CHAPITRE IV
Premières publications (de 1859 à 1862). — Jugement de M. Alfred Nettement sur ses œuvres.
Zénaïde Fleuriot aimait la famille de Keréver comme si elle eût été la sienne, et elle témoigna aux jeunes filles qui lui avaient été confiées la plus tendre sollicitude; la lettre suivante en donne la mesure; elle est écrite à sa chère Glaire, retenue à la maison par son état de santé. Cette fois-ci, Zénaïde n'a pu la porter dans ses bras, la distance est trop grande; mais pour qu'elle prenne part à la partie de plaisir chez le recteur de Saint-Agathon, où s'est rendue toute la famillle, elle lui en fait parvenir une espèce de journal. Les plus petits détails y sont notés avec une si ingénieuse fidélité que la jeune recluse peut s'imaginer qu'elle a passé, elle aussi, quelques jours de gaieté sous le toit du recteur.
« 26 mai 1858.
« Je t'ai promis, ma petite Claire, de t'écrire pendant notre séjour à Saint-Agathon, pour te dédom-
mager do n'avoir pu nous accompagner; cela t'aurait vraiment trop fatiguée. Il n'y a que quelques heures que nous sommes arrivées, et je songe à remplir ma promesse de t'envoyer les détails de notre excursion. La route a été charmante : soleil de printemps, rosée d'automne, chemin d'été. Tu sais comment nous voyageons dans nos parties de campagne : on dit la prière du matin ou du soir, et, cela fait, on cause ou on chante. Aujourd'hui le chœur n'est pas brillant, on ne s'entend pas : Fernand siffle ; Alix, de sa voix claire, entonne successivement plusieurs romances; je fredonne un cantique.
« Pas le moindre incident jusqu'au presbytère, où nous arrivons après trois heures de marche ; nous faisons invasion dans la cuisine. L'abbé Le Bret accourt et nous souhaite la bienvenue. Une petite difficulté s'élève : notre chambre à coucher, notre colombier, comme dit le recteur, est encombrée de pommes de terre ; on s'arrangera tout de môme. Je monte pendant que Fernand endosse son costume de chasseur et que notre hôte s'apprête à le suivre ; on siffle Diavolo ; ils s'en vont et nous leur souhaitons bonne chasse. Ils ne sont pas partis depuis cinq minutes, que Marie nous annonce leur retour ; je ne puis y croire, ce sont bien eux cependant : Fernand a fait une chute, son genou est déchiré, il porte bravement son écorchure, mais remet la chasse à l'après-midi. Ce petit événement nous pousse au jardin; le recteur lit son bréviaire, et, peu après, m'invite à jouer aux pièces avec lui; Marie, Fernand et Alix se retirent pendant ce temps auprès de la vigne, et, la partie finie, nous nous joignons à eux. Midi va .sonner, on annonce
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trois nouveaux visiteurs inattendus. Le petit presbytère se remplit; mais la cuisinière ne perd pas la tête, et bientôt on nous appelle à table. J'ai à ma droite le cher recteur, à ma gauche un vieillard dont les beaux cheveux blancs me font envie.
« Après le repas, auquel nous faisons honneur, nous allons dans le jardin jouir du beau soleil et des charmes d'une conversation intéressante; puis tout le monde se sépare. Fernand repart pour la chasse; nous rentrons et lisons. Mais on parle de jouer : je me transporte à la table ronde qu'on a recouverte d'une serviette, je perds, puis je gagne, et je viens t'écrire pendant que Marie et le recteur sont aux prises. Alix arpente la chambre et vient se planter derrière mon épaule, en marmottant des paroles que ses éclats de rire rendent inintelligibles; Fernand, qui est rentré de la chasse, se prélasse dans un fauteuil, Diavolo fait la guerre aux insectes. Je te quitte, car on va jouer au diable. A tout à l'heure.
(( Au diable a succédé un jeu d'esprit, puis le jeu des mâchoires. Il faut que je te raconte un terrible accident qui a précédé le souper; au retour d'une charmante promenade, nous entendons des gloussements désespérés : c'est une poule qui a failli se noyer; on la soigne, on la pouponne; je te tiendrai au courant de sa petite santé. Après le repas du soir, nous bâillons de fatigue, et nous regagnons « notre appartement ».
« Grimpe avec nous, ma Clairette, ce bout d'escalier; deux portes se présentent ; au bas de l'une d'elles, remarque un trou rond; c'est le passage des chats, ce
qui annonce un grenier; l'autre porte s'ouvre : une niche véritable s'olîre à tes yeux ; ni plancher, ni plafond; un carreau donne un peu de jour et une trappe, qui s'ouvre dans le grenier, laisse carrière au vent; pour meubles, un lit, un grabat, un vieux bois de bibliotlièque servant de fruitier, sanctifié par une Vierge en porcelaine : voilà une exacte et fidèle description de notre chambre à coucher; mais je t'assure que nous n'y engendrons pas la mélancolie et que nous y dormons à qui mieux mieux. »
« Vendredi.
« Nous avons fait les paresseuses ce matin, ma Claire, et je viens te donner des nouvelles de la poule : elle va mieux. Nous déjeunons sans le recteur, qui est parti pour Guingamp appelé par un malade; puis nous allons à l'église.
u Dès que le maître du logis est rentré, on avance la table de jeu sur laquelle un chûle remplace la serviette; c'est plus élégant et plus commode. M. Le Bret perd toujours, et nous complotons une partie perdante, qu'il gagne de la meilleure foi du monde. Ensuite nous allons faire la prière du soir dans la charmante église, et nous nous promenons au clair de lune jusqu'au ruisseau. Nous rentrons et nous montons nous coucher. Bonsoir, ma Clairette. A demain 1m joie de te revoir.
u Zaza. »
Les lettres qui suivront celle-ci nous conduisent de septembre 18t)0 à janvier 1802. Mais avant cette époijue, un grand événement s'est accompli pour
Zénaïde : elle a publié son premier ouvrage à Paris, en 1859.
Encouragée par l'accueil fait à ses deux premières nouvelles, elle entre résolument dans la voie où la poussent impérieusement ses aptitudes et ses succès. — Elle s'adresse d'abord à M. Ambroise Bray, éditeur catholique, qui publiait alors les œuvres d'une femme de lettres au talent sain et justement estimé, Mme Bourdon. Elle lui écrit pour lui proposer son premier ouvrage, recueil de nouvelles sous le titre : Souvenirs d'une douairière^ et, à sa grande joie, il est accepté. Ce livre est dédié « A ses sœurs d'affection, Marie, Alix, Glaire et Louise de Keréver ».
Homme d'esprit et de goût, M. Bray pressentit que cette femme à l'intelligence remarquable, au talent honnête et pur, ne tarderait pas à conquérir une certaine célébrité. L'avenir lui donna raison : ses quatrevingt-trois ouvrages en font foi.
« Il y a dans ce livre. Souvenirs d'une douairière^ dit M. Hippolyte Violeau, écrivain fort estimé et digne de l'être, un talent d'observation, une finesse d'aperçus, une vérité de sentiments qu'on est heureux d'applaudir.... Dans chacun de ces récits domine toujours une pensée morale et d'autant plus salutaire qu'elle s'épanouit, pour ainsi dire, tout naturellement, au milieu des fleurs de la route. »
Zénaïde aimait par-dessus tout la vérité, ce qui l'engagea à solliciter la critique impartiale et éclairée d'un auteur distingué qu'elle ne connaissait encore que par ses écrits, mais dont le talent et le caractère lui inspiraient une estime profonde et comme une sorte de vénération. C'était M. Alfred Nettement, alors
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représentant du Morbihan, fondateur du journal rOpinion publique qu'il dirigeait, ainsi que la Semaine des familles, avec autant d'autorité morale et religieuse que de talent littéraire.
Voici la réponse qu elle reçut :
« Mademoiselle,
u Je ne puis assez vous remercier de ce que vous voulez bien me dire d'indulgent et d'aimable pour des travaux consciencieux, sans doute, mais dans lesquels je voudrais avoir mis plus de talent, puisqu'ils sont consacrés au service de la bonne cause. Quant au livre de Nouvelles dont vous me parlez, il ne m'est pas encore parvenu ; je ne puis donc ni vous donner les conseils que vous voulez bien me demander, ni vous dire si des travaux analogues pourraient entrer dans le cadre de la Semaine des familles. J'attendrai donc l'envoi du volume pour répondre à ce passage de votre lettre.
« Agréez, mademoiselle, mes respectueux hommages.
« Alfred Nettement. »
Les Souvenirs d'une douairière, mieux expédiés, arrivèrent à M. Nettement, qui, après lecture faite, ouvrit toute grande A Anna Edianez la porte de la Semaine des familles. Elle y fît son entrée au mois d'août 1859, par un court roman intitulé Projets d'avenir^ premier anneau de cette chaîne non interrompue d'oeuvres charmantes qu'elle y publia depuis l'année 1859 jusqu'à sa mort en 1890; durant cette longue collaboration, ses ouvrages, nous croyons
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pouvoir le dire, ont formé un des attraits les plus puissants de cet intéressant journal.
A la fin de 1859, Zénaïde publia encore un volume de nouvelles intitulé : Marquise et pêcheur^ puis Une famille bretonne, dédié à Mme de Keréver, et à bon droit, car c'est bien sa chère famille d'adoption que l'auteur a voulu peindre, reproduisant l'heureuse vie et les gais propos de cette aimable jeunesse qui s'épanouissait à ses côtés.
Au mois de juillet 1860. Anna Edianez faisait paraître dans la Semaine « La vie en famille », dédié à Mme Alfred Nettement. Vers la fin de cette même année, désirant s'entendre verbalement avec ses éditeurs, elle vint à Paris et y fit un assez long séjour. Elle fut reçue intimement dans les familles Nettement, Lecoffre, Bray et aussi chez M. et Mme Mathieu, dont la fille Eugénie avait épousé le peintre de la cathédrale de Ouimper, M. Yan d'Argent. Ce milieu artistique et littéraire plaisait beaucoup à Zénaïde. Mme Mathieu fit d'elle à cette époque un très beau portrait au pastel. Voulant profiter de son séjour à Paris pour suivre les cours de Mme Pape-Carpentier qui l'intéressaient vivement, Zénaïde y puisa d'utiles notions pour parfaire l'instruction de ses jeunes amies de Saint-Brieuc.
La plupart des lettres qu'a bien voulu nous confier Mme Claire Perrigault de Keréver nous ont paru donner de si naïfs et intéressants détails sur ce premier voyage à Paris, que nous les transcrivons in extenso.
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A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER « Paris, 22 septembre 1860.
« Je n'ai pas besoin de te dire avec quel plaisir j'ai reçu ta lettre, ma Claire ; seulement elle commençait par « iMa chère Demoiselle ». Hum! cela est bien poli, et j'aime presque autant Arthémise! Sauf cela, j'ai été bien heureuse de te lire, ma Clairette, et je ne veux pas remettre à te recommander très sérieusement de ne pas trop manger de pommes, car la saison est fatale pour vous. Songes-y, je ne veux pas, au loin, entendre parler d'indisposition; or cela finit toujours par là quand on absorbe sans raison ; ne serait-ce qu'à cause de moi, sois prudente et obéissante. AChûteau- Billy, je t'appellerais « Gargantua » et tout serait dit; mais ici, je souffrirais d'apprendre que quelqu'un de vous est malade, et je me ferais mille chimères; avis à toi, ma chère Claire, et laisse-moi croire que tu m'aimes assez pour me sacrifier un petit acte de gourmandise ou plutôt d'enfantillage irréfléchi.
« Je pensais que tu t'étais mise à tes histoires ; je compte bien que tu entreprendras ce travail intéressant le plus tôt possible, et qu'à mon retour, je te trouverai toute raisonnable pour l'étude.
« Vous avez mille fois raison d'écrire vos heureuses vies; plus tard vous comparerez. De plus, c'est une occupation qui éloigne l'ennui, et les indiscrétions ne sont pas à craindre; donc, continuez bravement; cela ne peut que vous être utile à tous les points de vue.
u Haras » s'écrit bien ainsi ; voilà, fillette, à quoi sert de travailler, on n'a pas de ces hésitations.
(( Que ce Paris est étourdissant! On y voit autant de tournures ridicules que de costumes extravagants ; on n'a pas idée de choses semblables. Il y a des chapeaux à faire éclater de rire, auprès desquels mes coiffures les plus antiques seraient des bijoux. Je dépense un argent fou; enfin ce n'est qu'une fois en passant, et plus tard je reprendrai mon système d'économie.
« J'ai passé la journée de dimanche chez l'éditeur Ambroise Bray; sa fille Marie a quatorze ans, c'est déjà presque une jeune fille, joHe et distinguée. Ne crois pas cependant qu'elle efface ma petite Marie Nettement, si aimante, si gentille et si spirituelle ; mais pourquoi les comparer? Elles sont charmantes toutes deux.
« Dimanche donc, M. et Mme Bray m'avaient invitée à aller chez eux dans une propriété qu'ils ont aux environs de Paris; en nous promenant, Marie m'a cueilli de la bruyère; avec quel plaisir j'ai reçu les jolies fleurettes roses qui me rappelaient ma Bretagne! En passant près d'un champ de blé, j'ai entendu chanter un grillon : j'en ai été toute joyeuse et toute triste. Je regardai autour de moi : tout était beau; mais ce petit grillon-là n'était, hélas! qu'un habitant de Glamart; je n'aurais jamais cru qu'un chant de grillon pût tant m'impressionner. J'ai emporté un gros bouquet de bruyères, que j'ai pris de préférence aux belles roses qui m'étaient offertes.
« Ce que tu m'écriras, ma chérie, sera toujours trouvé bien. Dans la correspondance intime, on n'y regarde pas de si près. Je trouve tes lettres intéressantes; nous causons, c'est tout dire. Je voudrais
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babiller encore ; mais au bruit qui se fait, je devine que chacun rentre dans sa chambre et que l'heure du repos est arrivée.
« Au revoir donc, chère Clairette; tiens compte de mes recommandations, et prouve-moi que lu me rends un peu de Tatrection que je te porte.
« Zaza. »
A LA MÊME
« Paris, i«' octobre 1860.
« Jamais tu ne m'écriras trop souvent, ma Claire, et je suis très satisfaite de te voir profiter de toutes les occasions pour le' faire. Causer avec Zaza ne doit pas t^tre une corvée, mais un plaisir; chaque fois que tu voudras te passer cette fantaisie, songe que je suis toute prête à accueillir avec joie tes épîtres, et qu'elles me font oublier que je suis loin.
u Maintenant que tu t'es confectionné une cage pour mettre tes oiseaux, il faut voyager un peu dans l'histoire de France ou autre. Ici je m'instruis et je vous servirai tout chauds les cours de Mme Pape; pas comme elle les fait néanmoins, car sérieusement, c'est admirable !
« As-tu un peu ri au moins, chère Claire, en voyant les gravures du dernier numéro de la Semaine'^ Je t'ai entendue d'ici, c'était éclatant!
« Ah ! tu as bien voulu montrer ton histoire à tes sœurs : j'aurais dû en avoir les prémices; enfin, ce sera pour plus tard; nous verrons comment tu auras pu sortir de ton commencement, trop superbe selon toi. Alix ne m'envoie plus ses productions, mais il
est mieux qu'elle les déclame; je la vois encore, en camisole, les bras étendus et commencjant, la langue entre les dents : Bonsoir, chères sœurs, etc,
«Ah! je voudrais bien vous écrire longuement; mais c'est le temps qui me manque; il n'en est pas ainsi de toi, ma fille, et quand tu voudras, prends la plume et va, va toujours, écris-moi dans les champs, partout où tu seras, rien ne m'est indifférent, rien ne m'est ennuyeux. Parle-moi bien longuement, plus longuement que le jour où, restée seule avec toi, je fus obligée, pour te faire ouvrir la bouche, de te raconter : « La marquise de Carabas qui s'en allait au bois ».
« J'apprends la musique et je crois que nous pourrons chantonner ensemble, j'obtiens de très bons résultats; je pense plus à toi qu'à moi, et quand je travaille, c'est dans le but de te faire partager mon modeste savoir. Si tu désirais quelques romances et de ces petites méthodes faciles qui aplanissent les commencements, tu mêle diras, et je t'en rapporterai.
« Je comptais t'écrire une page entière de « bêtes », mais mon voyage au Jardin des plantes est ajourné, et les détails de ma visite seront dans ma prochaine lettre. Ne craignez jamais de m'écrire et faites-le bien serré. Je suis sûre que je vais te retrouver toute bonne, toute raisonnable, et studieuse au possible.
« Au revoir, ma petite Claire, je t'embrasse et te charge d'embrasser les autres, à commencer par ton bon père et ta chère mère. Ne m'oublie pas; écrismoi sans crainte de me lasser et donne-moi des nouvelles de Biquette.
Zaza. »
A LA MÊME
« Paris, 30 octobre 1860,
« Causons, ma chère Claire, devisons ensemble, si tu le veux bien. Avant d'entamer le discours, je vais te charger de transmettre à ta mère la prière suivante; je voudrais qu'elle demandAtde ma part, à Monsieur Tabbé Prudhorame, de m'envoyer, s'il lui plaît, une notice historique sur Notre-Dame du Folgoat ; je serais enchantée s'il voulait y joindre quelques détails sur l'église, je ne sais où les trouver, et j'ai promis un travail ^
<( Tu ne t'amuses donc pas à Saint-Brieuc, ma pauvre Claire; heureusement que voici le mauvais temps qui rendra moins vifs tes regrets, car la ville sera vraiment plus agréable que la campagne, ces mois-ci.
« Je voudrais bien savoir pourquoi je rirais, même légèrement, de ton style; je n'en ai, je t'assure, nulle envie. On écrit à Zaza simplement, affectueusement, franchement, et elle se trouve satisfaite, tu le sais bien.
« Maintenant, que je te raconte mes indignations : on me vole, ma pauvre Claire, on me pille; compte sur tes doigts : mon couteau, mon parapluie, mon porte-monnaie contenant 15 francs, un mètre de beau cachemire tout neuf. A ce dernier vol, j'ai crié et je me suis plainte à Mme Pape. Elle a fait une
1. Avec les renseignements obtenus, Zénaïde écrivit la jolie nouvelle du Fou du Bois (Folgoat), qui se trouve dans le volume Èvt\ chez Gauthier.
enquête, car d'autres dames avaient réclamé divers objets disparus, et notre femme de service va être congédiée; il y a trois ans qu'elle est dans la maison, et Mme Pape l'a retirée de la misère. Il faut vraiment faire le bien en vue de Dieu, et non pas pour la reconnaissance qui en résulte.
« Notre-Dame d'Espérance est un bon voisinage pour toi, ma chère Glaire, et tu dois dire quelques prières en plus de ton courant habituel. Te voilà tout à fait jeune fille maintenant; est-ce dix-sept ou dixhuit ans que tu vas avoir? je ne me souviens jamais. Quand il se présentera quelque moment d'ennui, prends vite une feuille de papier et viens causer avec la meilleure et la plus dévouée de tes amies. Écrismoi tes petites affaires, tes petites contrariétés, j'y prendrai part et arrangerai tout de mon mieux. Prépare-toi, dès mon retour, à apprendre mille choses intéressantes; je suis beaucoup plus savante que je ne croyais, et j'ai surtout découvert par Mme Pape le vrai moyen d'intéresser, pour peu que mon auditoire y mette de la bonne volonté.
(( Je vous embrasse tous à la ronde, ma fille Alix et toi, ma chère Claire, en particulier.
P. -S. — « Biquette est une ingrate; mais que veux-tu? ce n'est qu'une bête. »
A LA MÊME
« Paris, 2 janvier 1861.
« Je te remercie de tes souhaits de bonne année, ma chère Glaire; de mon côté, je te souhaite tous les
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biens et une parfaite santé. Je n'ai pas eu beaucoup d'étrennes; M. LccollVe était à sa maison de campagne, et pensant bien que personne ne songerait à m'envoyer des bonbons, j'ai été gravement acheter, dans une pelite boutique, six sous de pralines pour me les otïrir à moi-même. Quelle n a pas été ma surprise, en rentrant chez moi, de trouver sur ma table un sac de fondants superfms avec la carte de M. Lecoffre père. Je les avais mis pour vous de côté, ma (Uairetle; mais avec ce dégel, ils commencent à fondre. Cela fait déjà un véritable gâchis, et je vais être obligée de les manger en pensant à vous. Aujourd'hui j'ai passé une charmante journée. Nous avons vu la Madeleine, puis la Bourse, c'est-à-dire une foire où Ton gesticule ; c'est un spectacle unique , on se croirait dans un temple plein de foUs furieux. Nous nous sommes promenées boulevard Sébastopol ; si lu habitais là. Clairette, tu t'en donnerais de la fenêtre! cela fait d'abord mal aux yeux, car les voi-* tures se suivent et n<' se ivssemblent pas, mais on s'y habitue.
« J'ai les pieds qui me cuisent maintenant et je suif^ horriblement fatiguée. Ces curiosités coûtent cher à mon [)auvre corps qui va toujours comme une bête, portant son àme qui veut tout voir et tout regarder.
« Nous avons visité, en passant, Saint-Germain l'Auxerrois et Notre-Dame des Victoires; dans cette dernière église, je me suis un peu arrêtée pour prier, et je ne t'ai point oubliée.
« Je vais te donner une commission; impossible de retrouver mes manuscrits d(; La femme laide , je n'ai que celui que je copie. A l'un de tes voyages à
Château-Billy, regarde donc dans le bas du fruitier où sont mes papiers; et si tu découvres quelque chose, écris-le-moi, car j'ai envie de savoir ce qu'ils sont devenus.
« J'ai à peine la force de t'embrasser avec mes deux bras fatigués, mais je le fais pourtant de tout mon cœur. »
. A MADAME DE KERÉVER
« Paris, 15 janvier 1861.
« Je suis ruinée, ma chère amie ; robe, gants, chapeau, parapluie, voitures, mon argent passe à tout cela avec une rapidité qui me fait frémir. Je vous suis bien reconnaissante de m'avoir écrit malgré votre fatigue, et je vous embrasse de cœur deux fois pour cela. Allez! j'ai hâte de retrouver ma petite chambre et la grande salle où nous serons réunis. Je serai tout à fait la ZaZa du temps passé, un peu mieux mise, mais, autrement, bien pareille. Vous m'aimez comme cela et les vôtres aussi; cela me suffit. Je pense beaucoup à ma fille Alix ces jours^ci. Je ne veux pas qu'elle soit triste, et j'espère la faire étudier sans trop d'ennui. Vous conserverez soigneusement le livre que je lui envoie; qu'elle le lise un peu tous les jours. S'instruire, c'est se développer moralement, c'est faire usage, dans la mesure possible, de l'inteUigence que Dieu nous a donnée.
« Je crois sans peine au (chagrin que votre départ a causé à vos fermiers; c'est de rattachement; à Paris, ce sentiment est inconnu de bas en haut. Je suis enchantée que le bal vous ait amusées; j'ai su
que la fête était charmante et que vos filles avaient eu beaucoup de succès. J'en ai été heureuse dans mon coin, et cette idée a servi à me faire passer le temps.
« Je suis aussi de votre avis; s'il ne faut pas toujours regarder la vie par son côté sérieux, mais prendre ce qui est sagement agréable, il ne faut pas non plus que nos enfants se laissent griser par les plaisirs mondains : le bonheur n'est pas là-dessous.
u Dites à Fernand que j'ai entendu prêcher Tévêquc de la Rochelle; j'ai eu cette bonne fortune dans la chapelle des Pères lazaristes, qui, destinés aux missions, ont plus ou moins le martyre en perspective. Saint Vincent de Paul en est le fondateur, et sa châsse, entourée de lumières, dominait l'autel. C'était religieux, édifiant et très beau. Partout des sœurs de la Charité et des missionnaires; dans le chœur, un cardinal ; et l'évêque a dit en s'inclinant, Selon l'usage i « Eminence, MesseigneUrs, mes Frères »; je n'en avais jamais tant entendu. Il parle admirablement. Jeune et plein d'énergie, il a vraiment un grand talent. Ce sermon sur « la confiance en Dieu quand même » me restera dans la mémoire; les àllusionfe aux affaires du jour y fourmillaient, et il n'a {)as craint de lancer plus d'un trait hardi.
« Je vous assure que j'ai beaucoup prié ce jour-là pour vous et votre chère famille; du reste, je n'entré pas dans une église de ce Paris, où il y en a tant, sans demander à Dieu votre bonheur à tous.
« J'embrasse ma grande Alix, ma Claire, ma Louisettc et vous-même , ma chère amie, bien tendrement. »
110 XENAIDE FLEURIOT.
A LA MÊME
« Paris, 2 février 1861.
« Je vais m'empresser de faire les dernières commissions que vous me donnez, et j'y mettrai toute l'attention possible. M. Lecoffre a voulu me faire faire un très beau voyage : visiter Lyon et Marseille ; mais j'ai dû refuser, à mon grand regret. Il est parti seul et ne reviendra que la semaine prochaine; me retrouvera-t-il? S'il tarde plus qu'il ne l'a dit, non; car maintenant que j'ai obtenu mon diplôme pour Tinspection des salles d'asile, je n'ai plus de raison pour éterniser mon séjour chez Mme Pape. Le but que je poursuivais, en suivant ses cours, est désormais atteint; et je vous assure que je suis vraiment heureuse d'avoir ce parchemin qui me permettra de faire face à la mauvaise fortune, si mes productions littéraires ne me donnaient pas ce que l'on me fait espérer. Pour le moment , je suis enchantée; j^ai traité à ma pleine satisfaction avec mes éditeurs; rien ne me retient plus loin de ma Bretagne.
« J'ai vu des choses superbes et passé trois belles soirées. Les Italiens sont un lieu de délices pour les oreilles et les yeux; la Patti chante comme un vrai rossignol, c'est une charmante Linda qui a une voix d'oiseau; ni effort, ni science ; ces notes perlées sortent de son gosier toutes seules^ Mme Lablache a une autre voix, beaucoup moins naturelle, mais plus émouvante. Maître Guérin, aux Français, m'a causé un plaisir d'un autre genre; là^ les acteurs jouent
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dans la perfection. Got remplit le rcMc d'un vieux notaire; on ne saurait être plus vrai. Et les actrices, Mmes Arnould Plessy et Favart : quel jeu, quelles voix, quelle distinction I c'est la soirée qui m'a de beaucoup le plus intéressée.
« Je dois aller dimanche au concert Pasdeloup dont on dit des merveilles. Mme Lecoffre, qui est bien la meilleure femme que je connaisse, est un peu indisposée en ce moment; mais je pense que cela n'aura pas de suites sérieuses.
(( Je vous envoie trois épreuves de mon portrait ; ceci est mon testament photographique. Donnez-moi votre avis et l'avis général, et renvoyez-les-moi.
« A bientôt, ma chère amie, je vous embrasse en vous assurant de ma sincère affection. »
Zénaïde Fleuriot, après ces quelques mois passés à Paris, rentra donc à Saint-Brieuc, dans Texcellente famille de Keréver, où « les cœurs et les bras lui étaient toujours ouverts, et où elle retrouvait sa chambre avec l'affection de ses meilleurs amis », ainsi que nous Ta dit si bien Mme Claire Perrigault. Encouragée par ses succès, elle se livra à un travail acharné pendant l'année 1861. Réséda avait suivi La vie en famille , dans la Semaine , et y rencontrait, comme son aîné, l'accueil le plus flatteur de la part du public. L'auteur publiait en môme temps Sans beauté (femme laide), « où les traits de la vie réelle, prise sur le fait, abondent, mais avec leur raison d'être; c'est le cœur qui les a tracés et, à leur tour, ils font vibrer les fibres du cœur ». (II. Violeau.)
« Ce livre, dit ailleurs M. Henri Jouin *, est moins un roman qu'une savante analyse des douleurs et des mécomptes que peut rencontrer, dans la vie, une jeune fille à qui la nature a refusé sa part de beauté.
« M. Emile Augier, dans ses meilleurs jours, a choisi le même thème que Mlle Fleuriot; et ce qu'elle a renfermé dans un livre, lui l'a transporté sur la scène.
« Mais, bien que Philiberthe^ ou La laide soit une des plus charmantes conceptions du poète, je lui préfère encore Sans beauté. La première de ces deux œuvres est écrite avec l'esprit; c'est le cœur qui domine dans la seconde. »
Ce fut encore en 1861 que parut Eve^ recueil de six intéressantes nouvelles, dont nous citerons la préface, parce qu'elle montre combien, dès le début de sa carrière, notre jeune auteur était pénétrée de la grandeur de sa mission.
« Saint-Brieuc, 15 août 1861.
« En ce monde, les choses infiniment petites ellesmêmes ont leur utilité, et dans cette phalange d'écrivains qui se consacrent à la défense de l'Autel et du Foyer, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré, chacun combat dans la mesure de ses forces, et avec l'arme qui lui convient. Le but est le même, l'intention est une, les moyens sont multiples.
(f L'ouvrage le plus futile en apparence, s'il se rat-
1. Critique distingué, aujourd'hui secrétaire de l'École des beaux-arts.
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tache aux principes sauveurs, et s'il en est la glorification, acquiert par là nii^nio une valeur morale qui lui sert de raison d'ôtre.
« Si d'ailleurs je vous en crois, jeunes filles qui prodiguez à votre conteuse inconnue les témoignages d'une estime et d'une amitié dont elle vous est sincèrement reconnaissante, je dois continuer à marcher dans la voie que je me suis tracée, car vous avez votre part de cette soif de lecture qui dévore notre époque.
« Soyez tranquilles! La coupe que les intelligences honnêtes remplissent pour vous, et qui contient un breuvage sain, souvent même salutaire, ne s'épuisera pas, s'il plaît à Dieu; et c'est dans celle-là que je viens aujourd'hui verser une nouvelle goutte d'eau. »
Si Zénaïde Fleuriot s'était fait le champion de la bonne cause, Dieu, comme elle le dit plus tard, la soulevait dans ses mains et bénissait son œuvre. Bien qu'elle vécut toujours là-bas obscurément, dans sa ville de province, ses livres, édités à Paris, obtenaient un véritable succès. Une lettre de M. Bray nous montre la place, chaque jour plus grande, que se faisaient ses ouvrages dans l'estime du public.
« Paris, 21 août 1861.
« Mademoiselle,
« J'ai l'honneur de vous informer qu'il ne nous reste plus qu'environ 200 exemplaires de La vie en famille^ et que, par conséquent, il faut songer à réimprimer ce livre. Veuillez donc, je vous prie, m'envoyer un exemplaire avec les corrections et
modifications que vous jugerez à propos de faire pour cette seconde édition. Vous pourriez, il me semble, demander dès maintenant à M. Nettement l'introduction qu'il vous a promise, et mettre la dernière main à votre volume, que nous imprimerions aussitôt après cette revision.
« Réséda va très bien aussi; j'aime à croire que nous aurons à le rééditer dans le courant de Tannée prochaine.
« J'ai l'honneur d'être avec respect, etc. »
Voici , en abrégé, les intéressantes pages de M. Alfred Nettement que réclamait l'éditeur de La vie en famille.
« Il y a un peu moins de trois ans, je reçus un petit volume portant pour titre Souvenirs cVune douairière. A cet envoi, qui me venait de Saint-Brieuc, était jointe une lettre signée d'un nom nouveau pour moi, et je le crois, encore inconnu à Paris, celui de Mlle Zénaïde Fleuriot, qui avait choisi le pseudonyme d'Anna Edianez. Dans ma carrière de critique, qui commence à devenir longue, j'ai souvent reçu des envois de ce genre; et pourquoi ne l'avouerai-je pas? ils ne m'ont pas toujours ménagé des surprises agréables. Je lus la lettre, dont le style avait quelque chose de franc, de ferme et d'ouvert qui me plut; rien qui sentît la vanité d'auteur, aucune trace de cette fausse modestie plus intolérable encore que la vanité, mais l'honnête confiance d'une nature jeune, forte, loyale, qui demande un conseil et un jugement, sans soupçonner qu'on puisse lui refuser l'un ou l'autre.
(( La lettre me fit ouvrir le livre, malgré ce qu'il
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y avait de peu en^a^eanl dans sa toilette typographique. Je lus d'abord avec distraction et comme par acquit de conscience, puis, à mesure que les pages tournaient sous ma main, mon attention se fixa; et, lintérOt croissant de moment en moment, je lus tout d'un trait la première histoire, puis la seconde; et j'arrivai à la fin du volume, sans avoir eu la pensée d'interrompre ma lecture. En la terminant, je me dis qu'il y avait là l'espoir d'un nouveau et vrai talent. Toutes les qualités que devait développer plus tard Mlle Zénaïde Fleuriot, rayonnaient dans ce premier ouvrage : ce don d'observation si rare, cet art de saisir et de peindre les scènes d'intérieur, le discernement et la reproduction fidèle des caractères, l'intelligence élevée des beautés du paysage, sans cette vaine recherche, qui, chez beaucoup d'écrivains de nos jours, dégénère en afl'éterie; enfin la notion de la vie réelle avec un sentiment suffisant de l'idéal. Ce qui me frappa par-dessus tout, dans cet auteur qui se révélait d'une manière imprévue, c'est, qu'on me pardonne cette expression, l'air de santé qui circulait dans toutes les pages de ses compositions, faisant contraste avec la « mal'aria » intellectuelle dont la littérature contemporaine est affligée.
« Derrière ce jeune talent, on sentait la présence d'une âme paisible et forte, soutenue et réglée par la foi catholique, cette grande École de respect, comme l'a appelée M. Guizot.
« Je ne pensais pas le moins du monde h m'étonner (jue l'auteur, à qui j'augurais un bel avenir, se fût révélée loin de Paris, au fond d'une province.
Dieu, qui sème souvent dans les sentiers solitaires ces belles fleurs qui réjouissent les regards des promeneurs errants, au milieu des paysages alpestres, fait* naître les talents où il veut, dans* la solitude, comme au sein des grandes villes. Et puis, si le talent brille surtout à Paris, parce que c'est là que le rayonnement du succès est le plus grand, et l'écho de la renommée plus sonore, il se forme plus souvent dans la solitude, où le temps ne manque ni à la méditation ni à la réflexion, où les esprits heureusement doués conservent mieux leur personnalité intellectuelle et leur originalité native. Je me rappelais qu'aux jours de ma jeunesse, Mme George Sand, qui a puisé aux sources troublées de la passion et de la colère des inspirations malfaisantes au point de vue moral, mais remarquables au point de vue littéraire, nous était venue des plaines du Berry.
a Pourquoi Mlle Fleuriot, dont le talent s'est désaltéré aux sources limpides et pures de la religion, de la morale et de l'art spiritualiste et chrétien, ne nous viendrait-elle pas des côtes de la Bretagne, ce pays de penseurs et de poètes auquel nous devons déjà Brizeux, Alcide de Beauchesne, Turquety, la Villemarqué et Hippolyte Yioleau?
« Telles furent mes impressions en lisant le premier ouvrage de Mlle Fleuriot. Les compositions qu'elle a publiées depuis n'ont fait que les confirmer.
« Marquise et pêcheur , Èce^ portent l'empreinte du même talent observateur, sérieux, sobre, honnête, vigoureux, sensible sans être sentimental, étranger aux mièvreries qui trop souvent emprisonnent les plumes féminines dans des détails infinis