‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 13 sur 89 · A LA MÉMOIHE DE MON PÈRE · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIHE DE MON PÈRE

« Je ne Tai connu qu'en cheveux blancs, de haute taille, courbé sous le poids de la vie; et cependant il a été le premier juge de mes œuvres littéraires.

« Je feuilletais avec lui les pages jaunies des écrits de sa jeunesse; je lisais la grave correspondance qu'il avait entretenue .en 1806 avec un Intendant général du royaume de Bavière; j'aimais à lui entendre raconter sa vie fort accidentée par le malheur des temps.

« Deux de ces faits sont restés gravés dans ma mémoire : sa soumission quand son père, magistrat austère, lui commanda de se mêler à quatorze ans, au mouvement militaire qui ensanglantait l'Europe; son désintéressement quand, longtemps après, il accepta de défendre des accusés politiques qui ne trouvaient pas d'avocat.

Et c'est parce que je sais aujourd'hui ce que valent le respect de l'autorité et le désintéressement, i|uc je d('die ce livre à sa mémoire. »

.I.-M. Fleuriot lut donc le premier juge des écrits

de Zénaïde; et plus tard, « quand les mauvais jours arrivèrent », ses essais littéraires furent sa plus grande consolation. L'intrépide vieillard ne put rester indifférent aux luttes politiques soulevées par l'exil des Bourbons et l'avènement de Louis-Philippe; aussi, à partir de 1830, on le voit affirmant hautement sa foi politique, réclamer, pétitionner, dénoncer tous les abus, toutes les injustices. Son caractère généreux devait l'entraîner plus loin encore, et, comme sa fille vient de nous le dire elle-même, il ne craignit pas de compromettre sa carrière en acceptant de défendre des accusés politiques qui ne trouvaient pas d'avocat.

Ce trait de désintéressement fut le signal de sa ruine. Les uns prirent parti pour le généreux Président de la Chambre des avoués de Saint-Brieuc, et exaltèrent la dignité de sa conduite; les autres, émargeurs au budget et fonctionnaires publics, le désavouèrent âprement. Une grande partie des clients de l'étude la désertèrent; et voyant chaque jour sa charge péricliter, il se décida à la vendre.

Mais il n'était rien moins que riche; et ses adversaires crurent le moment favorable pour triompher de sa loyale ténacité, et assurer au gouvernement actuel une importante conquête.

On lui fit offrir un poste officiel qu'il refusa sans commentaires.

Voici quelques passages de la lettre qu'il écrivit à sa fille aînée au sujet de ce refus :

« Tu l'as su, ma chère Marie, j'ai refusé la position que m'offrait le gouvernement. Non, mille fois non, certes! je veux rester libre de combattre pour le bien et contre le mal. Ramper devant des hommes mépri-

KNFANCE ET ADOLESCENCE AU PALACRET. à /

sal)les se pavanant parés des dépouilles d'autrui, serait à mes yeux le comble de rinl'amie. Mieux vaut tôt finir et mourir à la peine, comme le dit l'aîné de noire race, et comme le pensent également le cadet et le puîné.

« Il ne faudrait plus que cela pour me faire détester l'existence! Non, non; marchons droit notre chemin ([uoi qu'il en arrive; non, jamais les parvenus, la ])liipart d'une ignorance crasse, tous enflés d'une fortune qui devrait les faire rougir, tant la source en est impure et illégale, jamais ces illustres médiocrités ne pourront dire qu'ils ont protégé les Fleuriot.

M Je sais que cela leur ferait grand plaisir de nous voir parmi les renégats; ils en comptent tant qu'ils doivent vraiment s'étonner que la corruption et les mauvais principes n'aient aucune prise sur de pauvres gens comme nous ; cela dépasse les bornes de leur faible intelligence.

« Le règne de tous ces utopistes finira peut-être plus tôt qu'ils ne le pensent ; et quand cela ne serait pas, on ne doit jamais, quoi qu'il en coûte, dévier du chemin de l'honneur, du bon droit et de la vérité. »

Ces derniers mots résument la vie de l'énergique lutteur. Entre le sacrifice de sa foi politique et celui de sa fortune, il n'avait pas hésité ; et, mettant comme toujours le devoir au-dessus de l'argent, il était rentré dans la vie privée.

Mais le poids de son héroïsme devait retomber lourdement sur lui et les siens. Sans parler de l'immense serrement de cœur qu'il éprouva à quitter cette profession qu'il aimait, et où il avait trouvé, non seulement de légitimes succès, mais encore l'es-

o8 ZENAIDE FLELHIOT.

time et la sympathie de tous, il devait voir bientôt l'avenir de ses enfants compromis et la gène s'installer sous son toit.

En effet, la Révolution avait dépouillé, comme on Ta vu, la famille Fleuriot d'une grande partie de ses biens patrimoniaux, et Jean -Marie, plus habile à défendre les intérêts de ses clients qu'à s'occuper des siens propres, n'avait pas amassé, dans l'exercice désintéressé de ses fonctions d'avoué, des revenus suffisants pour compenser la perte de sa charge.

Dieu l'avait frappé cruellement dans son amour paternel ; de ses seize enfants, il ne lui en restait plus que cinq : Marie, Théodose, François, Jean-Marie- Rose et Zénaïde.

Les deux fils aînés, Théodose et François, achevaient leurs études à Paris : l'un finissait sa médecine, l'autre son droit; et, pour faire face aux frais qu'y nécessitait leur séjour, la famille dut se retirer au Palacret, tandis que le troisième fils, Jean-Marie- Rose, prenait le parti de s'engager et de faire sa carrière dans l'armée.

J.-M. Fleuriot se vit donc bientôt forcé d'hypothéquer ses biens : le Seuren, Hesnos, Rubriant, la maison de Saint-Brieuc, Guenharic; enfin, en 18i5, le cher Palacret, dernier asile de sa famille, eut le même sort; et bientôt, malgré les privations de toute sorte, une véritable pauvreté vint s'asseoir au foyer du chevaleresque vieillard.

Il n'avait plus alors auprès de lui que ses deux filles Marie et Zénaïde. François, l'aîné des fils, ayant terminé son droit, s'était établi avocat à Lannion; Théodose, reçu docteur, mais ne pouvant, hélas !

ENFANCE ET ADOLESCENCE Ai; l'ALACHET. 1)9

allendro la clientèle, s'était résigné à partir pour l'étranger; Jean-Marie-Rose guerroyait en Algérie.

On peut comprendre ce que Zénaïde souffrait de cet état de choses, qui chaque jour lui apportait un déchirement nouveau ; aussi combien désirait-elle venir en aide à ses parents! Plusieurs fois, les nombreux amis restés fidèles à son père avaient fait à celui-ci des offres discrètes; mais il avait irrévoca-, blement repoussé toute idée de séparation d'avec sa Henjamin<\

Sur ces entrefaites, néanmoins, il re(;ut une lettre de M. G. de Keréver, châtelain des environs de Saint-Brieuc; elle était ainsi conçue :

« Mon cher Fleuriot,

« L'abbé de Brémoy, mon beau-frère, m'a dit que peut-être Mlle Zénaïde pourrait s'occuper de l'éducation de mes trois filles; je connais, par ouï-dire, toutes ses qualités de cœur et d'esprit, et je serais l)ien heureux si vous consentiez à vous en priver pour qu'elle prît place au milieu de nous. Madame de Keréver me charge de vous dire qu'elle vous en aurait une véritable reconnaissance.

« Dans l'espoir d'une prompte et favorable réponse, veuillez croire, mon bien cher ami, à mes sentiments tout dévoués.

c( Étienne-G. de Keréver. »

J.-M. Fleuriot se sentait découragé,, malade; la i,^';néreuse délicatesse de cette lettre vainquit ses dernières résistances. Selon son habitude de tout anno-

ter, il écrivit en marge cette sentence : « Le plus beau spectacle de Tunivers est celui de l'honnête homme en lutte avec l'adversité; mais il en est un plus noble encore, c'est celui de l'homme de bien qui vient lui tendre délicatement une main amie. »

La réponse fut affirmative et pleine de gratitude.

Quelques jours plus tard, le cœur serré, les yeux noyés de larmes, mais forte du devoir à accomplir, Zénaïde dit adieu à son cher Palacret et au père bien-aimé qu'elle ne devait plus revoir. A vingt ans, à l'âge de toutes les illusions, de tous les espoirs, de tous les rêves de bonheur, elle quittait ses parents et sa douce liberté, pour aller apprendre de par le monde la science de la vie.

Fidèle à noire promesse de laisser parler les documents originaux, et peu au courant des événements qui remplirent la vie intime de Zénaïde, pendant son séjour dans la famille de Keréver, nous nous sommes adressé à Mme Claire Perrigault née de Keréver, qui lui fut toujours très intimement unie.

Cette dévouée amie nous fit aussitôt parvenir un volumineux paquet de lettres des plus précieuses pour notre travail; on trouvera ci-après la réponse qui accompagnait ces manuscrits. Elle est comme le résumé de la vie de Zénaïde Fleuriot, de 1849 à 1867; résumé très fidèle, dont la correspondance avec sa famille fera connaître les détails.

« Saint-Brieuc, 27 février 1895.

« Mon cher Francis,

« Tu me demandes de te donner tous les détails dont je me souviens , sur notre bien-aimée amie

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Zénaïde; je te les envoie immédiatement. Combien je serai heureuse s'ils peuvent t aider à écnrc cette vie, si pure qu'elle n'a jamais donné prise à la plus petite malveillance; si dévouée, si noble, si désintéressée, que la raconter, c'est offrir à tous un suprême enseignement de bonté, de loyauté et de courage.

« Voici d'abord ses chères lettres, que j'ai conservées presque toutes avec le plus grand soin; les premières sont datées de 1860, époque à laquelle elle fit un assez long séjour à Paris, et en profita pour suivre les cours de Mme Pape-Garpentier qui l'intéressaient beaucoup. Jusqu'à cette année 1860, elle ne nous avait pour ainsi dire pas quittés, habitant avec nous Saint- Brieuc l'hiver, et Château -Billy l'été. Lorsqu'elle arriva à la maison, ce n'était encore qu'une enfant de vingt ans, gaie, charmante» attirant toutes les sympathies; elle fut traitée tout de suite en parente et en amie bien chère.

« Elle était spirituelle, aimable, jolie, et ne s'en doutait pas, je pense, car il n'y avait pas chez elle l'ombre d'une coquetterie ; elle ne prenait pas le moindre souci de sa toilette, forcément très simple; mais il était une chose reconnue à la maison, c'est que, eût-elle mis une marmotte sur sa tête, elle eût été charmante encore, tant son élégance naturelle parait le moindre vêtement.

« La vie qu'elle menait au milieu de nous était une vie sérieuse; et jamais elle n'a cherché d'amusements au dehors. Elle aimait Dieu et le voyait partout ; elle le servait fidèlement sans craindre la fatigue : que de fois n'assistait-elle pas à la messe du matin dans

SKJOl U DANS LA KAMILLK l)K KKHKVEH. 63

la semaine, parcourant à pied le chemin qui séparait le château de la ville !

> Il n'y avait pas de bonnes promenades sans elle; du reste, Alix et moi la considérions comme une grande sœur très aimée; et en dehors des études, nous ne pouvions la quitter. Tu verras par les lettres que je te confie, combien nous lui étions chères aussi. Tu le sais, j'ai été longtemps faible et soulï'rante, à Tépoque de mon adolescence; elle me portait alors dans ses bras, et me soignait avec tendresse; elle fut bonne, toujours bonne ; et quand j'eus des enfants, je ne voulus pas permettre qu'ils lui donnassent d'autre nom que celui de « Tante » ; il me semblait inq)ossiI)le de les entendre lui dire : « Mademoiselle », alors que nous étions liées depuis si longtemps par une afl'ection si tendre.

u Elle a écrit presque aussitôt son arrivée à la maison ; elle composait des comédies très spirituelles et très animées, que nous jouions à sa grande joie et à la nôtre.

« C'était le soir, lorsque les enfants étaient couchés et que mes parents faisaient leur partie de cartes, que Zénaïde écrivait sur ses genoux, au miheu des conversations auxquelles elle prenait part. « Souvenirs d'une douairière », « Une famille bretonne », « La vie en famille », etc., ont été ainsi composés auprès du foyer familial. Nous étions heureux de ses succès et nous préférions à tous les livres ses ouvrages au style ferme et imagé, où nous retrouvions des scènes de notre vie de tous les jours, des traits de notre enfance, des figures, des caractères que nous connaissions et qu'elle peignait avec une grande

vérité. En effet, ces enfants ces jeiwies filles vivaient près d'elle, car dans ses œuvres la trame est presque toujours vraie; elle donnait seulement l'essor à sa brillante imagination pour broder sur le thème réel : c'est ce qui rendait ses personnages si vivants et si attachants.

« Notre chère Zaza ne s'occupa de notre éducation que jusqu'en 1860; à partir de ce moment, elle resta près de nous comme notre meilleure amie, employant la majeure partie de son temps à écrire; elle voyageait quelquefois et retrouvait au retour sa chambre toujours libre et notre affection toujours la même. Notre père Faimait comme l'une de nous; notre famille était la sienne et nos amis étaient ses amis.

« Tout lui est arrivé à la fois, la fortune et les adulations; mais elle ne nous a pas oubliés pour cela; elle savait que dans ce coin de Bretagne elle était aimée d'un amour fidèle, qu'elle nous rendait bien, du reste.

« J'arrive maintenant à son installation à Saint- Brieuc, dont tu fus la cause déterminante. Tu sais, mon cher Francis, qu'elle t'aimait d'une manière particulièrement tendre; tu avais perdu ta mère si jeune que son cœur t'avait adopté pour son enfant; tu venais bien souvent à Château-Billy où toutes nous t'aimions; et les jours que tu passais à la maison étaient pour nous des jours de fête. C'est pour te soustraire à la camaraderie des enfants de Plouaret, presque tous d'une condition inférieure à la tienne, qu'elle demanda à ton père de te confier à elle pour te faire suivre les cours de Saint-Charles, à Saint- Brieuc; sans cela nous ne nous fussions jamais sépa-

SKJOril DANS LA FAMILLE DE KEREVEH. 6o

rés; ni mon père, ni ma mère n'auraient voulu lui (lire, j'en suis sûre, que le moment était venu de nous quitter; nous l'aimions tous trop pour cela.

« A la fin de l'année 186G, elle avait déjà une certaine ré[)utation littéraire, et ses revenus étant plus considérables, elle loua un appartement à Saint- Brieuc, et t'envoya à l'école Saint-Charles comme externe; tu sais mieux que moi avec quelle tendresse elle eut soin de toi.

« A peine installée, le choléra éclata dans la ville et les environs; il devait frapper cruellement à notre porte, en nous enlevant ma sœur Alix et ma pauvre mère. Alix était celle de nous que préférait Zénaïde; elle était fière de son intelligence, de sa beauté; et combien Alix l'aimait-elle !

u Ceux qui ont lu « Alix » n'ont-ils pas pleuré comme moi, au récit de celte agonie, de cette douleur qui trouvait un écho dans tant de cœurs! Ma sœur était prise d'une attaque de choléra à quatre heures (lu matin, et mourait le soir môme, à dix heures. Zénaïde accourut à la première annonce de la maladie, et ne la quitta pas durant sa journée de martyre, lui prodiguant ses soins, la consolant , la réchauffant sans craindre l'affreuse contagion. Elle nous suivit ensuite à Château-Billy, où ma mère, brisée par le chagrin, tomba frappée, elle aussi, par le môme mal; pendant plusieurs jours, elle lutta avec nous contre cette terrible maladie qui devait nous enlever notre pauvres mère. La mort d'Alix brisa le cœur de Zénaïde ; elle ne voulait plus croire au bonheur humain. Hllle porta comme nous, avec nous, ce deuil des vêtements et du coeur; et ceux qui la voyaient

après ce grand chagrin, avaient peine à la reconnaître.

u Voici, mon cher Francis, les détails que tu m'as demandés, et si tu en veux d'autres, dis-le-moi, je t'en prie; et je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour que ce caractère si grand, si noble, si loyal, si beau, soit bien connu. Hélas! je ne puis croire parfois que tout est fini, que nous ne la reverrons plus ! elle était si forte, si vaillante, qu'il semblait que nous dussions être rappelés avant elle.

« Adieu, mon cher Francis, use de moi, je t'en prie, comme d'une personne qui sera heureuse de faire quelque chose pour la mémoire de notre chère morte, justement et tendrement aimée de nous tous, à jamais.

« Ton amie bien affectionnée,

« Claire Perrigault de Keréver. »

Zénaïde Fleuriot a donc quitté le toit paternel pour se rendre à Château-Billy, résidence d'été de la famille de Keréver, où elle trouve un intérieur bienveillant et sympathique, mais étranger.

Pour cette nature impressionnable et tendre, l'épreuve dut être douloureuse. Habituée à la plus complète indépendance, elle avait vécu jusque-là, pour ainsi dire, au milieu des fleurs, des champs et des bois, et on pouvait lui appliquer avec justesse ce qu'elle dit d'une de ses héroïnes : « Bouillante d'entrain, exubérante de vie, c'était une belle plante sauvage riche de toutes les sèves, éclatante de toutes les couleurs, saturée de tous les parfums, mais aimant

SÉJOUR DANS LA FAMILLK DE KEUÉVER. 67

à les livrer au vent : ce qui lui nuisait dans un autre monde que la iamille. »

A peine installée à Château-Billy, elle vient rassurer ses chers parents, dont elle pressent l'inquiétude, et cherche à les initier à son nouveau genre de vie.

A SA SOEUR « Château-Billy, 5 septembre 1849.

« Ma chère Marie,

u Je t'envoie cette lettre par M. Tabbé de Brémoyi frère de Mme de Keréver, qui retourne à Guingamp ; je sais que vous devez être si anxieux d'avoir de mes nouvelles que je vous écris tout de suite mes premières impressions.

« Que papa ne se tourmente pas; M. et Mme de Keréver sont parfaits pour moi ; non seulement d'une exquise politesse, mais encore pleins d'afl'abilité , d'attentions et de prévenances^ Ils m'ont fait l'accueil le plus afTectueux et m'ont tout de suite mise à Taise. Quant à mes élèves, je me sens un peu gênée devant elles : elles sont trop avancées.

' Marie, l'aînée, fait les problèmes les plus difficiles ; et les petites ont presque ri quand je leur ai parlé des quatre règles.

« Aussi, pour répondre à la confiance et aux bontés de M. et de Mme de Keréver^ serai-je obligée de travailler sérieusement; je n'ai ni maîtres pour m'expliquer, ni livres pour apprendre; si encore je pouvais aller à Saint-Brieuc, je tâcherais de trouver des

ouvrages qui me faciliteraient l'intelligence de ces études; mais c'est imposible.

(( Donne-moi des nouvelles de tous, surtout de papa; comment est-il? Dis-lui que je suis très bien ici! Ah! si j'avais un peu d'audace! mais je reconnais mon incapacité, il faudra bien que je parvienne à y remédier.

« Je ne puis, ma chère Marie, t'en dire plus aujourd'hui. Quoique je n'aie pas commencé mes fonctions sérieusement, il faut que je m'y prépare; et je n'ose m'absenter trop longtemps du salon. Je te dis donc adieu; et je t'embrasse ainsi que mon cher père, maman et Frantz.

P,-S. — « Les piqûres d'amour-propre ont déjà commencé pour moi; il y a ici des ouvrières de Saint-Brieuc qui me regardent avec une mine stupéfaite et des yeux étonnés! Qu'importe! je veux être courageuse; et cela m'est si doux de penser que je ne suis plus à la charge de nos bien -aimés parents; ne leur parle pas de ceci, surtout.

« Adresse tes lettres à l'abbé de Brémoy, il me les fera parvenir; ce sera toujours des ports de lettre économisés, il nous faut y regarder de si près. »

Que pouvaient être ces piqûres d'amour-propre à côté de l'immense chagrin qui allait transpercer le cœur filial de Zénaïde? Jean-Marie Fleuriot, ce père qu'elle aimait, admirait, vénérait si absolument, mourait après une très courte maladie. Il y avait à peine deux mois que Zénaïde l'avait quitté. Elle ne se consola jamais de n'avoirpu recevoir, avec ses conseils

paternels, sa suprême bénédiction. Sous le poids dé cette douleur intense, elle écrivit à sa sœur.

« Ghàteaii-Billy, 9 novembre 1849.

« Ma chère Marie,

« J'apprends à l'instant la mort presque subite de notre malheureux père; je ne croyais pas qu'il fût si près de sa fin, et ce coup m'est d'autant plus douloureux que je n'ai pu partager tes peines et tes fatigues. Je n'ai reçu ta lettre que trop tard. Au moment où je l'ouvrais, le service était déjà ter-

mine

u Hélas ! je n'aurai donc pu assister à son dernier moment, recevoir sa dernière bénédiction! ni dire une prière sur sa tombe avant qu'elle se ferme pour toujours I

« Je viens du moins môler mes larmes aux tiennes, ma pauvre et bien-aimée sœur, et te supplier de ne pas perdre tout courage. Tu sais quelle affection j'ai pour toi, elle augmente encore par ce nouveau malheur; ainsi donc, si tu m'aimes comme ta sœur, ton enfant (car c'est toi qui m'as élevée et initiée aux tristes choses de la vie), modère ton chagrin, et conserve-toi pour moi et les autres. Nous sommes faits pour le malheur sous toutes les formes : il nous poursuit! Ah! que du moins nous nous aimions; je dis : nous aimer! pouvons-nous seulement nous aimer? Je m'arrête, car je sens mon cœur se briser.

« Adieu, ma bonne sœur, h toi de boire le calice jusqu'à la lie ; à toi de consoler notre pauvre mère, à

toi de rendre les derniers devoirs à celui qui n'est plus. Adieu, je t'embrasse ainsi que maman et Frantz; mais j'ai le cœur brisé. Donne-moi le plus de détails possible, je t'en prie. »

A LA MÊME « Ghàteau-Billy, 11 décembre 1849.

« Ma chère Marie,

(( Voilà longtemps déjà que je ne t'ai pas écrit, et je n'ai encore reçu de toi aucune réponse; ce silence prolongé m'étonne et m'inquiète; aussi, craignant que tu n'aies pas reçu ma lettre, je me décide à t'écrire par la poste. Je ne sais rien de ce qui est survenu, rien des affaires importantes qui se sont passées. Écris-moi donc un mot, cela ne coûte rien, puisque tu dois envoyer tes lettres chez l'abbé de Brémoy, qui se charge de les transmettre à Château-

Billy.

(( Je brode un petit bonnet pour le bébé qu'attend Mme de Keréver, et je travaille beaucoup pour mes élèves. Il n'y a plus que les chiffres qui me gênent encore un peu ; elles sont récalcitrantes à la littérature; mais je tiens bon, car elles ne l'ont jamais étudiée; et leur mère, au contraire, est très désireuse que je développe leur intelligence de ce côté.

(( Adieu, ma chère Marie, parle-moi de notre bienaimé père. N'a-t-il rien dit pour moi? »

SÉJOia DANS LA FAMILLE DE KERÉVER. 71

A LA MÊME « Ghâteau-Billy, 20 décembre 1849.

« Ma chère Marie,

u Merci de ta bonne lettre! combien elle m'a émue, Je m'attendais à cette mort douce et résignée, soumise aux volontés de Dieu.

(i II a été chrétien jusqu'à la dernière heure; il a compris, je le vois, combien il m'en coûtait de ne pouvoir me rendre près de lui.

« Mon cœur la bénit I Qu'elle reste à son devoir I » ces dernières paroles dites, pour moi, me seront comme un testament sacré, je veux qu'elles demeurent la règle de ma vie. Ne jamais compter avec ses goûts, ses attraits; rester à son devoir : ce fut le résumé de son existence; j'espère que cette devise sera le résumé de la mienne.

« Ah! ma bonne sœur, que j'ai de larmes dans les yeux, et d'amertume dans le cœur; mais je puis encore prouver mon respect et ma tendresse à ce bien-aimé père en priant pour lui; cette pensée seule mest une consolation et un soutien.

A SA MÈRE « Ghâteau-Billy, 1" janvier 1830.

« Ma chère maman,

« Mme de Keréver écrivant à l'abbé de Brémoy, je profite de cette occasion pour vous envoyer quelques lignes.

« Malgré tous nos malheurs, et peut-être à cause

d'eux, je viens vous souhaiter une bonne et heureuse année. Ce vœu n'a pas le défaut d'être trop téméraire, car il me semble qu'il est impossible de subir, dans le court espace d'un an, plus de peines et de chagrins que nous ne venons d'en éprouver; aussi il ne sera pas difficile à cette année d'être meilleure ; et Dieu veuille qu'elle le soit pour vous et pour nous!

« Dites à Marie et à Frantz que je leur souhaite aussi une bonne année, et que je les embrasse; et recevez pour vous-même, ma chère maman, les vœux et les embrassements de votre respectueuse et afïectionnée fille. »

A SA SOEUR « Ghâteau-Billy, mardi gras 1830.

« Au moment où je t'écris, ma chère Marie, les petites filles ont congé pour le mardi gras, et sont à se promener avec des amies. M. et Mme de Keréver lisent auprès du feu; et moi, je t'écris dans ma classe où je suis toute seule et souiîrant quelque peu du froid. Je vais essayer d'étudier; mais si tu savais combien c'est difficile d'apprendre ainsi seule, sans maître. Je n'ai plus goût à la lecture; et tous ces apprêts de bal m'ont déroutée. Je me voudrais à l'été, alors je pourrais sortir et je me trouverais moins triste.

(( Réponds-moi un peu plus longuement, et donnemoi des nouvelles du pays. Gomment! mon pauvre Conservatoire de Saint-Laurent ne m'a pas survécu! toutes les chanteuses de Sainte-Cécile doivent être consternées?

u Oiravez-vous mis sur la tombe de papa? une croix, je pense. Quelle douloureuse chose que d'être pauvres et destinés toujours à l'être! Je viens de brûler un de mes romans; et cependant j'étais convaincue qu'il m'aurait rapporté quelque chose ; l'autre suivra, je pense; car à quoi bon le copier pour ne même pas pouvoir tenter la fortune!

A LA MÊME

« Ghàteau-Billy, février 1830.

« Ma chère Marie,

« Ne pourrais-tu envoyer par l'abbé de Brémoy quelques jolis livres tels que « Souvenirs d'une mère u de famille » et des vers? c'est un appAt auquel mes élèves commencent à mordre. Envoie-moi aussi mes livres d'étude, Catéchisme de persévérance, etc. ; tout cela fait diversion aux règles d'intérêt.

« Je vais étudier sérieusement maintenant, car les jours allongent. Ne le ferais-je qu'une heure tous les malins, ce serait toujours autant.

« Mon léger pécule est presque épuisé; et cependant je n'ai rien acheté d'inutile ; j'ai été, au contraire, aussi économiquement que possible, faisant faire ma robe de deuil par une petite ouvrière; aussi ne va-t-elle pas très bien, mais qu'importe! ce n'est pas cela qui m'inquiète. C'est ma robe de tous les jours. Si tu savais dans quelles transes j'ai été! Figure-loi que cette mauvaise étoffe verte a été brûlée par la teinture, et que le bas s'est tout effdé; impossible de repriser. L'aiguille faisait des trous, tellement l'étoffe

74 ZÉNAÏDE FLELRIOT.

était claire ; impossible aussi de rentrer, car alors ma jupe devenait trop courte. Je mourais de honte; enfin j'ai pu tirer un morceau du devant que cache mon tablier, et qui m'a servi à raccommoder le bas; je souffre de me voir ainsi; mais il faut se résigner et attendre la fin des premiers six mois, ainsi qu'il a été convenu. Je ne voudrais rien demander à ces bons amis avant le terme fixé. »

A LA MEME « Ghàteaii-Billy, 2 mars 1850.

« Mme de Keréver a mis au monde, hier à quatre heures, une belle petite fille qui aura nom Louise. La maman est bien et n'a plus maintenant que de la faiblesse.

« Libre aujourd'hui à cause de ce grand événement, je t'écris sans savoir cependant au juste quand partira M. de Brémoy; mais je ne crots pas qu'il reste très longtemps à Château-Billy.

« Je me vois forcée de rayer à l'anglaise, sur des devoirs écrits par ces demoiselles, car je n'ai plus de papier.

« J'ai lu sans discernement, me dis-tu, ma chère Marie; mais non; et je reconnais maintenant combien mes lectures me servent. Crois-tu qu'avec l'éducation négligée, tronquée, incomplète que j'ai reçue, je serais en état d'enseigner, si je n'avais parcouru ces ouvrages dont j'ai su exprimer le nécessaire et l'intéressant? Non, ma chère sœur, et quoi qu'on dise, les bons livres instruisent toujours un peu ; je me trouve bien heureuse aujourd'hui de posséder ces connais-

SKJOUIl DANS LA FAMILLE DE KEREVER. 7»

sances de pncoiillc que je dois ù mon gofit pour la lecture.

u On s'étonne ici de ne pas me voir disposée à aller à Saint-Brieuc, et Ton me dit qu'il n'est pas naturel, A mon Age, de tant aimer la campagne et la solitude. Je ne puis cependant pas avouer que, par tempérament, j'aimais assez autrefois le monde et la ville, mais que mon cœur est à jamais fermé à la joie par notre ruine et nos malheurs : j'aime mieux passer pour sentimentale que me plaindre de ma destinée.

« Ne va pas croire, ma bonne Marie, que je suis jalouse des plaisirs que prennent les autres jeunes filles; non, bien loin de là; mais tu conviendras qu'il n'est pas gai, après avoir entendu parler fêtes et plaisirs, d'aller seule se creuser la tête sur des livres secs et arides, et de se retrouver pauvre institutrice, « la a bonne d'école », comme m'appellent les habitants de Ploufragan, bourg où se trouve notre paroisse. Mais qu'importe! j'éprouve une sorte de joie austère devant ma jeunesse sans bonheur, éclosant sur les ruines de notre petite fortune. Que Dieu soit béni de tout! cette vie n'est qu'une épreuve; on n'emporte que ses actes et ses souflVances.

« Voici une lettre que j'ai recjue de la modiste de Saint-Brieuc; j'en ai été bien humiliée. Je te la copie :

« Mademoiselle,

u Veuillez, je vous prie, me donner l'adresse de Mademoiselle votre sœur pour que je puisse m'entendre avec elle, au sujet du paiement d'une somme

(( de 86 fr. 95, que Madame votre mère me redoit « encore.

« J'ai appris les malheurs de votre famille, et mon u intention n'est pas d'exiger un paiement immédiat; « mais je désirerais cependant rentrer peu à peu dans « une créance déjà ancienne.

«Veuillez agréer, Mademoiselle, mes salutations « empressées. »

« J'ai le cœur horriblement serré, sachant bien que nous ne pouvons payer maintenant. Que faut-il que je réponde? Adieu. «

A LA MÊME

« Château-Billy, 3 avril 1850.

« J'ai reçu, ma chère sœur, et la lettre et ton petit paquet. Je t'en remercie, et je suis bien reconnaissante de ce que tu m'as confectionné ! Quand pourrai-je jamais m'acquitter? en tout cas, sois sûre, ma chère Marie, que ton affection et les soins que tu m'as prodigués ne s'effaceront jamais de mon cœur ni de ma mémoire.

« J'ai dû m'acheter des gants de laine à 1 fr. 25; je ne pouvais m'en passer, maintenant que je ne porte plus de manchon. Je les ai choisis aussi bon marché que possible. Ne prends pas ceci pour des plaintes; je sais bien que l'impuissance est ton partage, je ne fais que t'entretenir de mes petites affaires.

« La famille de Keréver ayant été au Pardon de Cesson, je me suis risquée à y aller avec eux. Le temps était affreux; aussi n'ai-je vu personne en tra-

versant la ville, Dieu merci 1 Tu me dis de demander à Mme de Keréver les petits objets qui me manquent, tels que gants, brodequins, etc. ; certainement, elle ne me refuserait pas; mais cela me coûte tellement de demander, que je préfère m'en passer; et cependant je vois avec terreur que mes chaussures commencent à s'user, que la semelle ne durera plus longtemps maintenant; que vais-je faire? »

A LA MEME « Chàteau-Billy, M avril 1850.

« Ma chère Marie,

H Malgré le peu de temps dont je dispose, vu la nombreuse compagnie réunie à Ghâteau-Billy pour le baptême de Louise, je ne veux pas laisser partir Tabbé de Brémoy sans t'écrire quelques lignes.

« C'est, tu le sais, Mlle Fanny de R... qui est la marraine; elle est accompagnée de ses deux nièces, Léonie et Emma de K..., qui sont bien les plus jolies personnes qu'on puisse voir. Malgré leur présence ici, mes élèves n'ont pas congé, et je donne mes leçons comme à l'ordinaire. J'ai été au baptême à Ploufragan ; l'enfant a reçu les prénoms de Louise- Marie-Fernande; c'est Fernand, son frère, qui est parrain.

< .lai reçu une lettre du pauvre Jean-Marie, qui m'a navrée. Bien qu'il ne se plaigne pas, on sent combien il soutire, lui aussi, de notre position; il me dit : « Si j'avais assez d'argent pour le voyage, je *< demanderais quelques jours de permission, car j'ai

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