‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 14 sur 89 · Z EN AIDE FLEURIOT · texte numérisé non relu

Z EN AIDE FLEURIOT

(( parfois une envie déraisonnable de vous revoir « tous; hélas! en ce moment, je ne le puis! je suis « cependant bien économe; mais en arrivant à Luné- « ville, le régiment a dû souhaiter la bienvenue aux « camarades et j'ai été obligé de donner comme les « autres, ce qui a épuisé mon petit avoir. » Et il ajoute : « Je vais bien, mais je suis souvent triste en « pensant à vous et à notre situation à tous ».

« Et moi donc, je n'ai pu retenir mes larmes en lisant ces lignes; et dire que nous ne pouvons ni les uns ni les autres lui envoyer la moindre pièce d'argent!

« Avez-vous des nouvelles de Frantz? On prédit une prochaine crise à Paris.

« Écris-moi longuement; et dis-moi comment se trouve maman. Et toi-même, vas4u mieux? »

A LA MÊME « Ghâteau-Billyj 14 mai 1850*

« Mme de Keréver ne paraissant avoir aucune occasion, je me décide, ma chère Marie, à t'écrire par la poste, car mon silence trop prolongé pourrait t'inquiéter. Non, je ne veux pas que tu m'achètes de robe; je porterai celle-ci tant qu'elle ira, car je sais combien vous avez besoin de compter. Je vais demain à Bringolo pour l'installation de l'abbé de Brémoy. J'ai hésité, ne sachant si je devais accepter; mais comme tout le monde y va, je ne veux pas rester seule ici; d'ailleurs, mon deuil m'empêche de faire toilette, ce qui légitime la simplicité de ma mise auprès de toutes les invitées, qui seront très élégantes. »

SÉJOUR DANS LA FAMILLE IJE KEllKVEH. 79

A LA MÊME « Chàteau-Billy, 27 juin 1850.

« Longtemps j'ai attendu une réponse de toi, ou, au moins, quelques lig^nes par occasion, et je n'ai rien reçu. Ce silence prolongé m'inquiète, car je sais que tu as été malade et je crains que tu ne t'en ressentes. Ce qui m'a lait patienter jusqu'ici, c'est l'espoir que je conservais de voir Frantz aux courses de Saint- Brieuc; mais on ne l'a point aperçu, il n'est donc pas venu? Je n'ai pas voulu paraître aux courses, j'ai cru que mon deuil ne me le permettait pas.

(f Avez-vous des nouvelles de Théodose; où est-il maintenant?

« Parle-moi de tout cela^ écris-moi longuement; embrasse pour moi maman et Frantz, etc.

P.'Si — « J'ai de détestables plumes, et ne veux pas me servir de celles de mes élèves. Marie ne prend plus (jue des leçons de dessin, et Claire est à Bringolo; je ne fais donc travailler qu'Alix en ce moment, et j'y arrive facilement; elle est si intelligente I Mais ce terrible chiffre reste incompréhensible pour ma pauvre tête, et m'assomme. »

, A LA MÊME

4 Ghàteau-mily, 2o juillet 1650.

« J'ai eiilin de tes nouvelles, ma chère Marie; l'rantz me (quitte en me laissant sous l'impression des choses étonnantes, absurdes et fausses, qu'on lui

a débitées. Je vais tout te dire et tout réfuter; après, tu jugeras. On m'accuse de faire des vers; je t'ai déjà dit que les petites filles m'avaient pillée, alors que j'étais sans méfiance, et qu'elles avaient trouvé des lambeaux de rimes; on m'a plaisantée et j'ai ri la première de ces enfantillages! Mme de Keréver s'est rappelé à ce sujet les jours de sa jeunesse où elle composait des romances, tandis que son amie de R... faisait des vers et des romans ; elle-même avoue que c'est un passe-temps comme un autre, et un passetemps très innocent.

« Du reste, je ne quitte jamais ces dames; quand pourrais-je faire des vers? tu vois, ma chère Marie, que tout cela est bien faux.

« Je ne fais pas arranger mon chapeau; je n'achète pas d'ombrelle, à quoi bon? je ne vais pas en ville.

« Je me lève à cinq heures tous les matins, car j'ai voulu essayer de faire moi-même la jupe de ma robe d'indienne; je me suis hardiment lancée; je crois que je réussirai.

P. -S. — « Écrivez-moi donc sans enveloppe, quand cela n'est pas indispensable ; il nous faut regarder de si près. »

A SA MÈRE « Château-Billy, 8 novembre 1851.

(( Voici le Second anniversaire de papa, ma chère maman ; je ferai dire line messe au boiirg, pour le repos de son âme. J'aurais voulu satisfaire mon plus ardent désir, qui est de lui voir une tombe conve-

SÉJOUU DANS LA FAMILLE DE KERÉVER. 81

nable ; cela m'est absolument impossible, hélas! (j liant à prt'sent.

u J'ai appris que vous aviez été à Guingamp et que vous aviez dîné avec l'abbé de Brémoy; il eût été mieux (rattenJrc patiemment de nos nouvelles, ma chère maman; Marie et moi sommes convenues de ne vous écrire que par occasion, et cela par nécessité d'économie.

« Nous ne recevons pas de nouvelles de Frantz; lui aussi est sans argent, et l'espoir no vient pas.

« Je désire beaucoup le retour du printemps, car à cette époque nous nous concerterons, Marie et moi, pour aller vous trouver. Je serais heureuse de vous voir plus souvent; mais il faut attendre encore et surtout rester tranquille où l'on est, puisque nous y sommes forcés. Adieu, ma chère maman, je vous embrasse comme je vous aime, en espérant des jours meilleurs. »

A SA SŒUR « Ch'âteaii-Billy, 27 novembre 1831.

« Je réponds à ta lettre, ma chère Marie; tranquillise-toi, tout va bien. Nous nous mettons à jouer la comédie, et voici comment cela est arrivé. Pour passer le temps, Fernand de Keréver voulut un jour organiser une petite pièce, et me pria d'y assister. Il avait fait monter tous les domestiques, qui devaient donner quelques épingles pour le spectacle.

<( La comédie ne commença môme pas, les préparatifs n'étant pas terminés à temps ; et je congédiai l'assistance, en promettant que le lendemain on

serait dédommagé. Je fis en effet apprendre des fragments à'Esther à Marie, Alix et Claire, et nous jouâmes à la satisfaction de chacun. Gela nous semble un moyen de passer quelques bonnes soirées ; et le côté utile pour moi, est de faire apprendre aux enfants presque sans travail les chefs-d'œuvre de Racine. Nous rejouâmes plusieurs fois, et on en parla à M. Fabbé de Brémoy qui me reprocha de ne pas l'avoir prévenu, et me fit promettre de lui écrire les jours de représentation. Je n'osais le faire, mais la lettre suivante m'y obligea.

« Avez-vous oublié, ma bonne Zénaïde, la promesse « que vous m'avez faite à votre départ de Bringolo? « Disposez-vous les acteurs et actrices à leurs rôles? « Préparez-vous les décorations de votre théâtre? (( Hâtez-vous, car il me tarde de juger par moi-même « de votre taient d'artiste dramatique, que j'ai eu le « regret d'ignorer jusqu'à ce moment, et de celui de « mes chers neveu et nièces. Je compte, sans tarder, « vous faire une petite visite; et je vous l'avoue, il « me serait infiniment agréable de vous voir à la « tête de votre troupe, que vous devez parfaitement « diriger, et d'assister à la représentation que vous « avez bien voulu m'annoncer. Qu'on se prépare « bien vite, car je ne serai pas longtemps sans « apparaître. Laissez-moi vous dire, ma chère Zénaïde, « combien j'ai été heureux de vos visites à Bringolo; « elles ont été bien courtes, mais j'espère que plus « tard il y aura compensation. Répondez-moi sans « tarder, je vous prie.

« Votre tout dévoué en N. S.

« J. DE Brémoy, pr. »

A SA SOKUR « Chàteau-Billy, 15 décembre 1852.

« Je reçois aujourd'hui le paquet et ta lettre, ma chère Marie, et à ma grande surprise, tu ne me parles pas de deux lettres que je t'ai envoyées depuis ta visite. J'ai fait parvenir la première par l'abbé de Brémoy; la seconde a dû t'arriver par la poste, puisque vous êtes toujours au Palacret.

« Xous sommes forcées de reconnaître qu'il est presque heureux que notre pauvre père ait terminé sa triste vie ; il n'eût pas résisté à ce nouveau coup. Pauvre Palacret, vendu 11 050 francs! en vérité c'est dérisoire, et l'acquéreur de Robien et de Guenharic doit joliment s'enrichir. Désormais, c'est bien fini; nous n'aurons plus de déceptions, de ce côté du moins; pour être expropriés, il faut être propriétaires, et ce titre ne nous appartient plus.... Dieu l'a permis.

« Ne pourrais-tu m'envoyer par l'abbé de Brémoy (cela ne coûterait rien) ton cahier de vers? Je m'efforce toujours de donner le goût de la littérature à mes élèves, et j'emploie tous les moyens possibles. J'aurai grand soin de ton cahier; mais cependant, si tu tiens à le garder, je ne veux pas t'en priver.

« Adieu, ma chère Marie, il y a beaucoup de monde au chAteau et je ne puis t'en dire plus long cette fois; :il me faut secouer ma douleur et renfoncer mes [armes. Dieu m'en donne la force! »

84 ZÉNAÏDE FLEUUIOT.

A LA MÊME

« Ghûteau-Billy, 2 juillet 1853.

« Je ne puis te dire, ma chère Marie, tout le bonheur que m'a causé ta lettre. Je suis si inquiète de toi depuis que je te sais en proie à cette vilaine mélancolie engendrée par les malheurs sans nombre qui ont fondu sur notre famille !

« Un de ces jours, on dira pour toi, à ma recommandation, une messe à Notre-Dame d'Espérance, et j'importunerai tant de mes prières cette bonne et puissante Mère qu'elle obtiendra ta parfaite guérison ; mais il faut que tu m'aides et que tu appelles à toi toute ton énergie d'autrefois pour chasser les papillons noirs,

(( Que veux-tu? se consumer de regrets ne sert à rien; laissons-nous aller dans la main de Dieu. Je conçois bien ta tristesse, ma pauvre et bonne sœur; que de fois, moi aussi, je suis si découragée qu'il me semble être tout à fait abandonnée et sans espoir; mais je prie, et je me relève fortifiée pour la lutte de la vie; je tâche d'être gaie malgré mon chagrin, car il ne faut pas un visage triste auprès de la jeunesse.

« Tu n'as pas besoin de me le dire, ma chère Marie ; c'était sûrement pour mon bien que tu me reprenais ; maintenant que j'ai des enfants à diriger, je reconnais la nécessité des réprimandes. Je sais être sévère avec mes élèves pour les habituer à supporter les contrariétés et les malheurs, si l'avenir leur en réserve. Plus tard, elles me remercieront d'avoir contribué à

SÉJOUR DAiNS LA FAMILLE DE KERÉVER. 85

déraciner des défauts qui eussent empoisonné leur vie.

(( Adieu, ma bonne sœur, courage et confiance. »

A SA MÈRE

« Chàteau-Billy, 30 juillet 1853.

u Ma chère maman,

« La tabatière que je vous envoie, n'est ni chère ni élégante, mais j'ai pensé qu'en attendant elle valait mieux qu'une empruntée. Si j'avais eu des fonds, je vous en aurais acheté une plus belle; acceptez toujours celle-ci jusqu'à l'hiver prochain.

« Frantz ne m'a pas écrit; réussira-t-il? je n'en sais rien, mais je l'espère, car il le mérite par sa parfaite bonne conduite, sa vie de privations et son travail si persévérant.

(( Adieu, ma chère maman, je vous écrirai encore s'il y a du nouveau; ne me répondez pas; il nous faut tellement calculer. Offrez un souvenir respectueux à mon oncle et à ma tante. J'aurais bien voulu accompagner Marie dans le voyage qu'elle va faire à Saint- Laurent pour vous embrasser, mais j'ai dû m'acheter un peu de linge, et je me vois forcée d'attendre; car cela a épuisé mes ressources, et j'en ai le cœur bien gros, je vous assure. »

A SA SOKUR

« Chàteau-Billy, 29 août 1853.

« Ma chère Marie, « Je suis bien tourmentée de ne pas avoir une lettre

de toi; si, à mon tour, Dieu m'envoyait une maladie, il ne te suffirait pas d'avoir de mes nouvelles tous les mois, n'est-ce pas? eh bien ! fais comme tu voudrais me voir faire, et écris-moi plus souvent. Tu sais qu'on t'a défendu de t'inquiéter; aussi n'avais-je pas voulu te parler de toutes les démarches que nous faisons en ce moment pour que François puisse obtenir la place déjuge qu'il désire. M. *** a exagéré les choses en disant que notre frère ne l'obtiendrait pas. Le Préfet est pour lui; tout le monde désire le voir réussir, et s'il avait voulu s'y prendre plus tôt, il serait sûr de sa nomination ; c'est ce que M. de la T..., que j'ai vu hier, m'a dit ; il a ajouté que s'il ne passait pas cette fois et que la justice de paix de Lannion devînt vacante, il la lui ferait obtenir; tu vois que cela ne serait que retardé en supposant, ce qui n'est pas sûr du tout, que les protections de son concurrent soient plus puissantes que les siennes. : « Sois tranquille, ma chère sœur, ton exemple me guérit des inquiétudes stériles. Je fais des démarches ; j'espère voir mon frère réussir, mais je ne souffrirai nullement si tout cela est inutile. La volonté de Dieu s'accomplira; s'il veut que mon frère soit nommé, il le sera;' sinon, j'adorerai les desseins de la Providence, et je ne me rendrai certainement pas l'imagination malade de regrets.

« Maman se porte à merveille; j'ai pu lui envoyer quelque argent, et elle attend, sans s'ennuyer, à Saint- Laurent, la nomination de François. D'ailleurs, tu sais que notre frère a maintenant une assez belle situation comme avocat, pour la prendre chez lui cet hiver; de toutes manières, dit notre chère mère, « je vais

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M être très bien... ». Fais comme elle, ma chère sœur, regarde avec calme notre position, et tu verras qu'elle s'améliore : Maman sera heureuse, quoi qu'il arrive, puisque ou François aura une bonne place, ou il conservera une clientèle qui devient, paraît-il, très jolie. Mon bonheur à moi sera complet si tu évites de retomber dans tes idées tristes; ce sombre caractère ne t'est pas naturel. Vois donc les choses parleur bon côté, et pense comme moi que les malheurs imaginaires sont pires que les malheurs réels. Tâche d'avoir, ainsi que nous, une confiance sans bornes dans la Providence; rien n'arrive sans sa permission; laissons-la donc agir, et vivons sans nous manger l'âme d'inutilités, et sans laisser vagabonder notre imagination.

c( Mais rappelle-toi que si tu es ma meilleure amie, si j'aime à te dire mes petites affaires, tu me dois aussi les tiennes. C'est à force de concentrer tes souffrances réelles, que tu t'en es forgé d'imaginaires; mais quelles qu'elles soient, je te demande à les partager, et je veux que tu me les dises toutes.

« Adieu, ma chère et bonne sœur, ne te laisse pas ainsi aller, je t'en prie; abandonne-toi à Dieu notre Père, et tu redeviendras bien vite ce que tu as toujours été, la meilleure des sœurs, nous donnant à tous l'exemple de la gaieté, du courage et de la patience. »

A LA MÊME « Chàteau-Billy, 25 décembre 1853.

<• Ma chère Marie, « Tu ne me parles pas de ta santé ; dois-je supposer

qu'elle est bonne, puisque mon afieclion exige que tu me mettes de moitié dans toutes tes souffrances? J'ai fait ta commission au docteur Lemoine; il m'a dit qu'il t'avait soignée comme sœur d'anciens camarades, et qu'il ne voulait absolument pas accepter d'honoraires. J'ai eu beau insister, il ne veut pas entendre raison, et m'a fait promettre de venir déjeuner avec sa femme, pour me punir, dit-il, d'avoir pensé à lui payer des soins qu'il te donnait comme ami.

(( On ne saurait agir avec plus de délicatesse, et je ne pourrai reconnaître ses bons procédés qu'en le prenant comme médecin; mais, Dieu merci, j'ai une santé qui ferait de moi une bien pauvre cliente.

« Je crois que je me passerai de chapeau neuf cet hiver; si cependant François est nommé, je lui demanderai de m'en payer un ; le cher frère me doit bien cela pour toute la peine que je me suis donnée.

« Allons ! François réussira sûrement ; un bonheur n'arrive jamais seul! »

A LA MEME « Château-Billy, 18 août 18o4.

u Tu sais peut-être l'heureux événement qui nous arrive, ma chère Marie; mais, dans le doute, je dépense quatre sous de grand cœur pour te dire que François est nommé juge de paix à Plouaret. Le voilà en bon chemin, et notre mère a un asile assuré pour ses vieux jours; Plouaret est une des plus belles justices de paix du département, et tout près de Lannion, où François est très aimé. Je reçois force compli-

SÉJOUR DANS LA FAMILLi: DE KEUKVER. 89

ineiils de nos amis qui sont enchantés de le voir parvenir à celte place, que tant d'autres désiraient.

« Quelle joie pour notre mère, chère sœur, quelle joie pour Théodose et Jean-Marie I et pour nous, quel soulagement de voir notre mère passer tranquillement et avec les aises de la vie les dernières années de son existence si éprouvée ! Sa résignation et notre courage ont leur récompense.

H Je compte me rendre dans quelques jours à Saint- Laurent, pour le déménagement; puis j'irai les installer à Plouaret; mais avant tout, je veux m'entendre avec François pour faire transporter sous le porche les restes de notfe bon père et lui élever un simple, mais convenable monument. Ne regrette pas de n'avoir pu faire placer une croix sur sa tombe au Palacret : nous étions si pauvres que cela était impossible; notre désir suppléait à notre impuissance, et notre bicn-aimé père ne nous en protège pas moins.

« Maintenant, tu n'as plus de sujets d'inquiétudes. François est casé; moi, je suis heureuse ici, autant qu'on peut l'être loin de sa famille, car Mme de Keréver et les siens sont charmants pour moi ; Théodose s'établira peut-être comme médecin, par ici, l'été prochain, et nous pourrons envoyer un peu d'argent au cher Jean-Marie.

■ « Je veux te donner un exemple de la délicatesse de Mme de Keréver; j'ai bien besoin d'une robe, elle me conseille souvent d'en acheter une, alors elle ^ regarde ses fdles, et quand je dis que mes moyens ^^ne me le permettent pas, elles se mettent à sourire en ^Kajoutant que je serai forcée d'en avoir une malgré ^B^moi.

« J'ai VU en ville la robe en question; mais je veux leur laisser le plaisir de me ménager la surprise, et je feins de tout ignorer.

« Pourras-tu lire tous mes griffonnages? j'ai tant de plaisir à causer avec toi, chère bonne sœur, j'ai le cœur si joyeux, que mon papier se noircit sans que je m'en aperçoive, et je prends toujours un autre petit bout pour finir.

{( Adieu, je t'embrasse dans mon bonheur, qui n'est que le reflet du vôtre, et te dis : à bientôt! »

A LA MÊME « Ghàteau-Billy, 5 septembre 1854.

« J'arrive de Saint-Laurent, où j'ai passé huit bienheureux jours avec notre mère; mais Mme de Keréver ayant, en ce moment, sa grande buée, j'ai cru que je devais revenir pour l'aider. Je retournerai à Saint-Laurent pour le déménagement de maman, qui ne peut guère s'effectuer avant la Saint-Michel. François, désirant la maison de l'ancien juge, ne peut l'occuper que lorsque celui-ci sera parti ; les vieilles dames chez lesquelles il habitait à Lannion sont presque folles de chagrin, et tous ces messieurs du tribunal veulent aller l'installer.

« Il a été visiter son canton et il en est enchanté, ainsi que de la manière dont on a accueilli sa nomination ; c'est un sentiment général; les visites et les lettres de félicitations l'accablent.

« Avant que les dernières formalités soient remplies, il doit se passer quelques semaines , et il espère

obtenir du Président de Lannion la permission de terminer trois alïaires qu'il a commencées, et qui doivent être très rémunératrices pour lui. Tu comprends qu'il n'a pas un moment de libre, car il est toujours en courses pour sa maison et ses affaires.

<( Que j'ai donc été heureuse, chère Marie, du bonheur de notre chère mère! si tu la voyais! elle est rajeunie de dix ans, elle fait tisser de la toile pour des chemises; je lui ai arrangé sa petite toilette, et elle attend gaiement le moment du départ.

« Après l'installation de François, j'irai avec elle faire quelques visites, car elle connaît à Plouaret plusieurs personnes qui habitent justement la place du Vieux-Marché, où est située leur future maison. »

Zénaïde est donc maintenant quelque peu rassurée sur l'avenir des siens , et délivrée de poignantes inquiétudes à leur sujet; elle est toute à la joie.

Mais, une ombre de deuil s'appesantit encore une fois sur son cœur. Son frère Théodose succombe à l'étranger, au moment où il allait revenir en Bretagne pour s'y fixer. Aucune lettre ne nous transmet de détails sur cette nouvelle épreuve, à laquelle une consolation ne tarde pas à succéder, comme nous le dira la lettre suivante.

A SA SOEUR

« Chàteau-Billy, 19 mars 1857.

« Je t'écris encore cette fois par la poste, sans attendre une occasion; la bonne nouvelle que j'ai à t'annoncer en vaut la peine.

« Un beau mariage se présente pour notre frère François. C'est la récompense de sa parfaite bonne conduite d'étudiant à Paris, et des si dures privations qu'il a endurées avec tant de courage. Il a été, dans toute la force du mot, « un piocheur », et c'est pourquoi il est arrivé.

« La jeune fille qu'on lui présente a une dot fort ronde. Elle est petite, assez bien de traits, a de beaux yeux, mais pas de teint. Elle est bonne, pieuse et fort intelligente, très aimée de son père et de ses frères. Elle a vingt-six ans, et se nomme Jenny Le Nouvel. Pour me faire connaître sa parenté, on m'a envoyé une lettre de part d'un deuil de famille, et j'y lis des noms bien connus dans les Côtes-du-Nord : M. et Mme Rivot des Gourtils, née du Largez, M. et Mme Grimault de Lanoë, M. et Mme Le Nepvou de Carfort, née Daniel de Kérinou, les familles Prigent de Kerallain, Duportal du Goazmeur, Le Goarant de Tromelin, etc., etc. Tu vois que cette noblesse n'a pas dédaigné le nom si honorable et si honoré que portait notre bien-aimé père. — Notre future bellesœur est petite-nièce de Daniel de Kerbriant et petitefille de Daniel de Kérinou, procureur du roi à la cour royale de Tréguier, élu plusieurs fois aux Etats de Bretagne; en 1789, il fut nommé député; suppléant de la sénéchaussée de Lannion le 4 avril 1823, dans sa soixante-dix-huitième année ; son acte de décès lui donne le titre de Doyen des avocats.

« Le futur beau -père de François s'appelle Domingue Le Nouvel; il est avocat et propriétaire à Saint-Jean Brézéhan en Ploumilliau.

« Sa femme est Marie-Anne-Éléonore de Kérinou.

SKJOUR DANS LA FAMILLE DE KEHÉVER. 93

« Je te donne tous ces noms, ma chère Marie, sachant combien tu aimes à connaître les détails de parenté, qui ont bien leur importance; c'est aussi pourquoi la famille Le Nouvel s'est empressée de me les fournir.

« Voici donc, ma pauvre chère sœur, une grande aisance apportée dans le ménage de notre frère ^ et dont profitera notre mère. Il est probable que tu pourras vivre avec eux, et aider notre jeune belle-sœur dans les soins de son intérieur.

« C'est un bonheur inespéré, dont nous ne saurions trop remercier la Providence.

« Après de si dures et amères souffrances, cette éclaircie jette en mon cœur toute une suite de douces espérances que tu comprends.

« Mais je te laisse savourer la bonne nouvelle. Les fiançailles sont faites; on a même fixé hier le jour du mariage, qui aura lieu le 21 avril, dans la paroisse de Ploumilliau.

« Je ne sais encore si je pourrai y assister; mais je prierai quand même, avec eux et pour eux.

« Je t'embrasse, le cœur bien dilaté cette fois. »

A SA BELLE-SCKUR MADAME FRANÇOIS FLEURIOT « Ghâteau-Billy, 21 septembre 1857.

« Ta lettre m'a causé un si vif plaisir, ma chère Jenny, que je ne veux pas remettre à plus tard une bonne et longue causerie, semblable à celle que nous faisions dernièrement à Plouaret, dans votre maison du Vieux-Marché.

« Te voilà donc à peu près convaincue de cette espé-

rance qui me rend tout heureuse , car tu as dû deviner que j aime sincèrement les enfants, et que ce poupon-là est déjà à mes yeux un bien cher petit personnage.

« Gomme tu vas t'amuser à préparer ce trousseau qui doit avoir tant de charmes pour une mère future ; quel plaisir nous aurions à confectionner ensemble ces chemises longues comme le doigt, ces jolis bonnets, si petits qu'ils ne coifferaient pas le robuste poing de ton mari; mais puisque je ne puis t'aider, je m'en dédommage sur la coiffure de cérémonie; j'y emploie consciencieusement tous mes loisirs libres ; mais c'est long, très long; il est heureux que j'aie du temps devant moi; j'éprouve, du reste, un plaisir infini à broder mon petit bonnet, quand je pense que c'est pour lui ou pour elle que je travaille. J'espère que Marie a déjà reçu ta lettre; je sais quel immense plaisir cette grande nouvelle fera à son excellent cœur, et combien elle en sera joyeuse.

« François a dû te parler de mon succès littéraire : il m'a beaucoup étonnée. Je ne pensais plus à cette feuille envoyée dans un moment perdu, et sans aucune idée de réussite.

« Je n'ai pas aperçu, heureusement, mon nom dans l'exemplaire qu'on m'a envoyé ; et j'ai écrit aujourd'hui même à Lyon, pour prier le Directeur de le garder pour lui : je tremblais de le voir apparaître sur un journal, car si j'écris pour me distraire, je ne veux pas me poser en femme auteur. Mme de Keréver assure que c'est pour ne pas éloigner les prétendants ; j'en ris, mais ne puis lui accorder cela, d'autant moins que j'allie avec mes goûts littéraires des goûts de ménage qui sont souvent plus utiles.

SÉJOUR DANS LA FAMILLK DK KFRÉVER. 9o

« Ne m'oublie pas auprès de maman, chère Jenny, et parle-lui quelquefois de « Zaza »; c'est un peu niais, tous ces surnoms, mais dans sa bouche cela me semble si alTectueux.

u Je vais m'occuper du berceau ; je vous envoie, à François et à toi, un double baiser, et t'assure, ma chère sœur, de ma sincère affection. »

Notre jeune auteur parle pour la première foisd'uii succès littéraire; il est vrai qu'elle le fait avec tout le dédain possible; ce succès devait pourtant décider de sa carrière. Elle avait envoyé à Lyon une nouvelle intitulée « La Fontaine du Moine-Rouge » pour un concours proposé par la France lilléraire. Sa pièce avait remporté le premier prix malgré les nombreux concurrents masculins, et les amis de Zénaïde insistèrent alors vivement pour qu'elle utilisât au profit du public les dons de l'esprit qu'elle avait reçus en partage. Se laissant persuader, on la vit se mettre sérieusement à l'œuvre, mais en doutant toujours d'elle-même, comme le prouve la lettré suivante adressée à sa belle-sœur.

A LA MÊME

« Ghâteau-Billy, 8 juin 1858.

<( Ma chère Jenny, je te demande instamment de m'envoyer la lettre du général de R..., car tu ne me dis rien de la façon dont elle est écrite, ni de ses appréciations sur ma nouvelle. Ce serait un hasard si je réussissais et, bien que je nV compte guère, je fais tout pour que le succès vienne tôt ou tard.

96 ZÉNAÏDE FLEUUIOT.

« Donne-moi aussi beaucoup de détails sur ton fils. Marie m'écrit qu'elle la trouvé charmant; mais c'est bien vague, et j'aurais voulu savoir de quelle couleur étaient ses cheveux et ses yeux; enfin une espèce de portrait : à quatre mois, on peut déjà voir quelque chose.

« J'espère que l'indisposition de ton père ne sera rien et que tu es déjà rassurée sur son compte.

« Je m'en rapporte à maman pour causer avec son petit-fils; s'il a de l'intelligence, comme je le pense, il en fera usage de bonne heure, et deviendra vite intéressant. »

Au concours suivant de la France littéraire, Zénaïde Fleuriot envoya deux pièces de vers qui obtinrent encore le premier prix, et une nouvelle en prose intitulée « Une heure d'entraînement », également couronnée et qui fut imprimée dans la revue avec les paroles élogieuses de son directeur, M. Péladan :

« Mlle Anna Edianez, dit-il, est Bretonne, et ses écrits respirent le parfum du genêt, préférable assurément, dans le voisinage des bruyères vertes, aux odeurs musquées de la grande ville. Les récits do notre conteuse ont l'austérité, mais aussi l'originalité des paysages de sa contrée, où bien des âmes ont inscrit sur leur blason la devise énergique du Breton : (( Potius mori quam fœdari ! » (Plutôt mourir que de se souiller!) Il y a dans les compositions de Mlle Anna Edianez une qualité rare aujourd'hui : c'est la sobriété. Nous lui en tenons compte d'autant plus

SKJOUIl DANS LA FAMILLE DE KERÉVER. 97

que nous ne voudrions pas lui demander pour ses récits, des ornements de plus qui rendraient les descriptions lopographiques moins rapides.

« Dans « Une heure d'entraînement » les caractères sont exactement profilés; ils ne se démentent pas jusqu'à la fin. «

Après une analyse de la nouvelle, M. Péladan ajoute :

« Tout cela forme un thème excellent dont la moralité n'a rien d'apprêté. Nous en témoignons notre satisfaction à Mlle Anna Edianez, qui n'a qu'à persévérer dans cette voie pour arriver à un terme qui l'honorera et la placera au nombre de ces femmes d'élite, faites pour le labeur de la pensée, et qui, nous n'en doutons pas, ont une mission à remplir dans l'œuvre réparatrice de notre société finissante. »

On le voit, Zénaïde avait pris un pseudonyme pour écrire; elle signait : « Anna Edianez » ; ce dernier nom, très transparent du reste, n'était que celui de Zénaïde renversé. Elle le conserva pour ses premiers ouvrages publiés à Paris. Les deux pièces de vers couronnées à ce même concours de la France littéraire étaient les suivantes : une poésie intitulée «' Premier chagrin », dédiée à Mlle Louise de K..., et un sonnet que nous citons, parce que, comme le dit M. Péladan, « si la richesse des rimes laisse un peu à désirer dans les vers de notre spirituel lauréat, d'un autre côté ce sonnet a de l'énergie; et c'est là ce qui a vraiment

u mérite dans une femme auteur. »

98 ZENAÏDE FLELRIOT.

«RETAGNE ET BRETONS

La Bretagne est pour moi ce qu'est au voyageur Le toit hospitalier où ses membres reposent, Ce qu'est au roitelet le rameau protecteur Qui cache le doux nid où ses petits éclosent.

Et c'est avec amour que mes regards se posent

Sur son sol émaillé de bruyères en fleur,

Sur ses clochers à jour, aimés du laboureur.

Sur ses prés verdoyants que des ruisseaux arrosent.

Les Bretons sont naïfs et sauvages; tant mieux! C'est qu'ils ont conservé la foi de nos aïeux Et leurs mâles vertus et leur hardi courage.

On peut toujours compter sur leurs bras et leur cœur; Les uns restent d'airain; l'autre bat quand l'honneur Fait retentir près d'eux son sévère langage.

Anna Edianez, sans en concevoir le moindre orgueil, avait été vraiment heureuse, cette fois, de son succès littéraire et des encouragements qui lui étaient arrivés de toutes parts; les paroles de son père : « Elle ira loin, cette petite! » se faisaient alors entendre à son cœur comme une assurance de succès.

Mais cette joie fut encore traversée par un grand chagrin. Sa jeune belle-sœur, Jenny Fleuriot, déjà souffrante, voulant à tout prix aller voir son père malade, prit en ce voyage un refroidissement qui ébranla si fortement sa santé qu'elle s'alita pour ne plus se relever.

Elle mourut le 14 septembre 1858, à peine âgée de vingt-sept ans, après dix-sept mois de mariage. Ce fut une grande douleur dans toute la famille; et Zénaïde, avec son cœur aimant et tendre, n'en fut pas la moins

atteinte. C'est pour soulager sa peine et se distraire de son chagrin qu'elle se livra plus que jamais à ses travaux littéraires et se mit, par correspondance, en rapport avec des éditeurs parisiens, leur proposant plusieurs ouvrages qu'elle tenait en réserve, attendant le moment favorable.

Le chapitre suivant nous dira ce que furent ses débuts.

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