‹ Zénaide FleuriotChapitre 65 sur 79 · CHAPITRE XVIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIl

Lourdes — Paris — Locmariaker — Correspondance. 1880-1881.

A MERE MARIE DE

« Bordeaux. 18 février 1880.

<- Ma chère Mère, u Francis et moi sommes partis hier pour Lourdes, (levant nous arrêter à Pau. chez la comtesse deRobersart. et au Vignal, chez sa sœur Mme de Gramont. Nous arrivons à Bordeaux; je n'en puis plus, je prends mon courrier à la poste, et me laisse conduire dans un fort bel hôtel, où Ton me fait monter à Tentresol. Cela me paraît bien brillant, mais je suis si fatiguée que je ne réfléchis pas. Francis a une chambre auprès de moi. Je murmure mes prières , j'avais fait mes exercices de piété en wagon, et je tombe dans un bon lit, où je rêve à toutes sortes de naufrages. La veille, j'avais aperçu la Gironde, au clair de lune. Ce matin, je m'éveille dans le velours, l'or et les lustres. Je pense qu'à Bordeaux c'est comme cela.

et je n"y songe plus. Un carton imprimé frappe mes

yeux. Voyons: j"ai dû prendre mon lorgnon

Hélas! quinze francs par jourl mon porte-monnaie en a crié. C'est fait! Mais je ne regarde plus du même œil ce faux luxe qui me coûtera si cher. Voici ma première tribulation économique.

u Sur ce, je vais avec Francis chercher l'éghsc, où j'adorerai Xotre-Seigneur, en laissant mon cœur s'unir d'intention à tous les cœurs qui ont prié ce matin dans ma chapelle à moi.

«■ Zé.naïde ruinée. »

P. -S. — c Xous voici à Arcachon, ma chère Mère, dans le grand hôtel de la plage, qui va achever de vider ma bourse; mais j'ai devant moi la mer, qui est le charme de mes yeux, et j'aurai eu plaisir et repos. La majesté des montagnes m'écrase; l'infmi de la mer me convient. Francis visite l'école Saint-Elme et le bateau dominicain: il le trouve admirable. Demain, nous partons pour Pau. »

A LA MEME

'. Pau, 21 février 1880.

u Ma chère Mère,

(( En arrivant à Pau, j'ai trouvé notre amie de Robersart toujours bien souffrante. Elle ne pourra venir à Lourdes demain, et n'a même pas paru au salon aujourd'hui. Xous partirons à sept heures, avec la comtesse de Gramont et son intelligent fils Arnaud; nous entendrons la messe à ce Lourdes béni. Ma première lettre vous contera mes impressions. »

- Pau. 23 février.

« Hier, au moment' de partir pour Lourdes, pluies torrentielles! On m'annonce que la grotte sera fermée et que le pèlerinage est impossible. Nous entendons la messe à Pau.

« Je compte toujours partir demain soir pour Lourdes, et y rester mercredi. Je ne crois pas possible le retour par le Cayla. Il y a des embranchements, des retards, et bien que Mme de Guérin me presse d'y passer, je sacrifie, non sans regret, ce séjour. Je vous écrirai de Lourdes: adieu, etc. ■>

A LA MEME

« Lourdes, 25 février 1880.

(( Ma chère Mère,

« De ce lieu choisi, pittoresque, admirable, mon cœur s'élance vers vous, après être monté vers la Vierge Marie. Je me suis prosternée devant la grotte; j'ai baisé pieusement ce pavé, sur lequel se projette l'ombre des roches sanctifiées; puis je suis allée * placer et allumer des cierges.

« Nous nous trouvons si bien à Lourdes, que pour y rester un jour de plus nous renonçons à notre itinéraire. Demain nous repartons pour Bordeaux, et vendredi, nous serons, s'il plaît à Dieu, à Paris. Je crois que l'École professionnelle a besoin de ma petite présence pour soulager nos Mères.

(^ Je vais sans cesse à la grotte avec des cierges, pour chacune de mes intentions. J'aime tant cette dévotion-là. Allumer cette flamme qui monte vers le

Ciel, comme pour continuer la prière que l'on a trouvée trop courte, est pour moi. un acte de foi vivante.

(' A Lourdes, je me fais humble bergère par le cœur; et cette merveille divine et ces merveilles pittoresques fondues ensemble composent une atmosphère pleine de paix et d'élévation, dans laquelle s'épanouit mon âme.

« Néanmoins le temps me dure, même ici où tout me plaît, et je vous dis avec le même sentiment que toujours : à bientôt, à bientôt ! »

A LA PRINCESSE W ITT G E N ST EIN

« Paris, 23 juin 1880.

(( Chère Princesse, non: je ne suis pas encore sur ma plage déserte, mais je me dispose à y partir.

« Que dites-vous de la France actuelle? Que dinjustices, n'est-ce pas? Je voudrais sous ma plume un journal appelé : La Vpi-ité, où les collaborateurs auraient de Tesprit. sans trop viser, dans leurs jugements, à la charité chrétienne, qui s'efforce de trouver tout bien.

a Est-il donc beau de se rendre aveugle et de se laisser ainsi morfondre, sans se lever pour crier halte-là! à ces patibulaires qui imaginent de chasser nos Anges gardiens?

« Moi qui les vois à l'oeuvre, moi qui les ai suivis, non sans une résistance intime, dans le sillon de leur charité, moi qui pressens ce que c'est que Paris dépouillé d'anges, je me sens au cœur une de ces impérieuses colères qui naissent devant le sacrifice des justes. C'est moi qui planterai là, avec bonheur.

ces œuvres mortifiantes entreprises pour la réhabilitation et la consolation de ce peuple ingrat ! Ah ! il me reprendra à m'occuper de ses misères, si mes saintes religieuses ne sont plus ici pour m'v encourager par leurs conseils et leurs exemples! Les petits journaux discourent sur l'indifférence des populations; on ne saurait mentir plus audacieusement.

u Mais c'est assez parler de ces choses incroyaljles et déshonorantes. Chère Princesse, excusez mes indignations françaises, en faveur des circonstances qui blessent la religion, la justice, la vérité: et croyez-moi toujours vôtre. »

A MÈRE MARIE DE

■< Kermôareb, 21 juillet 1880.

i- Chère Mère, j"ai été bien lâche les premiers jours; j étais prête à plier bagages, pour retourner à Paris. L'accident qui a blessé notre pauvre charretier amenant mes bagages, mon arrivée, seule, à la nuit, tout semblait réuni pour me noircir l'àme. et mon cœur criait bien fort. Enfin, ce matin, jai été consolée à la Communion: j'étais à cinq heures dans ma vieille é$<lise, et Dieu lui-même a daigné me calmer et m'abreuver de patience.

<( Me voici donc remise, et vous disant mille résolutions courageuses. Je vais demain à Vannes pour la dernière des distributions de prix à Saint-François- Xavier. Il y avait hier, dans le journal, un avis donné à un fonctionnaire de retirer ses enfants d'un collège jésuite, sous peine de révocation. Néanmoins j'espère que la rentrée se fera. La bonne entente dans la

famille continue; grands et petits sont heureux. Il y a de réels progrès; et chacun rend justice à ce collège qui va se fermer, mais qui a produit tant de fruits de salut. Ici, c'est la paix la plus profonde. On ne sait rien que vaguement, et tout le monde gémit des idées parisiennes en général, sans en comprendre absolument la portée.

« Ce matin, je suis partie encapuchonnée pour la messe dans un vrai tourbillon. Le recteur monte à l'autel à cinq heures, et le vicaire nest pas toujours là. J'aspire ce grand vent avec un plaisir infini; nous combattons l'un contre l'autre; je lui résiste vaillamment, et je trouve cette lutte un jeu charmant. Je suis rousse à faire peur; mais vous ne vous en plaindrez pas, puisqu'il y a de la santé sous ce cuivre. »

A LA MÊME

•< Kermôareb. 14 août 1880. veille de l'Assomption.

c< Ma chère Mère,

« Vous voici donc en route pour Jersey ; ne me faites pas attendre les nouvelles de la traversée.

u Ce soir, on se confesse, et demain, communion de tous les Fleuriot en l'honneur de cette Reine du Ciel, que vous m'avez appris à honorer et à aimer. Je ne connaissais pas vraiment la Sainte Vierge. C'est ma Mère qui m'a révélé ses grandeurs.

« A ce propos, René vous prie de lui envoyer un scapulaire; le sien est usé, et il a roulé respectueusement l'étoffe sur un petit bois.

(( Xous préparons une belle Assomption. Toute la

maison communiera ; et dans l'état actuel des choses, c'est une affirmation qui a son importance. Ici, mes loups sont fort exemplaires, et dun enfantin qui me réjouit. Le R. P. Bouvier, professeur de Charles, est venu nous voir; il est bien intelligent et bien bon, aussi a-t-il conquis le cœur de son élève. Le révérend père voudrait qu'il fît sa philosophie, mais ils ne sont sûrs de rien au sujet du collège; et si Charles ne commence pas le cours spécial des sciences pour Saint-Cyr. il risquerait de ne pas réussir. René, de même, pour le Borda. La raison dicte cette ligne de conduite, en ces temps troublés.

«• Ma chère Mère, ce matin se présentent deux voisines; elles me racontent que la jeune femme d'un maçon pauvre a eu une fille, et ne peut trouver de marraine. L'homme et la femme pleurent à l'idée que l'enfant va être privée de baptême pendant un temps indéterminé. On vient me solliciter de servir de marraine. Ma première pensée est non ; et puis je me dis : Il y a des hommes qui s'insurgent contre le saint baptême. >"est-ce pas un devoir de se prêter à cet acte religieux? Et c'est demain l'Assomption. Allons, un peu de charité !

< Et je dis : oui.

« J'ai reçu la visite de mon recteur, homme intelligent, pieux et très sympathique. Il va nous faire donner, dans son zèle, une mission de deux semaines, quatre instructions par jour, en bas-breton; j'en frissonne. Il y aura aussi une petite quête au bout; mais je l'attends volontiers.

" Ma chère Mère, s'il vous plaît, envoyez-moi les heures des paquebots de Jersey à Saint-Malo; j'aime

à tout savoir de ce côté maintenant. Votre retour est bien prochain. J'y pense avec joie. »

P. -S. •' Je vous envoie ces aimables vers d'un prêtre inconnu, qui vous feront plaisir. »

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