‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 12 sur 89 · REVERS DE FAMILLE · texte numérisé non relu

REVERS DE FAMILLE

ci rav()('a(, cl faisait ainsi allusion à notre parenté avec eux.

« Tu sais (|ue Tal)!)!' Royou était le beau -frère du journaliste Fréron immortalisé moins par le haineux quatrain de Voltaire que par sa lutte héroïque avec les encyclopédistes.

« Après la mort de Fréron, l'abbé Royou prit la direction de son journal L'Année Utléralre^ et fonda ensuite, en 1790, L Ami du roi^ des Français, de Vordre et de la vérité. Bravant jusqu'à la mort des périls sans cesse renaissants, il continua à combattre pour son Dieu et pour son Roi.

u Mme Laënnec, âgée, comme son mari, de plus de quatre-vingts ans, était une demoiselle Urvoy de Saint-Bedan; j'allais deux fois la semaine lui lire le journal. Quelque peu originale, elle n'avait pas voulu renoncer aux costumes de sa jeunesse, et s'habillait encore comme sous Louis XVI ; elle portait des robes de soie à ramages, des corsages à pointe et des jupes à paniers , de petits chapeaux ronds entourés de mignonnes roses et des souliers de satin à hauts talons. Aussi aviez-vous beaucoup de plaisir à la voir quand elle sortait; mais cela était rare.

« Je maperçois que je m'éloigne de mon sujet, j'y reviens. Tu continuais à être aimable et très bonne, surtout pour les petites sœurs qui t'avaient suivie de près ; ardente au jeu, tu faisais bruyamment le militaire dans le jardin, dans la cour, voire même dans les chambres; et je t'assure qu'on obéissait « au Générahy. D'autres fois, vous faisiez des processions où rien ne manquait ; tu dois sûrement te rappeler certaine étoffe de soie verte h grandes fleurs satinées, magnifique et

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très épaisse, qui vous servait à la fois de eliasuble el (l'étendard.

« Ta marraine, Zénaïde Le Coniac, se maria à M. Marquer; tu assistas à la noce, et je vois encore ta joie et ta fierté de pouvoir signer ton nom sur le registre de la sacristie.

« J'allai ensuite passer trois mois en Normandie; mais, lorsque je revins, je trouvai notre mère complètement épuisée; elle avait défaillance sur défaillance, et le médecin prescrivait comme seul remède l'air de la campagne. Elle dut se résoudre à quitter Saint-Brieuc, en me confiant la maison (j'avais alors vingt-cinq ans et demi); toutefois il fut décidé que maman t'emmènerait avec elle pour être moins seule au Palacret.

« L'air du pays natal avait beaucoup amélioré la santé de notre mère, et vous revîntes toutes deux à Saint-Brieuc après les vacances, ramenant la gaieté et le bonheur à la maison.

« Tu ne retournas plus chez Mme Charlemagne,qui m'en voulut beaucoup de t'avoir retirée de son école, juste au moment où tu pouvais lui faire honneur. Elle avait peut-être raison dans ce grief; mais il fallait te préparer à la première Communion. Le couvent de la Providence était alors en vogue, j'y avais été, j'en connaissais presque toutes les religieuses; cela militait en sa faveur : tu y entras donc, et plusieurs de tes compagnes te suivirent. Bien que travaillant mollement, tu faisais des progrès, grâce à ton extrême facilité; les religieuses vous conduisaient aux exercices du Catéchisme, auxquels je me rendais de mon côté : tu étais toujours dans les honneurs.

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« Knlin la promirro Communion arriva : lu accomplis cct>;ran(l acte avec une foi, un sérieux, une piété au-dessus de ton Age. Tu étais tellement impressionnée, qu'en communiant et surtout après être retournée à ta place, tu répandais d'abondantes laiincs; un peu inquiète de te voir si émue, je t'engageais à ne pas tant pleurer, mais tu m'avouas ensuite que ces larmes étaient si douces que tu n'aurais pas voulu les empêcher de couler.

u Après la messe, comme tu me le racontas toimême, il doit bien t'en souvenir, une religieuse qui l'aflectionnait particulièrement vint te prendre par la main et te conduisit devant une statue de la sainte Vierge qui s'élevait dans le jardin du couvent. « Ma <( chère enfant, dit-elle tendrement, vous venez de rece- « voir pour la première fois le divin Maître, ne voulez- « vous pas promettre à sa sainte Mère d'être toujours « son enfant aimante et fidèle? — Oh ! oui, je le veux, « répondis-tu avec ferveur, les yeux brillants d'enthou- (( siasme, et pour toute la vie ! » La religieuse te fit agenouiller, et en quelques paroles touchantes te consacra tout spécialement à la sainte Vierge, lui demandant de te garder jusqu'à l'heure de la mort sous sa protection.

« Tu sais mieux que moi, ma chère Zéna, combien la prière de la bonne religeuse a été exaucée.

« L'après-midi, l'évêque monta en chaire, fit une instruction ; je crois que vous fûtes confirmées le même jour; vint ensuite la procession. Avec ta robe blanche, ton air modeste et recueilli, tes beaux cheveux d'un blond châtain sous ton voile de tulle brodé, tes grands yeux bleus attendris, tu étais vraiment angélique; et

Ton me faisait sur ma petite sœur mille compliments qui me charmaient. Mon père et ma mère n'avaient pas assisté à cette belle cérémonie, Tun ayant été forcé de s'absenter pour une affaire importante qu'il ne pouvait remettre, l'autre étant toujours souffrante; ce fut donc moi qui eus, après toi toutefois, la joie intime de ce grand jour. Tu continuas d'aller à la Providence, et l'année se passa sans événements. Tu pouvais avoir de douze à treize ans, quand les religieuses firent jouer une petite comédie aux pensionnaires du couvent. Le lendemain, votre maîtresse vous en fit le récit en classe, et le donna comme sujet de composition. Bien que tu n'eusses pas vu la pièce, puisque tu étais externe, tu m'apportas le brouillon de ton devoir que je trouvai si bien fait, si spirituel, si juste dans les dialogues, que je le lus à mon père et à ta marraine; ils riaient aux larmes, et ta marraine déclara que tu aurais le prix : ce ne fut pas toi cependant, ce fut Mlle de B***. Mais tes aptitudes littéraires s'étaient révélées, et continuèrent à s'affirmer; tu étonnais tes maîtresses par tes petites compositions, et l'on t'avait, tu t'en souviens, surnommée « Bernardin de Saint-Pierre » à cause de l'imagination brillante et poétique, du style facile et élégant, qu'on remarquait dans tes narrations. Tout le monde à la maison était enchanté des succès de « notre petit « Bernardin », mais j'avoue que pour ma part je n'avais pas la moindre idée que tu écrirais un jour.

« Tu étais encore élève au couvent de la Providence quand mourut la mère Saint-Gildas, cette religieuse que tu aimais tant et qui te portait elle aussi une réelle affection; on la disait instruite, distinguée et

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très bonne; mais c'était une fleur délicate qui succomba au bout de deux années ; tu en eus un grand chagrin.

« Ton instruction s'acheva près de moi, et nous faisions, pour te récréer, de bonnes promenades avec notre cher père. Nous profitions ainsi de ses connaissances solides et variées, de la conversation intéressante que lui fournissaient son esprit cultivé et surtout cette noblesse de sentiments qui a été la règle de toute sa vie.

« A dix-sept ans, tu pris des leçons de danse avec quelques jeunes filles de nos amies; rien qu'en fermant les yeux, je te vois revenir du cours avec tes compagnes, vôtue d'une robe de mousseline lilas clair, un très joli châle sur tes épaules (car les jeunes filles ne sortaient pas en taille alors), et un chapeau de paille d'Italie, garni de rubans blancs, posé sur ta magnifique chevelure. Certes les autres jeunes filles étaient charmantes, mais au milieu d'elles, tu étais vraiment la reine, tu attirais le regard par ton éblouissante fraîcheur, tes beaux yeux bleus, et ce je ne sais quoi d'aimable, de vif et de gracieux qui te distinguait entre toutes. Sans doute, je t'admirais avec une indulgence fraternelle, et cependant non; car je me rappelle que l'année suivante, une dame amie et d'un âge déjà mûr me dit : « Sais-tu que ta sœur est trouvée « jolie au possible et très spirituelle? elle va te faire

tort! — Que voulez-vous, répondis-je, je n'ai plus

vingt ans et elle en approche seulement, puisque

j'ai presque le double de son âge. »

Cette année-là, je te racontai une histoire que mon père m'avait dite, tu te mis à arranger les per-

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sonnagos à ta guise, et tu vins m'en faire Ja lecture; nous étions alors au Palacret; tu avais si bien tiré parti de mon anecdote, en y plaçant une description si parfaite de notre intérieur, que j'appelai papa et maman pour qu'ils pussent juger de ton œuvre. Tu commenças la lecture à haute voix ; notre père, qui s'était toujours intéressé à tes goûts littéraires, trouvait cela fort bien et parlait déjà d'imprimer. Moi, je te plaisantais en disant : « Tu ferais mieux de coudre « ou de broder que de rêver de pareilles billevesées ». Mais papa, te défendant, répétait : « Sais-tu que c'est a très bien; on ne peut pas mieux dire ».

« Plus tard, lorsque les mauvais jours arrivèrent, nous dûmes nous retirer au Palacret, pendant que nos frères étaient à Paris pour achever leurs études ; notre père encouragea beaucoup tes essais en littérature; il était à la fois ton auditeur le plus attentif et ton plus sage conseiller, et disait souvent de toi avec orgueil : « Elle ira loin, cette petite ! »

« Voilà, ma chère Zéna, une bien longue lettre; répondra-t-elle à ton désir? en tout cas, cela m'a été un douloureux ^plaisir de te l'écrire et de faire revivre ce cher passé si heureux et si paisible; mais je me suis arrêtée aux jours de sombre tristesse qui lui ont succédé, car de ceux-là tu dois te souvenir mieux que personne, ayant si simplement et si vaillamment accompli ton devoir sous le coup des épreuves.

« Marie Fleuriot. »

Cette lettre se complétera par la réponse qui lui fut faite :

lŒVEIlS IJE l'AMlLLE. 4U

u Ma chère iMarie,

u Ton petit travail m'a beaucoup intéressée, et, si la silhouette est vague, les détails sont charmants. Le mot (le M. Laënnec : « L esprit des Royou est u dans cette famille » m'était tout à fait inconnu; il a beaucoup de piquant et je le trouve excellent à recueillir. Notre père m'avait souvent parlé de cette famille Royou de Ouimper à laquelle il se rattachait par une parente éloignée, du côté de sa mère Marie- Anne Rolland. Il admirait beaucoup Tabbé Royou, ce courageux défenseur de l'autel et de la monarchie expirante, qui n'avait pas ménagé les traits à Voltaire et à tous ceux de sa secte impie. Mon père m'a conté plusieurs fois ce détail de lui, qui est peu connu : en dépit des décrets d'accusation qui l'avaient mis hors la loi, le Breton, au cœur fidèle, voulut tenir tête à la tourmente révolutionnaire ; les convenlionnels avaient interdit son journal : L'Ami du roi. Caché dans des caves, il imprimait lui-même sa feuille royaliste et en jetait les exemplaires, dans la rue, par les soupiraux. Quoique traqué de toutes parts, grâce à ce mode de publicité aussi original qu'héroïque, il s'échappait et imprimait toujours. La rage des terroristes ne put l'atteindre et il mourut chez l'ami qui lui avait donné asile.

u L'abbé Royou était en effet le beau-frère de F>éron, et j'aimais à voir citer dans mon Traité de littérature, comme type parfait de VEpigramme, celle que \'()llaire lan(ja contre notre parent :

L'aiilre jour, au fond du vallon, Un seri)ent mordit Jean Fréron; Que i>cnsez-vous <iu'il arriva?

Ce fut le serpent qui creva.

« Le philosophe de Ferney ne semble pas, dans ce quatrain, regarder comme inoifensive et sans valeur la spirituelle et mordante polémique du journaliste chrétien.

« Mais revenons à ta longue lettre; j'aurais voulu qu'un mot, un fait, me révélât à moi-môme mon être intelligent, dont l'enfance s'est prolongée si longtemps; mais je ne l'ai pas trouvé. J'ai cependant retenu dans ma propre mémoire un ou deux faits qui me semblent aujourd'hui témoigner en faveur de ma précoce raison; je t'en parlerai quand nous nous reverrons.

« Oh ! le Palacret, mon cher Palacret ! que je voudrais tant revoir! les bois, la lande tout odorante de bruyères, où je vagabondais si joyeusement; les longues promenades avec notre père bien-aimé, dans ce pays pittoresque et sauvage, ces tête-à-tête sous le ciel bleu, où il m'initiait aux beautés de la nature et me la faisait aimer; avec quel soin il cherchait à former ma jeune intelligence ! Je me rappelle qu'à douze ans, j'avais déjà une passion très vive pour la lecture; il voulut me choisir lui-même les ouvrages, et me fit connaître certains volumes de Walter Scott qu'il aimait beaucoup.

« Oui, comme tu le dis, il était fort indulgent pour mes petites tentatives littéraires que je lui soumettais avec une confiance naïve. Il avait foi en mon avenir; et sans cette foi qui me soutenait, je n'aurais jamais osé écrire.

« Et la vieille Barbe, la meunière, tu ne m'en parles pas! ne t'en souvient-il plus? Moi, je la vois encore, toute maigre et toute ridée, assise devant Tâtre,

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iïiiiianl en silence sa petite pipe noire. J'entrais impétueusement : « Mère Barbe, voulez-vous bien me « donner un peu de votre bon pain bis? — Pour sûr, <( not* demoiselle. » Et elle me coupait une tranche de ce délicieux pain de Bretagne, dans lequel je mordais à belles dents. Quand j'avais fini, elle me faisait tirer deux ou trois bouffées de sa pipe noircie, et je repartais enchantée.

« Je me rappelle aussi qu'un peu plus tard, je n'avais pas de plus grand bonheur que de grimper dans le haut mûrier du jardin avec mon petit rouet. Je m'installais au miUeu des branches feuillues et restais là des heures entières à filer, en chantant des cantiques à plein gosier, tandis que les oiseaux gazouillaient au-dessus de ma tête.

« Pauvre sœur, j'ai les yeux pleins de larmes et je comprends bien tes attendrissements, en retraçant tout cet heureux passé. Grâce à ma mémoire implacable, j'ai pu décrire le Palacret et les joies d'enfant que j'y ai goûtées dans Au hasard^ celui de tous mes ouvrages que je préfère, parce qu'il est pour moi comme un album rempli de photographies , œuvres de ma mémoire plutôt que de mon imagination.

« Tu as pu vivre de la vie de famille, chère Marie, de ses joies et de ses espérances; moi, pauvre petite retardataire , je suis arrivée juste à temps pour en goûter les amertumes, en voir les douleurs, les privations, les tristesses, la dispersion, la ruine enfin.

« Tu as aperçu parfois, dans la campagne, des fleurettes s'épanouir môme sous l'orage (on s'épanouit

toujours quand môme à sa façon); c'est ce qui m'est arrivé ; et cependant, à l'âge où les autres s'établissent, je n'étais qu'une petite fille pour l'ignorance du monde et de tout. Depuis, la grâce divine m'a soulevée, car je restais beaucoup plus jeune que mon âge et toujours dans des positions extrêmement difficiles. Oh ! quelles faveurs Dieu m'a faites! J'ai eu bien à lutter,* mais j'ai toujours conservé devant moi le grand, le bon Dieu de ma première Communion.

« Adieu, chère Marie, je te remercie bien affectueusement et t'embrasse. »

Le Palacret, que Zénaïde aimait à l'égal d'un pays natal, était une propriété achetée par ses parents, dans la commune de Saint-Laurent , près de Guingamp, où la famille venait de Saint-Brieuc passer la saison d'été et les vacances.

Le Palacret, autrefois appelé Paraclet, était une ancienne Gommanderie, c'est-à-dire un fief ou bénéfice attribué à un Ordre mifitaire; cette origine quasi féodale permet de supposer que cette vieille demeure devait être pittoresque et peu banale. Le domaine, d'après un acte de 1845, « avait une contenance de dix hectares et renfermait des maisons et autres édifices, cours, jardins, prairies, terres labourables, bois de futaie et bois taillis, murs et franchises; plus un moulin à vent à deux tournants, et dépendances ».

« Tout près de la maison d'habitation se voyaient les ruines de l'ancienne Gommanderie, au milieu desquelles coulait le Jaudy, petit cours d'eau qui faisait marcher le moulin ; sur ses bords se trouvaient des plants de pommiers, avec cernure de saules, puis un

peu plus loin, Télan^^ à rouir le chanvre. » C'était de Tagreste et du primitif! Et l'on comprend que la petite Zénaïde se plût dans cette indépendance que donnent la solitude et la rusticité campagnardes; ce fut, redisait-elle souvent, le temps le plus heureux de sa vie et le plus en rapport avec ses goûts; dans ses dernières années, elle ne formulait qu'un rêve : revoir son cher Palacretl La mort la surprit avant la réalisation de ce désir.

Zénaïde aimait les arbres et passait des journées entières cachée dans un grand mûrier du jardin. Ecoutons ce qu'elle en a écrit dans un récit intime fait h ses lectrices :

« Je ne puis, moi, fille de TArmorique, cette terre où germent les chênes, me représenter une campagne sans arbres, c'est-à-dire sans ombre et sans couvert. Aussi je les aime très fort, et en voir tomber un me fait peine. Ma sympathie pour les arbres est déjà vieille; je me rappelle avoir tendrement aimé un mûrier. Inutile de dire que j'avais dix ans.

« Que les lecteurs me pardonnent de leur raconter ces souvenirs un peu enfantins. Je babille en ne suivant d'autre loi que ma fantaisie; et quand se lèveront devant moi les scènes de cet âge, pendant lequel les impressions sont si neuves et parfois si fugitives, j'en reparlerai. Rien ne me semble rafraîchissant comme ces brises qui soufflent du passé, de ce passé insouciant, heureux qui s'appelle l'enfance.

« Donc, j'avais dix ans.

« Je lisais alors le Robinson suisse, et le Robinson suisse me ravissait. Il m'avait même donné, s'il faut l'avouer, des goûts d'amazone qui durèrent une

grande année. J'aimais à nie coiffer de casquettes, à porter sur mon épaule un manche à balai en guise de fusil, à faire de mes jupons un pantalon à la turque. J'avais des frères complaisants à leurs heures. Ils m'avaient courbé une tige d'osier et avaient attaché les deux bouts par une forte ficelle tendue. Cela faisait arc; et cet arc en bandoulière, je me promenais gravement. A la ceinture de mon tablier — un tablier, quelle honte! — pendait un carquois formé d'un morceau de carton percé. de trous où s'enfonçaient à demi mes flèches, de courtes baguettes que je pouvais lancer à dix pas, et dont je menaçais les rares oiseaux qui passaient. C'était tout ce que je pouvais faire pour ressembler à un petit Robinson. J'avais beau désirer me perdre dans une savane quelconque, lancer mes traits sur un serpent boa ou un buffle furieux, cavalcader sur un onagre ou sur une autruche rapide, je me heurtais aux murs de notre jardin, je ne rencontrais pas le moindre reptile (ce qui du reste m'eût terriblement fait peur), je. n'avais pas l'ombre d'une monture sous la main. Le Robinson a le tort de ne pas compter une seule petite fdle parmi ses personnages ; cela fait que les jeunes lectrices qu'il électrise, ne trouvant d'autres types à copier que ces garçonnets aux pieds légers, aux mains adroites, sont portées à s'identifier avec eux. Depuis que ce bienheureux livre m'avait été donné, je ne rêvais plus qu'expéditions lointaines, qu'exercices gymnastiques, que nourriture sauvage, que grottes, que navigations. En un mot, j'étais devenue la plus aventureuse des petites filles.

« L'île déserte, ses travaux, son inconnu et ses

dangers me paraissaient mille fois préférables aux palais enchantés des contes de fées. Est-ce l'idée de voir se rendre utiles, à Tâge de toutes les faiblesses, ces travailleurs enfants agissant comme des hommes, qui les entoure d'un tel prestige? Je n'en sais rien : mais la vie laborieuse, active des Robinsons me plaisait bien davantage que la vie molle de ces princesses un peu sottes qui ne font rien, et se bornent à regarder agir la baguette magique d'un génie ou d'une fée.

u Aimant Robinson, je me pris d'une belle passion pour les arbres. Ce délicieux Falkenhorst, cet arbre maison, demeure d'été de mes héros, . me trottait par l'imagination. Il y avait bien dans notre jardin un vieux mûrier dans lequel, à défaut de mieux, j'aurais pu percher; mais si j'étais agile à la course, je n'avais jamais tenté la moindre escalade ; je ne savais pas du tout grimper; et, en cela, combien j'étais distancée par mes Robinsons, vrais chats sauvages !

« Enfin, un jour, ce désir de planer, ne fût-ce qu'au-dessus de nos fraisiers rampants et de nos carrés de légumes, me prit avec une telle force, que j'entassai des pierres contre le tronc pour diminuer la distance à parcourir. Je montai, non sans émotion, <urce mur fragile, et, ô bonheur! un bond me plaça (Mitre les branches. J'avais des écorchures aux doigts, mais je ne sentais pas la douleur. Une fois là, je <lemeurai un instant pour me faire à l'idée de me voir suspendue entre ciel et terre; je sentais venir le vertige, ni plus ni moins que si je m'étais trouvée placée en haut du clocher de la cathédrale de Stras-

bourg. Pour me donner du cœur, je me rappelai Jack Robinson dans son palmier.

« Une fois remise, je montai slyvc quelques défaillances dans les jambes, et je fis lestement le tour de l'arbre en marchant sur les grosses branches. Mes longues nattes s'accrochaient bien un peu ici et là; mais une amazone intrépide peut bien, sans crier, se laisser arracher quelques cheveux. Dans ma visite je rencontrai une branche qui s'abaissait d'une façon commode; je m'y assis solidement; j'avais le dos et les pieds appuyés; par les trouées de feuillage, mon œil plongeait dans les jardins voisins; dans mon nid de verdure j'étais invisible, et je n'avais qu'à étendre la main pour cueillir des fruits rafraîchissants, des mûres éclatantes, dont quelques-unes commençaient à devenir d'un noir brillant. Mon cœur battait avec force : j'avais conquis mon Falkenhorst, ma maison aérienne. Je gardai un silence discret sur mon ascension et je la recommençai tous les jours. J'étais positivement ravie de ma découverte; je m'isolais à plaisir; et quand d'autres enfants venaient partager les jeux de mes récréations, j'en étais plutôt fâchée que charmée, car, devant eux, je n'osais pas monter chez moi.

« Cela dura deux mois sans que je fusse inquiétée. Je montais et descendais si lestement désormais, qu'il n'était pas facile de me surprendre. Un jour je venais de m'installer dans mon fauteuil de branches ; je m'y balançais avec un plaisir toujours nouveau, en chantant un cantique dont l'air lentement cadencé me plaisait, quand j'entendis des voix au-dessous de moi. Je me penchai et je mis la tête à la fenêtre.

Mon père cl le jardinier étaient arrêtés tout près du mûrier.

*« Ce vieil arbre-là gêne bien ce coin du jardin, u monsieur, disait l'affreux homme. Pour les quel- « ques mauvaises mûres qu'il donne, ce n'est vrai- « ment pas la peine de conserver un arbre inutile. »

« Il mentait. Les mûres étaient bonnes et l'arbre avait son utilité.

(« Sans doute; mais les enfants s'amusent à élever « des vers à soie, reprit mon père avec sa bonté ordiu naire, et les feuilles leur servent. Depuis longtemps <( je l'aurais fait abattre sans cela. Vous disiez qu'il « pouvait tomber d'un jour à l'autre, Jacques; il me u paraît assez bien portant.

u — Un coup de vent le jetterait à bas, monsieur, u et alors un malheur pourrait arriver. Mlle Zénaïde « rôde assez souvent autour. Le tronc est pourri, et « les racines se soulèvent. Ecoutez plutôt! »

« Il embrassa le tronc et imprima à l'arbre trois ou quatre secousses vigoureuses qui l'ébranlèrent et faillirent me faire tomber. D'horribles craquements se faisaient entendre; et moi, pauvre ver à soie attaché aux branches, je suivais ces dangereux balancements, la poitrine si oppressée par la peur que les cris mouraient dans mon gosier contracté.

« Je n'entendis pas la réponse que fit mon père après cette démonstration brutale. Quand l'arbre reprit son équilibre et son immobilité, il avait quitté le jardin, et Jacques, l'abominable Jacques, bêchait tranquillement ses carrés. Je descendis en toute hâte, et je me lançai à la recherche de mon père ; il s'agissait de sauver mon arbre en protestant contre l'accu-

salion portée contre lui, en prouvant qu'il était solide, que les mûres étaient bonnes et les feuilles indispensables pour nourrir les vers à soie.

« Il était sorti, et je fus conduite à la pension, où je me tourmentai toute l'après-midi. Ce fut lui qui vint me cliercher le soir. L'occasion était favorable ; je ne la laissai pas échapper. En route, nous eûmes un entretien confidentiel; je lui avouai tout et demandai grâce pour l'arbre. Il commença par me gronder doucement de m'être ainsi exposée, et promit solennellement de retirer l'ordre qu'il avait donné.

« A peine arrivée, je m'empressai de courir au jardin pour mettre, à temps, un frein au zèle de Jacques. Hélas! il était trop tard! Falkenhorst, ma maison aérienne, mon cher mûrier, gisait à terre et couvrait les allées de son feuillage touffu. Si j'avais eu mon arc, j'aurais été capable d'envoyer une de mes flèches dans le gros dos de Jacques, à condition de ne lui percer que l'habit. Il n'était pas là ; et mes désirs de vengeance s'abîmèrent dans mon chagrin; je m'assis sur le tronc renversé et je pleurai amèrement. Cet incident termina ma carrière de Robinson. »

En même temps que les exercices au grand air et les plaisirs sains de la campagne développaient la vie physique de la jeune fille, et lui donnaient une santé qu'elle conserva sans défaillance jusqu'aux trois dernières années de sa vie, son père ne laissait pas que d'être fort attentif à cultiver l'éclosion des germes du talent littéraire qu'il avait admiré et encouragé chez elle. Il aimait à quitter Saint-Brieuc pour le Palacret, et à y oublier les tracas et les soucis

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multiples do sa charge, dans les longs téle-à-tête (juil avait avec sa Benjamine^ « cette petite rôveuse, qui ne se lassait pas de voir couler l'eau et reverdir les arbres ».

De son côté, Zénaïde avait pour son père une tendresse passionnée, dont on retrouve l'expression dans la page émue qu'elle consacra plus tard à sa mémoire, (Ml lui (lédi.-uit son livi'c Miss Idéal:

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