vous ouvrez le dictionnaire au mot u papillotes •>. vous verrez qu'elles le sont pas des boucles de cheveux, mais des moreaux de papier coupés en triangles, où l'on renerme, pour la nuit, les cheveux qui doivent friser. '2tre en papillotes, signifie n'être pas coiffée. Comme >n mange des chocolats et des côtelettes en papillotes
402 ZKXAÏDE FLEFJRIOT.
(ces dernières sont fort de mon goût;, vous comprenez qu'à ces papillotes-là on ne peut attacher d'autre idéô que celle du papier triangulaire qui les enveloppe.
<( Et sur ce, ma chère Bruyère, je vous félicite encore bien cordialement de ce livre vraiment remarquable.
u Que le bon Dieu vous le redise, car je dois cesser d'écrire, mes yeux me lordonnent.
(( Princesse Caroline W. ..
A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
« Loc Maria Ker. 16 août d813.
u Le ravon m"est arrivé sur mes s^rèves, et m's ensoleillé le cœur. Votre témoignage de satisfactior m'est une grande joie, et je m'empresse de vous initiei à la suite, qu'un journal attend. En post-scriplinn y vous envoie mon plan ; il me paraît plus à ma taille qu< le vôtre, et c'est pourquoi je le lui préfère.
»< Je me souviens parfaitement <le votre conseil chère Princesse, je n'ai rien oublié. Je vous corn prenais, même en vous regardant avec des yeu étonnés. Ce qui m'étonnait, ce qui me faisait ouvri les yeux, c'était, pardon de vous le dire, c'était vou; Je n'avais jamais rencontré pareil regard, pareil je de physionomie. J'ai tout mis à profit, comme voi le voyez. \'ous avez bien fait d'expulser Xabuch donosor , je ne le rappellerai pas de son exil: ce manquait de proportion.
" Vous le dirai-je? J'ai peu de zèle pour le publ restreint., blasé; celui-là tourne et retourne un liv entre ses mains satinées, pour l'éplucher, le critique
r.ouuKsiM)M)AN(.i.. 40;i
rapprouvor du bout des lèvres, et puis le rejeter sans que l'idée qu'il contient ait produit une ombre d'action sur son esprit. L'autre, le grand public, se laisse influencer: le livre lui l'ait du mal ou du bien. La fille d'un général américain ne m"a-t-elle pas fait dire, par la femme d'un attaché d'ambassade, qu'elle me levait d'être ce qu'elle était? Suivaient des détails ntimes qui prouvent combien il faut peu de chose 3par arrêter ou pour pousser les esprits tentés, u Adieu, chère Princesse, etc. »
DE LA PRINCESSE W I TT G E NS T E I N
Comme vignette, une petite lanterne:
e diable y est en guise de lumière*.
La petite lanterne de mes inventions s'éclipse levant votre bec de gaz, et je suis ravie de voir que otre plan est naturellement et de beaucoup préférable mes idées incohérentes.
« J'ai donc eu raison de renoncer au roman et au aysagel Cd^Y j'en ai fait, en somme'. Personne n'a eu ccasion d'encourager ma plume, que je jetai moilême aux chiens. Mais on voulait me pousser dans
paysage, lorsque, après bien des illusions écartées,
finis par m'écrier un jour : Non ; jamais, je ne ferai 'épinards! Et voilà comment j'en suis venue à :rire de la philosophie et de la métaphysique, faute 3 mieux. Pvevenons à vous, mon cher auteur; votre
an est parfait. Quant au titre : Une idole, je ne vou- 'ais pas de ce nom, c'est vieillot et rappelle Ducange,
1. Chacune des lettres de la Princesse portait une jolie vignette ujours différente, et peinte à l'aquarelle. C'était d'un luxe incier,
dont VOUS n'avez jamais entendu parler, mais qui a existé, disent les vieux catalogues. Votre canevas est des plus heureux. Pour le remplir, je vous en prie, pas de poltronnerie ; ne reculez pas devant les scènes intéressantes, pas de défaillance dans les moments difficiles. Quand le canevas présente un passage dur à travailler, ne collez pas dessus un morceau de papier gris.
<' Pour la première partie, je suis tranquille; cela marchera, trottera, courra, bondira, volera de soi; mais pour la seconde partie, ne vous contentez pas de silhouettes, et ne pensez pas déjà tenir un nouvel ouvrage. Soignez votre fin, car c"est toujours vers la fin que votre main faiblit dans Técheveau, et n'en débrouille plus patiemment les fils.
u Je répondrai encore à votre lettre, chère Bruyère: ne vous en croyez pas quitte à si bon marché. »
DE LA PRINCESSE W ITT GE NSTEIN
« Rome. 25 août 18";:3.
En vignette :
un petit pinson.
« Que ce petit pinson vous chante à Toreille se plus jolies chansons, ma chère Bruyère de Bretagne pour accorder votre âme à une tonalité placide ei lumineuse, avant que vous lisiez ma lettre qu répondra d'abord à la vôtre, et puis à votre plan. J veux relever, avec « une rude franchise », ce qui mi semble n'être pas pensé comme moi, par mon chfj auteur des Pieds crargile. Savez-vous l'origine de ceU expression proverbiale u une rude franchise » ? G'éta sous la Restauration. La littérature était dans ub
COHKESi'UNbA.NCE. 4Uo
période de pâleur et d'atonie, tout comme M. de Jouy, dont les échos ont déjà oublié le nom monosyllabique. Il tenait une première place, à Toccasion de je ne sais quel anniversaire; on lui otTre un gros bouquet, force toasts et des discours, naturellement à l'honneur de 1'' eroè del giorno ».
« Un jeune naïf, croyant surpasser toute les adulations super-ridicules, se lève vers la fin, et dit : m Si le u -grand homme que nous célébrons ne peut se com- « parer entièrement à ^'oltaire. il est bien le seul qui « puisse se mesurer avec lui ! ^>
« A peine fut-on levé de table, que Jouy alla vers le jeune homme, et lui tendant la main, s'écria : «- J'aime « votre rude franchise •>. Or, comme parmi les deux cents personnes présentes il y en avait très certainetaent les deux tiers qui savaient que Jouy était à Voltaire ce qu'un moineau est à un vautour, on saisit îu vol le mot de cette vanité d'auteur, et... l'on en rit 3ncore à l'Académie.
<■ Je vais faire comme le jeune naïf, et vous parler jvec une rude franchise, mais en vérité.
Ainsi vous me dites que vos éditeurs vous harîèlent pour avoir la fin de vos romans, ce que je l'admets en aucune façon du moment que votre pain [uotidien est assuré, et que Dieu vous a donné de •i admirables moyens d'action sur votre prochain. ï)ans ce cas, se contenter de moins quand on peut aire plus ^ c'est dire tacitement à Dieu : \'ous m'offrez >ien d'entrer dans votre pensée et de travailler en ous-œuvre avec vous, comme un architecte qui omprend son maître; mais je me contente de faire 3 maçon ou le décorateur, en mettant, machinale-
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menl, une pierre siirTaiitre, ou un petit feston près de l'autre; cela suffit! Le bon Dieu nous laisse faire, car, avant tout, il respecte notre liberté; seulement, comme nous ne pourrons être clans Féternité que ce que nous nous serons faits nous-mêmes dans le temps, au lieu de devenir là-haut des participants de sa pensée, nous ne serons pas ses coopérateurs architectes, mais ses coopérateurs maçons; c'est ce que saint Jérôme expliquait à sa sublime Paule, lorsqu'elle lui demandait si Tétude et le travail de Tintelligence contribueraient un jour à la béatitude céleste.
« Ne me tenez pas pour pédante, ma chère Zénaïde mais je voudrais vous rendre indépendante de vos édi^ teurs et de vos lecteurs; il ne faut pas plus contenter l'impatience des uns que des autres.
« Je proteste encore formellement contre votre supposition que je ne vois et ne connais que des gens à couronne quelconque; pas du tout! Comme petite fille, je me suis promené, des heures, entre ma mère el le fameux philosophe Schelling, qui me tenait par h main. Le célèbre poète russe Joukowski, excellenl traducteur de Schiller et de Gœthe, m'appelaii Mlle Caton ; ni Tun, ni l'autre n'avaient d'autre écussor que leur plume sur fond d'azur. Depuis, vous pouvei vous imaginer que j'en ai vu bien d'autres moins célèbres. J'ai même connu des personnes de théâtre Et en Allemagne il y a des individus d'un ran comme il faut sur la scène. Avant-hier, ma fill< m'écrivait avoir reçu un baryton remarquable d'Aile magne, et me disait ; « M. ^I*** est venu me voir, il n'i t( pas changé du tout pendant ces quinze ans; c'es ^< toujours le même gentleman anglais, un peu froid
Jlir;'
if.;;.
CUUKESI'O.NUAMIE. 4U7
mi peu compassé, el très dévoué. » Ne croyez donc pas, une fois pour toutes, que c'est par grandedanierie ou par ignorance que je me fAche à chaque trait de vulgarité pris sur le vit' que vous reproduisez dans vos belles et charmantes pages.
- Lorsque vous reviendrez à Paris, vous pourriez me faire un grand plaisir : ce serait de demander à .M. LecotTre s'il n'aurait pas l'obligeance de cherciier pour moi les œuvres de Sophie Germain, une mathématicienne, dont on publia, après sa mort, en 1832. quelques volumes. M. Ravaisson en parle au point de vue philosophique, avec beaucoup d'estime: et je voudrais savoir ce qu'il en est de ses éloges. Si ces ouvrages ne sont pas bien chers, qu'on me les envoie sans autre ordre; je les feuilleterai, en tout cas, avec intérêt. Si ce sont des livres purement mathématiques, ils seront peut-être chers et moins attractifs pour moi, qui. en fait de nombres, aime ré([uilibre plus que les quatre règles. En ce cas. qu'on vous donne d'abord le titre et le prix de ces ouvrages, je verrai ce que j'en veux prendre ou laisser. Et sur ce. je vous recommande aux bons Anges: que les vôtres, ceux de la France et ceux de notre siècle, vous aident à construire de jolis monuments littéraires élégants et durables. ■>
ZÉXAÏDE A MÈRE MARIE DE
•< Luc Maria Ker, 30 août.
« Je nai pas.de papier à lettres en ce moment, et je vous écris, ma Mère, sur ces petits bouts, pour le plaisir de vous écrire : cela trompe ma solitude.
408 ZÉXAÏDE FLEURIOT.
Nous voici déjà au 30. J'aime à voir couler les jours.
« La lettre de la Princesse sur les Pieds d'argile m'a fait plaisir. En regard de son plan, vraiment bien passionné, je lui soumets le mien, auquel je suis décidée à m'arrèter. Les petits séminaires eux-mêmes me font féliciter pour les Pieds d'argile, si vraiment écrits sous l'œil de Dieu.
« Tous les soirs, à huit heures, il y a ici triduura, bénédiction. J y assiste avec nos bons pécheurs. J'ai j, fait ma visite au vénérable curé, qui est venu me la rendre. Comme je me sens maintenant une respec- hf tueuse sympathie pour tout être qui sert Notre-Sei- fi gneuri Ma chère Mère m'a bien mise dans le vrai, sous ce rapport.
H Enfin je me plais de plus en plus dans ce pays désert. Que penserioz-vous, si je m'y faisais construire un petit pavillon que baigneraient les flots? C'est un véritable rêve pour moi que d'avoir une maisonnette devant la mer. qui me rafraîchit, me berce, me tient dans le goût de l'infini, et m'enlève aux tentations violentes des bonheurs humains, dont ma nature a été et est avide.
« Ailleurs, ce qui est riant, joli, me plonge dans des amertumes secrètes que Lady Fullerlon a décrites supérieurement dans ses romans. Devant l'océan, je brise un peu ces liens terrestres; son agitation, sa majesté, son infini, plaisent à la partie élevée de mon être, la seule à laquelle je puisse permettre l'élan. Ses abîmes me rappellent la fragilité de la vie, son immensité me fait aspirer après ce qui ^st immense, par conséquent divin: je l'aime enfin, je l'aime beaucoup!
cuhhksi'um)am:e. 4o9
• J'espèiv quo vous encoura^j^erez celte innocente
fantaisie. Mes relations avec les bons habitants de
Loc Maria Ker me renflraient très facile de louer ma
maisonnette, si je ne pouvais pas y venir.
" Que j'ai quelquefois sommeil le soir, ma chère Mère, sommeil de cœur aussi: mais lutter est ma croix 1 Je dois être toujours veillant et toujours debout. Ma patience me tient l'àme en paix, sinon en joie.
« Je vous serai éternellement unie dans la Foi, et éternellement reconnaissante de mavoir fait aimer Dieu, que rien ne désidéalise, puisqu'il est l'idéal. »